Les soeurs Gwenan

Hervé Jaouen · Chapitre 11 sur 25

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Les soeurs Gwenan

Chapitre 9

 

De Toulon, Armand écrivit plusieurs fois qu’il avait hâte de faire la connaissance de toute la famille. Joséphine se permit d’avouer qu’elle avait un peu peur d’être présentée à sa mère, ce à quoi Armand répondit que sa mère, elle la connaissait déjà, étant donné qu’elle avait eu à l’atelier un aperçu de son fichu caractère, et que n’importe comment il était majeur et vacciné, et que sa mère ferait ce qu’il voudrait, qu’elle n’allait pas lui mettre des bâtons dans les roues jusqu’à la fin de ses jours, et qu’à vingt-sept ans il était libre de se caser avec celle qu’il avait choisie, sa Joséphine adorée.

Comme prévu, il fut de retour fin juillet et le premier dimanche de sa longue permission Joséphine l’amena à Trezaraden, en tenue de second maître. Encore énervé par la visite de ceux d’Ancenis et l’attirance que semblait avoir son aînée envers les fanfarons, vu son admiration déclarée pour son con de frère, Jos ne sauta pas au plafond d’enthousiasme. Il fut bien le seul. Armand fut plébiscité par la gent féminine.

Il s’était laissé pousser une fine moustache et avait réussi à garder ses cheveux, peignés en arrière et lissé à la brillantine, un peu plus longs que ne l’exigeait la discipline. Sa peau avait bien profité du soleil du Midi, son hâle mettait en valeur ses yeux clairs, et son sourire malicieux passait pour de la gaieté naturelle.

Sur-le-champ, Germaine et Yvonne tombèrent amoureuses de lui, au point d’en paraître idiotes, bouches bées et muettes. Marie-Morgane, sans se départir de ses grands airs de petite princesse que la cour indiffère, apprécierait à la fin du repas qu’il lui promette de lui faire cadeau de sa collection de billets et de pièces de monnaie récoltés pendant ses campagnes en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Indochine. Mamm Bonizec le confondrait avec un gars du coin. Tad Bonizec attendrait pour se forger une opinion. Guillemette le qualifierait de « bel homme », qui avait l’air de savoir ce qu’il voulait.

Dans la cour, Jos le toisa.

— Parti du bas de l’échelle et la casquette à ton âge, dit Jos, tu as toutes les chances de finir maître principal.

— Faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! répondit Armand avec fausse modestie.

— T’es dans les bureaux à Paris, paraît-il ?

— J’étais. Entre deux embarquements. Là, je reviens de Toulon.

— Qu’est-ce que tu foutais à Toulon ?

— Une formation complémentaire, à l’école de canonnage.

— Ah bon ? Tu sais que j’étais canonnier, moi aussi ?

— Ben ouais, Joséphine me l’a dit.

— Et sur quels bâtiments t’as été embarqué, jusqu’à présent ?

— Des croiseurs de première classe, le Duguay-Trouin et le La Motte-Picquet. Et normalement, après ma perme, je vais être muté sur un croiseur qui vient de sortir du chantier, l’Émile-Bertin. Il portera un hydravion, et paraît-il qu’aux essais il a atteint trente-neuf nœuds huit !

— Quarante nœuds à un poil près, de quoi décoiffer le marin !

— Ben ouais, y aura intérêt à serrer la jugulaire sous la casquette !

— Bon, bon, bon, dit Jos en méditant la note que méritait Armand à cet oral préliminaire.

— Bon, bon, bon, comme tu dis, le secoua Guillemette, c’est pas tout, on ne va pas rester comme ça devant la porte jusqu’à demain…

Joséphine prit le bras d’Armand et ils entrèrent, suivis de Germaine et Yvonne, qui pouffaient dans leur corsage. À l’intérieur, Armand resta en arrêt devant le vaisselier.

— Ah ! Joséphine m’en a parlé ! Les souvenirs des Dardanelles, hein ?

— Eh ouais, dit Jos.

La famille se recueillit devant le vaisselier, comme des fidèles pendant l’élévation. Circonspect, Armand sentit qu’il aurait été malvenu de troubler cet instant de vénération des idoles auquel on invitait le nouveau prosélyte.

Tous les étuis d’obus étaient gravés et les plus gros ciselés comme des couronnes de lampe à pétrole. On se disait alors qu’au lieu du fragile tube en verre un obus y avait été serti, d’où avait jailli non pas la douce flamme des veillées mais un éclair éblouissant, le tonnerre et des ruines aspergées de sang et maculées d’entrailles, émergeant peu à peu de la poussière jaune du chaos. Les étuis d’obus hébergeaient l’esprit des humains, civils et militaires, à qui ils avaient ôté la vie. C’étaient des urnes vides de cendres mais pleines du silence stupéfié de l’hommage aux morts anonymes. Polir leur laiton, c’était prier pour eux, fleurir leurs tombes. Les femmes se livraient à ces dévotions avec dignité : jamais une plaisanterie, jamais un rire. Elles étalaient le Mirror et maniaient la peau de chamois dans la componction. Les femmes : Mamm Bonizec et Guillemette jusqu’à la fin de leurs jours, Joséphine dès qu’elle fut assez grande, et puis ses sœurs Germaine et Yvonne, mais pas la belle Marie-Morgane, exemptée de service au buffet des grandes orgues sur le clavier desquelles Jos composait les variations de son récit des Dardanelles. Armand toussota et rompit le silence :

— Eh ben, ceux-là au moins ils bousilleront plus personne.

— Papa te racontera, dit Joséphine.

— Pas tout de suite, dit Guillemette, sinon on n’est pas près de manger.

