Les soeurs Gwenan

Hervé Jaouen · Chapitre 8 sur 25

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Les soeurs Gwenan

Chapitre 6

 

L’atelier de couture Marie-Jeanne Kéruzoré, marque déposée au Registre du commerce et au Répertoire des métiers, occupait le rez-de-chaussée et le premier étage d’un bel immeuble situé rue du Parc, sur la rive droite de l’Odet. Kéruzoré était le nom de jeune fille de la patronne, dont le défunt mari possédait un garage. Mis en location-gérance, il assurait de jolis revenus à la veuve, pour qui la couture était plus une passion qu’une nécessité économique, aussi bien qu’elle avait été, du vivant de son mari, une façon de déclarer son indépendance, affirmée par le choix de son nom de fille, par ailleurs plus seyant que son nom de dame, Donnard, qui rimait avec un tas d’épithètes déplaisantes.

Son étiquette représentait une garçonne très décolletée, drapée dans les volutes d’une cigarette à bout doré, et de la porter vous posait rebelle et parisienne en diable. On croyait reconnaître en cette effigie libertaire la propre silhouette de Marie-Jeanne Kéruzoré, dont l’élégance n’était jamais prise en défaut, qu’elle portât une robe de soirée, un tailleur en tweed ou, chez elle et sur les conseils de son médecin, un gros pull informe à col roulé, pour réchauffer une arthrose cervicale qui raidissait encore son port de vieille dame très distinguée.

Marie-Jeanne Kéruzoré, c’était plus que de la couture : de la haute couture. « De préfecture », médisaient les dames qui ne s’en contentaient pas, ou ne voulaient pas se montrer en combinaison à des midinettes qu’elles croiseraient dans la rue et qui souriraient sous cape des défauts de leur anatomie. Mais la plupart des bourgeoises de Quimper et des environs venaient se faire griffer Marie-Jeanne Kéruzoré, et parfois aussi leurs époux, en général des hommes doux et obéissants pour lesquels leurs dames choisissaient le tissu d’un pantalon à pinces et pli américain, d’un costume de ville, d’un pardessus doublé.

Une clientèle mixte se présentait régulièrement à l’occasion des mariages. Outre la mariée, on habillait sa mère et son père, ses sœurs et frères éventuels, les petites filles et les petits garçons qui tiendraient la traîne. Assez souvent, on habillait aussi le marié et sa famille, car on s’épousait entre soi, dans ce milieu étroit.

C’était un événement d’importance, un pic d’excitation pour toutes les couturières, suivi d’une crise d’amertume à l’idée qu’elles n’auraient jamais les moyens de se payer une si belle robe de mariée, seulement une imitation. Les plus délurées noyaient leur mélancolie dans les rires grivois. Elles plaisantaient sur le pantalon du marié. « Eh, Jocelyne, t’as pas trop serré l’entrejambe, au moins ? Faut que le paquet soit à l’aise… » Candide, Joséphine mit un bon bout de temps à comprendre ce que le mot « paquet » désignait.

Avant d’aimer un homme, elle tomba amoureuse de Quimper et de sa rue du Parc, ses Champs-Élysées à elle. En face de l’atelier, sur la rive gauche de l’Odet, se dressait la préfecture, où pénétraient et d’où sortaient, dans leurs belles voitures, de beaux messieurs, politiciens, prélats et officiers supérieurs. À deux pas, rive droite, c’était l’Épée, hôtel, brasserie et restaurant, sa porte à tambour, son groom sous le dais, ses serveurs, aperçus à travers les vitres, en tablier et manches de chemise côté brasserie, en spencer noir et pantalon rayé, côté restaurant. Il y avait de grandes banques, austères, intimidantes : le Crédit industriel de l’Ouest, la Société générale, le Crédit lyonnais et le Comptoir national d’Escompte de Paris, où elle ouvrirait un compte à sa majorité. Un tas de ponts et de passerelles reliaient les deux rives, les ponts ouverts à la circulation et les passerelles, pour la plupart privées, menant à de riches villas en partie cachées par des magnolias géants dont les branches frôlaient l’eau, à marée haute. La dernière passerelle en aval était publique et s’appelait le pont Pissette, à cause d’un édicule planté dessus, que tenait une dame pipi. Tout ce que les gens y faisaient tombait directement à la rivière et Joséphine trouvait que ça gâchait un peu les beautés de la ville.