On se mit à table et Armand continua de subir son grand oral, avec succès. Il pouvait prétendre à une solide expérience d’embarqué, sous les ordres de tel ou tel capitaine de vaisseau que Jos avait croisé comme simple enseigne, il fut capable d’exposer les récentes améliorations techniques de l’armement, des coques, des moteurs des bâtiments. Et puis il était curieux du passé et savait écouter. À la fin du repas, il eut l’art, ou la flagornerie, de lancer Jos sur le sujet qui lui tenait à cœur :

— Dites-moi, monsieur Gwenan, aux Dardanelles, vous avez dû en avoir, une sacrée casse, sur les cuirassés…

— Oh tu peux m’appeler Jos et me dire « tu » !

Les femmes sourirent. L’adoubement était en bonne voie.

— D’accord, Jos… Moi j’en sais pas grand-chose, mais d’après ce que j’ai pu entendre, ça n’a pas été la joie, aux Dardanelles et en mer Noire. Beaucoup de gars y sont restés. Heureusement que toi tu t’en es tiré, hé ben, sinon y aurait pas de Joséphine et on serait pas là en train de causer.

— Ben non.

— Raconte à Armand, papa ! dit Joséphine.

— Tu crois ?

— Ça me ferait plaisir, Jos.

— Alors…

Jos résuma le premier chapitre de sa guerre, l’échec de la première attaque et l’échouage sur l’île aux Lapins, puis il ôta et remit sa casquette, alluma sa pipe et commença de raconter la suite de ses aventures, un récit qu’on avait entendu cent fois à Trezaraden, ce qui n’empêchait pas Joséphine d’être suspendue à ses lèvres, doublement ravie : elle adorait ce récit et il était dédié, cette fois, à son Armand chéri.

— Réparé à Toulon, le e Gaulois est incorporé à la 4 escadre et reprend ses missions de transport de troupes et de protection de convois. À l’automne 1916, il revient à Toulon pour des travaux, et puis au mois de décembre…

— Oh là là, tu vas voir, dit Joséphine.

— Tu veux raconter à ma place ?

— Oh non, papa !

— Bon, en décembre, le 27 très exactement, on faisait route peinardement vers Salonique, quand tout d’un coup un sous-marin fait surface, nous pointe aussi sec et nous balance deux torpilles on peut dire à bout portant avant même qu’on ait eu le temps de lui tirer dessus. On évite une torpille mais la deuxième nous pète dans la sous-ventrière. Ah nom de Dieu, on avait tous en mémoire comment le Bouvet avait coulé en deux minutes… On fait notre signe de croix et on attend le bouquet final, l’explosion des machines et des soutes à munitions… Pas encore pour cette fois-ci. Mais la voie d’eau est plus que sérieuse… Le Rochebonne se porte à notre secours et n’hésite pas à nous accoster alors qu’on commence à s’enfoncer tout doucement… Eh ben, figurez-vous, à part quatre hommes tués par l’explosion de la torpille, voilà encore mille bonshommes de sauvés, et moi avec !… C’est ce qui s’appelle avoir le cul bordé de nouilles, non ?

— Quand même, Jos, devant les filles, s’offusqua Guillemette.

— J’ai eu du bol, si tu préfères ! Du bol d’embarquer après sur le Mirabeau, qui a même pas été égratigné par la suite…

— Quand même, objecta Joséphine, à Athènes tu as tiré des obus !

— Ouais ! On débarquait des troupes, et voilà que ces cons de Grecs, qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez, se mettent à nous tirer dessus. Et nous ratent ! Alors, aux Grecs, on leur balance quatre obus, pas un de plus, pas un de moins. Et qui aurait prédit que ça suffirait ? Ces messieurs retournent leur veste et s’engagent à nos côtés pour le reste de la guerre. Qui était pratiquement finie. Et voilà.

Le récit était bien court, l’auditoire se sentit frustré.

— Mais tout le temps que tu as fait en plus, papa… reprit Joséphine.

— Ah ouais alors, on peut dire qu’on en a chié, à s’emmerder, en mer Noire !…

Jos considéra les obus et secoua la tête.

— Et voilà le résultat !

— La guerre était finie, et on se demandait pourquoi les marins ne revenaient pas, dit Guillemette. Les soldats étaient de retour, il y avait des fêtes partout, et nous, les femmes de marins, on était comme des veuves, à se lamenter !… Il n’y avait rien à comprendre !

— Et nous autres, t’inquiète pas, sur nos cuirassés on comprenait pas plus que vous. Rien du tout ! Parce que y avait pas grand-chose à comprendre, dans ce merdier. Les grosses têtes, là-haut, probable qu’ils savaient même pas ce qu’ils faisaient. Enfin, toujours est-il que…

Jos s’accorda une pause, contempla les obus, se transporta en Orient et soudain tapa du poing sur la table en gueulant presque :

— Ah nom de Dieu, cette fois on les a franchies, LES DARDANELLES ! Pas plus tard que le lendemain de l’armistice ! Le 12 novembre, on s’engage dans le goulet et on remonte, pas trop rassurés malgré tout. Ah, ça faisait un drôle d’effet de filer tout droit entre les forts qui avaient coulé tant de navires… On pensait à tous les copains bouffés par les crabes, là-dessous… On pouvait pas s’empêcher de se dire qu’il pouvait très bien y avoir dans ces putains de forts quelques têtes de nœud qui n’avaient pas accepté l’armistice, qui nous en voulaient encore et allaient nous balancer un obus ou une torpille… Mais non… En quelques tours d’hélices nous voilà devant Constantinople et on mouille. C’est-à-dire qu’on se plante là. Pour que foutre ? Mystère. Pareil un mois plus tard, quand on est entrés en mer Noire pour aller mouiller devant Odessa. Merde alors, ce qu’on voulait, nous, c’était rentrer à la maison. Bien sûr, les officiers nous racontaient des trucs. À Constantinople, officiellement, on y était restés pour surveiller l’évacuation des troupes allemandes des territoires russes. Pourquoi pas ? Mais à Odessa ? On a pas tardé à l’apprendre… Ce que les politicards anglais et français avaient en tête, c’était se partager le sud de la Russie… Par ici la bonne soupe ! À nous la Bessarabie, l’Ukraine et la Crimée ! Le hic, c’était que les Russes se battaient entre eux et que les Rouges étaient en train de foutre la pilée aux blancs. Et la France et l’Angleterre n’en voulaient pas, des Rouges. Peur qu’ils contaminent toute l’Europe et que partout le peuple prenne le pouvoir. Alors il fallait donner un coup de main aux Russes blancs… Et pas un petit coup de main : en tout y avait quelque chose comme quinze mille hommes. Français, Grecs, Serbes, Polonais…

— J’ai jamais entendu parler de ça, dit Armand.

— Oh, les politicards s’en sont pas vantés, d’avoir déclaré la guerre aux rouges ! Odessa, on aurait dit une ville sous la botte d’une troupe d’occupation. Personne savait à qui elle appartenait. Mais y avait pas vraiment de problèmes. Avec tout ce monde-là, il régnait un joyeux bordel. Il y avait des Russes blancs qui nous faisaient des risettes, des Rouges qui préparaient leur coup et nous aidaient à faire notre charbon… On descendait à terre boire un coup… Y avait des filles qui se vendaient pour un bout de pain… Ben oui, faut bien le dire…

« Par contre, à l’arrière, les Rouges poussaient leurs pions, lentement mais sûrement. Une sorte de guerre de partisans, des bandes insaisissables qui réalisaient des coups de main vite fait bien fait et se volatilisaient après dans la nature. Les Russes blancs y laissaient de plus en plus de plumes, perdaient du terrain, n’en avaient plus pour longtemps… Alors, quand on a su que des compagnies spéciales de notre infanterie de marine avaient été envoyées dans le maquis pour dézinguer les Rouges, ça nous est resté en travers de la gorge. L’Angleterre et la France, après avoir liquidé les Prussiens et l’empire austro-hongrois, s’étaient découvert un nouvel ennemi : le bolchevik, le pauvre type qui réclamait rien d’autre que de bouffer à sa faim !

« Ah, on se disait : C’est beau, ça, la République française en guerre contre les révolutionnaires ! Quoi ? Et nous alors ? On ne l’avait pas faite, la révolution ? Coupé le kiki à Louis XVI et sa Marie-Antoinette tout comme les Russes avaient liquidé leur tsar et sa famille ? On leur avait pas piqué leurs terres et leurs châteaux, aux rupins ? Pourquoi les Russes auraient pas le droit d’en faire autant ? La guerre était finie, nom de Dieu, pourquoi on rentrait pas en France, au lieu de rester là à faire les cons contre le peuple russe ?

— Et c’est là que tu as passé ton temps à… dit Joséphine.

— Ouais, j’allais oublier de le dire, à graver et à découper en dentelle tous ces obus. C’est à Constantinople que j’ai commencé, pour continuer à Odessa et sur la côte, quand on s’est échoués… Finalement, ma chance dans ces six mois de rab qu’on s’est tapés, c’est cette tempête, en février 1919. On a chassé et on s’est échoués… Il a fallu deux mois pour se tirer de là… Alléger le bâtiment, démonter l’artillerie découper une partie de la cuirasse… Tant et si bien qu’on est restés à l’écart du bordel total, à Sébastopol, en avril… Autrement, je crois bien que j’aurai fait une connerie, et j’aurais pas été le seul, à bord du Mirabeau…

— Quelle connerie ? demanda Armand.

— Attends un peu… ça non plus tu dois pas trop le savoir… On était pas mal à être de cœur avec les rouges, fils de pauvres tous autant qu’on était, et moi en plus, un gars de l’Assistance… À l’inverse, les lieutenants et les capitaines de vaisseau avec des noms à rallonge, ils étaient pour les Russes blancs, ils en avaient gros sur la patate que des moins que rien aient zigouillé les Romanov… Ils avaient la trouille qu’on leur en fasse autant… Enfin, on peut jurer de rien, mais je crois bien que si on avait été à Sébastopol nous aussi on aurait hissé le drapeau rouge sur le Mirabeau. C’est du France, un sacré gros cul de cuirassé, avec un équipage de mille deux cents bonshommes, que tout est parti… Il y avait à bord un groupe de durs de durs, des gars qui lisaient les livres de Karl Marx… Les bolcheviks avaient pris le pouvoir à Odessa, ils avançaient sur la Crimée… Ce qui a mis le feu aux poudres ? Je vais vous le dire…

— Peut-être qu’Armand est fatigué de t’écouter, intervint Guillemette.

— Non, non, c’est passionnant…

— Je continue ? Bon alors, je disais, ce qui a mis le feu aux poudres… Primo, le commandant du France fait débarquer une compagnie de fusiliers marins pour défendre Sébastopol contre l’Armée rouge. Deuzio, il ordonne toutes les dispositions de combat. Que le France soit prêt à bombarder les bolcheviks. T’as qu’à croire ! Les mécanos montent sur le pont, la plupart des gars refusent de bosser, les meneurs sont mis en cellule, et parmi eux, je dois dire, des Bretons… Sur les mille deux cents bonshommes, y en a plus de la moitié qui restent les mains dans les poches à conspuer les officiers. « À Toulon ! À Toulon ! » qu’ils gueulent. « Les fayots à l’eau ! Les fayots à l’eau ! » Si j’avais été là, j’aurais gueulé la même chose… Sur le Jean-Bart mouillé à côté, les gars suivent, suivis eux-mêmes par des gars du Justice, du Vergniaud… La mutinerie est générale… Sur le France, les officiers se planquent, le doigt sur la gâchette de leur pistolet, mais ils savent que s’ils tirent un coup de feu ce sera le carnage. Les mutins délivrent les prisonniers, élisent une délégation qui va présenter au commandant en second du France, qu’ils aimaient mieux que le pacha, leurs revendications… À toi, Phine, termine, dit Jos, avec de la malice dans l’œil.