Entre la préfecture et les allées de Locmaria s’étendait une vaste place, le Champ de Bataille, avec son kiosque à musique sous lequel la fanfare militaire donnait des concerts. Au-delà s’élevait la pente abrupte et boisée du mont Frugy, un lieu de promenade, pour les amoureux. Au-dessus, il y avait le champ de tir, un très long tunnel en béton qui ne parvenait pas à assourdir le fracas des mitrailleuses du régiment d’infanterie. Après le champ de tir, vers le sud, la campagne, les champs cultivés de la Tourelle puis d’autres terres qui descendaient en pente douce vers une boucle de l’Odet, le château de Lanniron, et Kerogan, ses bois de pins et sa plage des Gueux.

Pendant plusieurs années ces lieux demeureraient volontairement inaccessibles à Joséphine, comme si elle voulait en conserver pour plus tard les mystères et l’exotisme. Hormis la place de la Cathédrale – à ses yeux une Notre-Dame de Paris dont la magnificence rendait ses prières plus ferventes, le dimanche matin – et les rues étroites et tortueuses qui menaient de la rue du Parc à son meublé rue du Guéodet, dans le vieux Quimper, longtemps la ville se réduisit pour elle à cette portion de rivière qui allait du pont Firmin, près du théâtre, au pont Pissette, le bien nommé. C’étaient « les quais » !

Garçons et filles « faisaient les quais », le samedi habillés en dimanche, les filles sur leur quant-à-soi, les garçons généreux en œillades et fanfaronnades. Sous le prétendu dédain des filles, des rêves naissaient. On tombait amoureuse et la semaine suivante, le cœur battant, on allait refaire les quais dans la hâte de croiser le beau jeune homme entrevu le samedi précédent et dans le fol espoir qu’il aurait, cette fois, le courage d’engager la conversation, tout en restant poli et réservé, bien entendu, ce que n’étaient pas les troufions, vulgaires aux yeux de Joséphine, et de toute façon trop moches dans leur uniforme couleur caca d’oie et si mal coupé, par rapport à la tenue de marin – ce marin idéalisé pour lequel elle gardait son cœur disponible, en se défendant de céder à des amourettes qui terniraient sa pureté.

Son apprentissage se passa « sans accrocs », expression dont Marie-Jeanne Kéruzoré était coutumière et qu’elle accompagnait d’un sourire mi-blagueur, mi-supérieur, qui signifiait à la cliente, son obligée, que chez elle il ne pouvait pas y en avoir, d’accrocs, d’aucune sorte que ce soit.

Joséphine fit ses classes de cousette en se dévouant sans rechigner à toutes les tâches, même les plus ingrates, comme balayer les fils sous les machines des premières ouvrières. C’était pour elle comme un état de grâce, que d’apprendre les subtilités d’un métier rien moins que simple. Le béotien n’imagine pas le monceau de choses qu’il faut prendre en considération pour confectionner un tailleur qu’on reconnaîtra entre tous comme sorti de l’atelier Marie-Jeanne Kéruzoré. Que ce fût, à ses débuts, en s’exerçant à passepoiler des boutonnières sur des chutes de drap, ou bien plus tard, en reprenant des pinces à la taille d’une robe de mariée qu’on pensait finie, toujours elle n’avait de cesse qu’on l’initie. Elle faufila, surpiqua, piqua, dessina des pièces d’après le patron, coupa – la première fois, en empoignant les ciseaux à larges lames affûtées comme des rasoirs, on a la tremblote, de peur de rater – et acquit enfin, à dix-neuf ans, le grade de midinette, en attendant celui de première ouvrière. Contremaîtresse, un jour ? Ce titre lui paraissait aussi inatteignable que les cinq galons de capitaine de vaisseau pour un maître principal.

Elle était svelte, avait de magnifiques cheveux châtains aux reflets un peu roux, les yeux gris-bleu et ce fameux teint mat et ces pommettes hautes des filles du Cap. Quand elle se mettait sur son trente et un, tout autant que l’œil des mâles c’était le regard des bourgeoises qu’elle attirait, et ces dernières ne la toisaient pas longtemps. Elles détournaient ou baissaient les yeux, plutôt. C’est qu’une ouvrière de l’atelier Marie-Jeanne Kéruzoré, cela en imposait – osons même le dire : cela trompait un peu son monde, pouvait faire hésiter entre une demoiselle de bonne famille locale ou une jeune fille fraîchement débarquée de la capitale et naturellement habillée à la mode de Paris.