Joséphine connaissait les revendications par cœur et en récita la liste sans se tromper :

— Cessation de la guerre contre la Russie. Retour immédiat en France. Adoucissement de la discipline. Amélioration de la nourriture. Envoi de l’équipage en permission à terre.

— Bravo, ma grande… Le pacha accepte cette dernière revendication qui, pense-t-il, porte pas à conséquence… Erreur fatale, de sa part… L’Armée rouge est à Sébastopol. Les bolcheviks ont observé ce qui se passait à bord des navires… Lorsque les matelots français débarquent sur le quai, ils sont acclamés, portés en triomphe jusqu’à l’hôtel de ville, où le comité révolutionnaire les reçoit en grande pompe. Les Français défilent sous les drapeaux rouges en chantant « L’Internationale ». Et là, un connard d’officier des fusiliers marins s’attaque à un mataf pour lui enlever son drapeau rouge. Il prend un coup de poing dans la gueule, se relève et ordonne à ses gars de tirer. Les officiers mariniers obéissent, les fumiers ! La mitraille balaie la rue, tuant des Russes, plus un matelot du Vergniaud. Une chance que les Russes étaient moins cons, ou plus prudents… Ils répliquent pas. Les matafs remontent à bord et se rendent maîtres de tous les bâtiments. Les officiers sont neutralisés et le France, sorte de nouveau navire amiral de la flotte révolutionnaire, appareille et met le cap sur Bizerte, sous le commandement d’un quartier-maître ! C’est pas beau, ça ? Évidemment, à Bizerte, un comité d’accueil les attendait et les meneurs ont été condamnés à des dix et vingt ans de taule – qu’ils ne feront pas, soit dit en passant, amnistiés qu’ils ont été en 1921… À quoi ça avait servi de se mutiner, vous me direz ? Eh ben, tous, on leur doit une fière chandelle. Y avait déjà la grippe espagnole, l’amirauté a pas voulu que la marine française chope la grippe soviétique… Le 25 avril, ordre était donné à tous les bâtiments, partout, en mer Noire, de foutre le camp. Et je me suis souvent dit que les mutins nous ont évité bien pire que de rester coincés à graver des obus : si on avait laissé faire, peut-être qu’on se serait tapé une autre guerre contre les Russes ? Au moins, en mettant les bouts, on les a laissés se démerder entre eux.

Jos clappa de la langue, Guillemette resservit une goutte de lambig aux deux hommes.

— Le Mirabeau était bien mal en point, il marchait de travers comme un boiteux suite à ce qu’on lui avait enlevé et qui l’avait déséquilibré… On a appareillé le 5 mai 19, en remorque du cuirassé Justice, jusqu’à Toulon. Le temps d’arriver et les six mois de rab étaient écoulés, par rapport au 11 novembre. Ah, vous avez raison de les astiquer, ces obus, ils sont là pour témoigner de ces six mois de rabiot ! Voilà toute l’histoire !

Joséphine, qui aimait bien entendre la chute dont Jos les gratifiait parfois sans qu’on l’en prie, demanda :

— Et le France, papa ? Tu n’as pas dit comment il a fini…

— Ah ah ah ! Le France, comment il a fini ? Comme une périssoire menée à la godille par un trou du cul !

— Jos ! protesta Guillemette.

— Ben quoi ? Le 26 août 1922, à zéro heure cinquante-sept, en revenant d’une promenade de santé du côté de Belle-Île, il talonne une roche en baie de Quiberon. Il prend l’eau, les machines stoppent, il dérive vers les hauts-fonds, où il s’échoue pour de bon. À une heure quarante-neuf, l’évacuation commence. À trois heures et quelques, il chavire sur bâbord et fait un tour en quelques secondes. Seulement trois disparus. Un miracle, et un cinq galons panachés au tribunal. Bien fait pour sa gueule.

Jos se gardait de préciser que la roche sur laquelle le France avait talonné ne figurait pas sur les cartes, si bien que le commandant avait été relaxé. Il était habité par le paradoxe de l’homme du rang, fier de son unité et de ses victoires, mais au fond de lui-même sinon rebelle du moins goguenard à l’égard des officiers et officiers supérieurs, tout en respecta leurs galons, qu’il aurait bien aimé porter lui-même, autre paradoxe.

— Tu te rends compte, dit-il à Armand, un capitaine de vaisseau qui envoie par le fond un cuirassé sur une roche que tous les pêcheurs à la ligne du coin connaissent, y a de quoi se marrer !

— Ils font des conneries, comme les autres, dit Armand.

— Que ça t’empêche pas de finir amiral, si tu peux !

— Y a pas de risque que ça arrive, rigola Armand. En tout cas, chapeau pour ce que tu as fait.

Joséphine et ses sœurs applaudirent. Pour elles, le récit de Jos, qu’il fût écourté ou rehaussé de détails, avait la saveur de ces contes qui font peur mais finissent bien. Les petits enfants ressuscitent du charnier, le Petit Poucet est sauvé, le loup est tué, Blanche-Neige se réveille sous les baisers du Prince charmant… et leur père avait échappé aux obus, aux torpilles, aux naufrages. Il dominait les terriens de plusieurs têtes, qu’ils soient médecins, professeurs, députés, sénateurs, président de la République ! Il n’y avait de mari possible qu’un marin comme lui. Chacune des quatre sœurs Gwenan se donnerait pour la vie à l’un de ces dompteurs d’océans, promis, juré sur les obus du vaisselier, croix de bois, croix de fer, et que celle qui s’en dédit aille en enfer !… Joséphine était la première à avoir fait un bout de chemin vers la réalisation du serment.

En fin d’après-midi de ce dimanche mémorable, Armand donna la main à Jos pour retourner les foins, un carré de rien du tout, juste de quoi montrer de quoi il était capable avec une fourche à trois doigts entre les mains. À tu et à toi avec son futur beau-père et déjà reçu à l’oral, il obtint un accessit en travaux pratiques.

Les jeunes ne pouvaient pas, hélas, rester dîner, à cause des horaires du car. On fit un gros goûter et au moment des adieux Jos et Guillemette proposèrent qu’Armand revienne avec sa mère le dimanche en huit, pour les présentations officielles.

— Joséphine vous a dit qu’il n’y a pas de père à inviter ? demanda Armand.

— Il fallait bien, non ? dit Joséphine.

— Évidemment, la rassura Armand.

— Elle nous l’a dit et elle a bien fait, dit Jos. Des fils du facteur, qui n’en a pas connu ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? D’après ce que je vois, vous êtes sûrs l’un de l’autre, alors pas la peine d’attendre la saint-glinglin. On a qu’une vie, y a pas de temps à perdre. Les fiançailles, la noce, et en avant pour l’amour !

— Je suis d’accord avec toi, dit Armand. Allons-y pour dimanche prochain.

— Ta mère préférerait peut-être que mes parents se déplacent, suggéra Joséphine, conciliante.

— Et tes sœurs ? Et Tad et Mamm Bonizec ? Y a pas de place pour tout le monde dans l’appartement. Tu les laisserais à la maison ? Ça la foutrait mal.

— Et si elle ne veut pas venir ?

— Je voudrais bien voir ça ! Je prendrais mes cliques et mes claques et salut la daronne ! Non, t’inquiète pas, elle a que moi comme famille, elle suivra !

— Votre mère n’est pas facile ? susurra Guillemette.

— À chacun son caractère, dit Jos. Y a qu’à voir mon cher frère…

— Ouais, mais disons qu’il y en a qui en ont plus que les autres, de caractère. Ma mère, faut vraiment se la farcir.

C’était assez original, de la part d’un fiancé, de prévenir sa future belle-famille contre sa génitrice et de l’amener, par conséquent, en terrain hostile.

— On va bien rigoler, dit Jos, une fois que les jeunes furent partis.

— Quoi ? Ne t’avise pas de te moquer ! dit Guillemette. C’est pas la mère que ta fille va épouser, c’est le fils.

— Le fils du facteur, ah ah ah !

— Droch ! Fille-mère à Paris, elle n’a pas dû avoir la vie rose tous les jours…

— Bon eh ben alors d’accord, te fais pas de tracas, on rigolera pas.

 

Joséphine revint dès le samedi soir pour aider Guillemette à préparer le repas du dimanche midi. Armand et sa mère s’étaient-ils disputés ? Toujours est-il qu’ils vinrent séparément. Armand prit le car, sa mère le train, puis de la gare de Tréboul à la côte nord un taxi qu’elle pria de repasser la prendre à seize heures, une façon pas très subtile d’annoncer qu’elle n’avait pas l’intention de s’attarder. Outre que son fils ne l’aida pas à trouver ses aises, Angèle Loussouarn se sentit, à juste titre, sous observation, ce qui aggrava probablement son air revêche.

Au cours des jours suivants, chacun à Trezaraden apporterait sa touche à la récapitulation amusée et amusante des critiques qu’on dresserait à rencontre de la future belle-mère. Chacun, sauf Marie-Morgane, qui déjà, à l’âge de sept ans, affirmait son futur caractère de beauté distante et fit comme si cette « bonne femme » n’était jamais venue.

Jos recenserait les paroles de la mère Loussouarn, calquées, c’était assez incroyable, sur celles de Donatien, à croire qu’ils s’étaient passé le mot. « Toutes ces vieilles pierres, ça doit être abominablement humide… Non ?… Ah ?… Mais par contre le vent doit souffler en permanence, ici. De quoi rendre les gens fous… Comme vous devez vous sentir loin de tout… Et cette vache, dans sa crèche contre la maison, ça doit attirer des milliers de mouches, en été… »

On se rappellerait cette escarmouche :

« Et la vie de femme de marin, madame Gwenan, ça ne doit pas être une sinécure, toujours seule comme une veuve, n’est-ce pas ?

— Oh, y a d’autres situations où les femmes restent toutes seules tout le temps, avait piqué Jos, à qui Guillemette avait aussitôt expédié un coup de pied sous la table, ce qui ne l’avait pas empêché d’ajouter : Et dans ces situations-là le gars ne revient jamais en permission… »

La « belle Angèle », comme la baptiserait Jos le soir même, avait frisé le nez et piqué à son tour :

« Au moins on est sûre de franchir les portes sans avoir à se baisser !

— Les portes ? Sans se baisser ? avait répété Jos, ahuri.

— À cause des cornes, avait ricané la belle Angèle. On sait ce que c’est, les marins, une femme dans chaque port… »

Et Jos d’éclater de rire :

« Alors là, vous vous trompez ! Une femme ? Un harem, vous voulez dire !

— Oh, papa, ne dis donc pas de bêtises…

— Quoi, ton père a raison ! s’était exclamé Armand. Des harems de mousmés et de moukères, hein, Jos ?