Grandie du statut de première ouvrière, et les habits bien coupés faisant la citadine, Joséphine s’enhardit. Le dimanche après-midi, quand elle ne rentrait pas à Trezaraden, elle explorait les quartiers du centre-ville et poussait parfois un peu plus loin vers Kerfeunteun, Penhars, Ergué-Armel.

Un grand pas vers l’émancipation totale fut d’oser aller au cinéma toute seule et non plus en compagnie de filles de l’atelier, qui lui gâchaient souvent son plaisir en s’esclaffant à tort et à travers de dialogues ou de scènes que Joséphine ne trouvait pas le moins du monde risibles. Le cinéma, estimait-elle, était un spectacle sérieux, même lorsqu’on donnait des films drôles.

Près de la préfecture, il y avait l’Odet-Palace, un cinéma qui vous faisait déjà rêver avant d’entrer, avec sa façade blanche bizarrement découpée, comme un palais arabe ou bien, justement, un décor de film hollywoodien. À côté se trouvait une salle plus modeste, la Phalange-d’Arvor, qui dépendait de l’évêché, ce pourquoi on n’y passait jamais de films olé-olé. En 1936 s’ouvriraient deux autres salles, diamétralement opposées par rapport au centre-ville proprement dit : l’Apollo, dans le quartier du Cap-Horn, et le Rex-Cinéma, dans le quartier de la gare. Cependant, il fallait vraiment que le film l’attire pour que Joséphine s’aventure de nuit dans ces quartiers réputés mal famés. En tout cas, avec quatre cinémas, elle n’avait que l’embarras du choix.

Elle aimait tous les films, qu’ils soient destinés à distraire ou à émouvoir. Bon public, elle était gênée quand des filles de l’atelier disaient d’un film : « Quel navet ! » Par analogie avec la couture, elle nourrissait en son for intérieur une théorie du respect du travail. Ce n’était pas parce qu’une robe ne plaisait pas à tout le monde qu’on devait prétendre qu’elle était ratée. Pareil pour un film. Un tas de gens s’étaient creusé la cervelle pour le tourner, on ne devait pas leur jeter la pierre s’il était plus ou moins réussi. Sa propre anthologie, disparate, des films réussis s’enrichirait, au fil des semaines, d’œuvres variées telles que Zéro de conduite et sa bataille de polochons, Le Million et son histoire de billet de loterie perdu, Les Croix de bois, sur les horreurs de la guerre 14-18, Frankenstein, King Kong et, du côté des histoires d’amour, La Femme et le Pantin, La Reine Christine, L’Impératrice rouge et Shanghai Express. Elle admirait Marlene Dietrich et Greta Garbo, mais une chose la turlupinait : elle n’arrivait pas à dire laquelle des deux était la mieux habillée. Tellement élégantes, l’une comme l’autre…

Joséphine aurait bien aimé être leur habilleuse attitrée. Quel rêve !

La flamboyance et la tragique grandeur, souvent, des amours de cinéma, relevaient encore d’un cran la hauteur de ses aspirations : ce serait le coup de foudre ou rien !

Avec un beau marin !

Ce fut comme au cinéma, elle ne le chercha pas, il vint à elle. Il débarqua non pas de Brest, de Lorient ou de Toulon, mais de la capitale. « Je fréquente un marin de Paris, plaisanterait-elle, tout heureuse, et pourtant ce n’est pas un marin d’eau douce. » Comme elle l’apprendrait dès le premier rendez-vous, il n’était pas plus parisien de souche que marseillais ou bordelais ; simplement, il travaillait au ministère, dans l’attente d’une affectation, entre deux embarquements. Il était un peu parigot tout de même, puisqu’il était né à Paris, mais d’une mère bretonne, originaire de Concarneau, où elle était revenue prendre sa retraite, ayant hérité de la maisonnette de pêcheur de ses parents, au Passage-Lanriec. « Avec vue sur la ville close, s’il vous plaît, ma chère ! » dirait Joséphine à ses sœurs.

Et elle l’écrirait à son oncle Donatien, quand elle échangerait avec lui une correspondance en quelque sorte privée, après que les deux familles se furent enfin rencontrées et que le frère honni, au grand dam de Jos, eut ébloui sa fille aînée, de façon incompréhensible.

— Si elle se laisse aveugler par un con pareil ; dirait-il à Guillemette, c’est mauvais signe pour son avenir. Elle se laissera embobiner par le premier lascar venu et tu retrouveras ta fille en cloque.

— Oh qu’est-ce que tu vas chercher encore ? C’est pas pareil.

— Si, c’est pareil ! Ça veut dire qu’elle voit pas plus loin que le bout de son nez !

 

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