— Tu parles ! »

On releva des attitudes de la belle Angèle. Mine de rien, elle essuyait son couteau dans sa serviette avant de s’en servir, examinait sa fourchette

pour voir s’il n’y avait pas de restachoù(32) entre les dents, picorait ce qu’on lui mettait dans son assiette, but à peine une gorgée de vin, sans doute de peur d’avoir à demander où étaient les cabinets et de tomber dedans, ou d’être assaillie par les mouches à merde…

— Et elle ne nous a même pas adressé la parole ! dirent Germaine et Yvonne. On n’est pas assez bien pour elle ?

Enfin, malgré ses réflexions et son comportement de pikez(33), et très bizarrement tout compte fait, la belle Angèle avala comme une cuillerée de miel d’acacia, en guise de dessert à la fin du repas, l’arrangement concernant des fiançailles au 15 août, qui tombait un mercredi, si bien que l’atelier Marie-Jeanne Kéruzoré ferait le grand pont jusqu’au mardi, le mois d’août étant particulièrement creux. Joséphine disposerait de six jours pleins avec Armand.

La belle Angèle acquiesça également à ce que les jeunes se marient en décembre, la date restant à déterminer, en fonction des disponibilités des salles, à Pont-Croix, Douarnenez, Concarneau, Quimper ou ailleurs. On aurait dit qu’on venait de lui ôter une dent qui la faisait souffrir. Elle avait esquissé un sourire en montant dans le taxi, venu la chercher pile à l’heure, et avait même remercié ceux de Trezaraden pour leur accueil.

— Ma ! dit Guillemette, on voyait bien qu’elle était soulagée de partir.

— Et nous de la voir foutre le camp, dit Jos.

 

Joséphine annonça ses fiançailles à l’atelier. Sa patronne lui fit cadeau d’une pièce de tissu, à choisir elle-même, et du temps que cela lui prendrait de se confectionner une robe sur ses heures de travail. Avec l’aide de ses copines cousettes, elle se décida pour une petite robe toute simple, droite et sans manches, qu’elle pourrait porter ensuite comme robe d’été du dimanche, ou robe de bal pas trop chic, genre bal du 14 juillet ou bal de noce de quelqu’un qu’on ne connaît pas si bien que ça.

La belle Angèle ne s’était pas opposée au respect des traditions. Le contraire eût été étonnant : cela ne lui coûterait rien. Ce ne serait pas elle mais son fils qui paierait la bague de fiançailles, tandis que Jos et Guillemette paieraient non seulement la chevalière, mais aussi le repas au restaurant.

Armand fit prendre les mesures de son doigt chez Kerleroux, le bijoutier de la rue du Parc, à deux pas de l’atelier. Puis, accompagnés de Joséphine, Guillemette et Jos vinrent à Quimper acheter la chevalière et la faire graver aux initiales du fiancé.

Le bijoutier plut à Jos. Il était pêcheur, pas en mer mais en rivière, et il en connaissait un sacré rayon sur les saumons de l’Aulne. Pas étonnant, il était né près de Châteaulin, dans une ferme, et voilà pourquoi il parlait le breton aussi bien que le français, ce qui n’était pas ordinaire pour quelqu’un qu’on prenait forcément pour un monsieur de la ville. Parler breton lui donnait un bon coup de main dans sa bijouterie, expliqua-t-il.

Grâce à son réseau d’informateurs, il savait quand il y avait des fiançailles et un mariage en vue, dans les fermes autour de Quimper. Lesté de ses écrins, il partait en char à bancs faire ce qu’il appelait son « offre de mariage » : vendre aux futurs époux tout ce qu’il fallait, chevalière, bague de fiançailles, alliances et ménagère en argent. Si on prenait le tout chez lui, il offrait en prime douze petites cuillères à moka dans leur écrin.

Il fit la même offre à ses clients du jour et s’inquiéta de savoir si la bague de fiançailles avait déjà été achetée.

— Ça c’est une question qui nous concerne pas, dit Jos. La belle Angèle ruerait dans les brancards si on lui demandait. Si ça se trouve, la bague, elle va l’acheter à la boutique à cent sous.

— Oh quand même, Jos ! le tança Guillemette.

Le bijoutier toussota.

— La belle Angèle ?

— La future belle-doche, dit Jos.

— Ah !… Mais pour les alliances et la ménagère en argent, rien n’empêche de s’arranger, dit le bijoutier.

Malgré tout, même sans la bague de fiançailles, je peux offrir les douze cuillères à moka.

— Ben oui, ça serait bien, dit Guillemette.

— Hopala ! s’écria Jos. Pour les alliances, on a le temps de voir…

— Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire, on a le temps de voir ? le reprit Joséphine.

— Juste ce que ça veut dire, répondit Jos d’un air renfrogné, en se gardant d’ajouter le fond de sa pensée : avec la belle Angèle, on ne sait jamais…

Il passa son bras autour des épaules de Joséphine et ajouta, enjoué :

— Allez, choisis donc la chevalière d’Armand. Pour les alliances, on reviendra. Ça nous donnera l’occasion de revoir monsieur Kerleroux. Il m’expliquera comment je pourrais avoir une chance de piquer un saumon en mer…

— Dans le Cap ce n’est pas impossible, mais alors côté sud, vers l’embouchure du Goyen. Depuis que le monde existe, les saumons rasent toujours les mêmes rochers sur la côte, avant de remonter vers la rivière où ils sont nés.

— Ouais, mais il faut les connaître, ces têtes de roches, hein ?

— Oh, il y a plus d’un marin pêcheur qui sait où placer son filet !

— Je me renseignerai.

Joséphine choisit une chevalière de poids, à la mesure de son amour pour Armand.

— Il aura pas à se plaindre, dit Jos. Et la mère pourra pas dire qu’on s’est foutu de la gueule du fils.

— Tais-toi donc, torr-penn(34) ! le rabroua Guillemette.

 

Le repas de fiançailles eut lieu au bourg de Beuzec-Cap-Sizun. La belle Angèle prit les mêmes dispositions que lors des présentations : train jusqu’à Tréboul, taxi ensuite, à cette différence près qu’elle demanda qu’on revienne la chercher à dix-huit heures au lieu de seize, a priori trop tard pour le dernier train. Rentrerait-elle en taxi jusqu’à Quimper ? La course lui coûterait les yeux de la tête.

« C’est ses oignons », avait lâché Jos.

Elle ne commenta pas le menu, et il aurait été déplacé de sa part de le faire puisqu’elle n’avait qu’à mettre les pieds sous la table et déguster sans débourser un radis : coquille Saint-Jacques, lotte à l’armoricaine, gigot d’agneau, frites et flageolets, bombe glacée.

On échangea les bagues à l’apéritif. Armand enfila sa chevalière et la fit admirer à la compagnie en agitant la main en l’air. La belle Angèle en apprécia la grosseur d’un coup de menton qui pouvait passer aussi bien pour du dédain que pour de la satisfaction chiffrée. La bague de Joséphine était on ne peut plus simple : un petit brillant monté sur un anneau très fin. « De l’or blanc », précisa la belle Angèle. Germaine et Yvonne firent la moue devant la bague plutôt riquiqui.

— Il n’y a pas tellement de choix, dans les bagues de fiançailles, leur expliqua Joséphine. N’importe comment, je ne pourrai pas la porter à l’atelier. Les solitaires, ça accroche la soie et le tulle.

Joséphine était mignonne et radieuse, son Armand superbe dans son costume griffé Marie-Jeanne Kéruzoré et confectionné par sa fiancée ! Le photographe de Pont-Croix, venu à la demande des Gwenan, fit une photo de groupe. L’absence de futur beau-père de la fiancée posa un problème de symétrie au professionnel. Il s’en arrangea. Guillemette se mit à la droite d’Armand et Jos près de Joséphine, avec la belle Angèle à sa gauche. Comme elle ne souriait pas, il essaya de la dérider en lui claquant une main aux fesses. Elle sursauta, outrée :

— Non mais !…

Sur la photo, Jos lui trouverait « un air de reine d’Angleterre qui vient de se faire pisser dessus par son clébard ».

Le photographe soigna deux portraits en pied du jeune couple. L’un où Armand était en civil, le second en uniforme de second maître. C’est celui-là que Joséphine ferait agrandir et encadrer.

Le soleil fut généreux, adouci par une petite brise de sud-est idéale pour dégriser les cervelles embrumées par le bon vin. Les épaules nues de la fiancée ne frissonnèrent qu’en fin d’après-midi. Elle enfila un cardigan au moment de faire la bise à sa future belle-mère, près de la portière ouverte du taxi. La belle Angèle monta dedans et disparut sans même un geste d’au revoir. Ceux du Cap et le fiancé rentrèrent à pied à Trezaraden où Guillemette avait prévu un dîner froid. À la tombée de la nuit, Joséphine raccompagna Armand jusqu’à mi-route du bourg, où il avait pris une chambre à l’hôtel. On aurait pu le loger à Trezaraden et il aurait dormi avec Jos, et Guillemette aurait fait paillasse par terre dans la chambre des cadettes, mais peut-être que ça n’aurait pas été très convenable et que la belle Angèle y aurait trouvé à redire.

Les quatre jours suivants, Armand se présenta à Trezaraden en fin de matinée. Jos voulut l’emmener à la pêche, mais il refusa.

— Laisse-le donc, dit Guillemette, les jeunes ont envie d’être ensemble tous les deux. Ils seront séparés pendant assez longtemps après.

— Quand même, pour un marin… Avoir la mer sous les yeux et refuser d’aller dessus…

Les jeudis, vendredis et samedis, les fiancés se promenèrent le long du sentier côtier, s’allongèrent dans des nids d’herbe tendre au milieu des fougères, où Joséphine laissa la main qui portait la chevalière s’égarer dans son corsage et sous sa jupe, un peu plus haut que les genoux. Le soir, elle avait du mal à s’endormir et faisait des rêves qu’elle n’aurait pas osé raconter.

Le dimanche, tout de suite après le repas de midi, les fiancés rentrèrent ensemble à Quimper, dînèrent à l’Épée et finirent la soirée dans la chambre de Joséphine. Son esprit tint bon contre le désir de son corps d’aller plus loin, bien qu’elle consentit à s’allonger sur le lit. Tiendrait-elle encore quatre jours ? Armand devait prendre le train de nuit le vendredi soir pour être présent à l’appel le samedi matin, étant de service le week-end.

— Même dans les bureaux ? lui demanda Joséphine.

— Ben ouais. Tu sais, la marine, c’est plus glorieux que la biffe, mais l’armée reste l’armée. Ils vont me faire glander quinze jours à Paris alors que j’aurais pu descendre direct à Toulon pour embarquer sur l’Émile-Bertin. Vaut mieux pas chercher à comprendre.

Joséphine reprit le travail, Armand venait la chercher à dix-neuf heures, ils dînaient ensemble et allaient se promener et s’embrasser le long de l’Odet, vers le Cap-Horn. Bien qu’Armand l’en pressât, elle refusait qu’ils retournent chez elle finir la soirée.

Le jeudi soir, à la sortie de l’atelier, elle eut la surprise de l’entendre dire que sa mère était absente – partie à Paris faire il ne savait quoi – et qu’il avait préparé une dînette dans l’appartement de la rue des Réguaires. Elle était curieuse de le visiter, elle accepta. De toute façon, quel prétexte aurait-elle pu trouver pour refuser ? C’était leur dernier soir ensemble avant une date indéterminée.

— À moins que tu ne viennes me voir à Paris… Je remonterai de Toulon quand j’aurai des permes de soixante-douze heures.

— Oh je ne vois pas comment… Je n’ai que mes dimanches et mes lundis matin…

— Tu prends le train de nuit à l’aller et le train de nuit au retour. On passerait le dimanche à s’embrasser.

— On n’est que fiancés. C’est les femmes mariées qui vont rejoindre leurs maris, comme ça, pour une journée…

— Ouais, pour une partie de jambes en l’air, bougonna Armand.

L’appartement mit Joséphine mal à l’aise. Il allait de pair avec la façon de la belle Angèle de friser le nez. Papiers peints alourdis de spirales et d’arabesques, meubles sombres, bibelots chichiteux, tapis usés et tableaux pompiers : à Trezaraden il n’y avait rien de tout cela. La literie, dans la chambre de la belle Angèle, était surchargée de fanfreluches, avec même un ciel de lit. La chambre d’Armand était plus sobre, meublée d’une armoire, d’une commode avec son nécessaire de toilette et d’un lit à une place. Demeurée sur le seuil, Joséphine se grisa néanmoins de l’odeur de savon à barbe, une odeur qui vous donne envie d’embrasser et d’être embrassée.

Cette intrusion dans l’intimité de son fiancé la tourneboula autant que l’enivra le vin blanc qu’ils burent au cours du repas. Armand la prit sur ses genoux et l’enflamma de caresses. Il l’entraîna vers sa chambre, et ce fut comme une danse voluptueuse, un pas glissé, elle arquée en arrière sous la pesée goulue de ses baisers, jusqu’à ce que le bois du sommier touchât ses chevilles et que sa jupe dégrafée par des mains expertes chût par terre, et qu’elle tombât sur le lit ouvert d’un coup par Armand, une simultanéité diabolique à laquelle elle ne put résister. Un bras à demi plié sur son visage, elle le regarda ôter son pantalon et se glisser dans le lit. Sous les draps, il ôta son caleçon. En combinaison et corsage, elle se sentit plus nue que nue. Il l’étreignit, se montra insistant, elle reprit ses esprits et ferma les cuisses sur sa main, comme un étau. Il l’implora :

— Joséphine… Ma Joséphine… On est fiancés… On peut, maintenant…

Elle secoua furieusement la tête. Il la mangea de baisers pour l’attendrir. Elle résistait toujours. C’est alors qu’il lui murmura à l’oreille :

— Fais-le-moi, alors…

Faire quoi ? Il guida sa main vers son… vers sa… Joséphine ne savait comment qualifier la chose, vers son « trousseau de clés », comme disaient les cousettes. C’était gros, comment cela pouvait-il entrer ? Il lui indiqua le mouvement et au fur et à mesure du va-et-vient sa réticence se transforma en un formidable sentiment de puissance. Tout le corps d’Armand se raidissait. Il se tendit, son sexe tressaillit, Joséphine ôta sa main, il la lui reprit vivement, pour qu’elle accélère, et elle le fit, avec frénésie, et il se vida à longs traits, en gémissant, et il sembla à Joséphine que la fontaine n’arrêterait jamais de jaillir et de palpiter dans sa main.

Il s’essuya et essuya la main de Joséphine dans le drap.

Elle si soigneuse, elle pensa au drap. Il allait être taché.

— Tu vois, dit-il, on peut se faire plaisir sans risque…

Elle sortit du lit, partagée entre la honte du péché commis et la fierté d’avoir été initiée au plus grand mystère du corps masculin. Elle remit sa jupe et se recoiffa. Allongé, les mains croisées sous la nuque, Armand la regardait de cet air narquois qu’elle trouvait si séduisant.

— Viens m’embrasser, dit-il.

Elle se pencha sur lui et lui donna sa bouche, en effleurant d’un regard bref, et d’une curiosité coupable, son sexe mou, inoffensif à présent. Il glissa sa main sous sa jupe, directement en haut des cuisses et la toucha à travers sa culotte. Elle recula vivement.

— Tu mouilles, dit-il.

Le verbe la surprit.

— Oh toi alors ! Tu es vilain quand tu t’y mets…

— Tu étais prête. Ça serait rentré comme dans du beurre.

— Il faut que je m’en aille. Demain je travaille…

— J’essaierai de revenir aux alentours de la Toussaint. Je t’apprendrai d’autres trucs.

— Tu dis des bêtises…

— Vivement qu’on se marie, hein ?

— Ben oui, j’ai hâte, avoua-t-elle.

— Et moi donc !

Elle se pencha de nouveau sur lui, jambes serrées et mains croisées sur son pubis, pour déposer un baiser sur ses lèvres. Elle pensait qu’il allait se lever et se rhabiller pour la raccompagner rue du Guéodet. Il ne bougea pas. Elle ouvrit la porte de la chambre et la referma lentement, dans l’attente d’un geste d’adieu. Il fut bien maigre, juste l’esquisse d’un « houhou ». Dans la cuisine, elle songea à la vaisselle qu’Armand devrait faire s’il ne voulait pas que la belle Angèle sache qu’elle était venue. L’appartement lui parut mille fois plus laid que trois heures auparavant. Elle noua son foulard autour de son cou et sortit en prenant soin de ne pas claquer la porte, pour ne pas qu’Armand pense à tort qu’elle était fâchée. Elle ne l’était pas. Elle ressentait un mélange d’amertume et de bonheur, une irritation plaisante, une sorte d’insatisfaction heureuse.

Elle déboucha de la rue du Frout, le long de la cathédrale. Le vent balayait la place et souleva sa jupe, qu’elle rabattit, en pensant à la main d’Armand. Aurait-elle dû lui céder un peu plus ? Peut-être la prochaine fois, à la Toussaint, se dit-elle. À deux mois du mariage, le risque ne serait plus très grand…

 

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