Les soeurs Gwenan

Hervé Jaouen · Chapitre 16 sur 25

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Les soeurs Gwenan

Chapitre 14

 

 

En 1945, les deux cadettes n’avaient plus de temps à perdre. Germaine allait fêter son vingt-cinquième anniversaire et dans un an Yvonne coifferait sainte Catherine à son tour. Si la guerre et l’Occupation excusaient leur célibat, il n’empêche qu’à présent elles avaient hâte de convoler. Ni l’une ni l’autre ne se voyait, comme leur aînée, à trente et un ans encore vieille fille – une épithète qui malgré soi venait à l’esprit quand on songeait à l’âge de Joséphine et à son installation comme couturière à Trezaraden, ce qui équivalait à un retrait du monde de la séduction, des noces et de la maternité.

Pas plus romantiques que cela, elles ne rêvaient pas du grand amour mais de la reprise du déroulement, interrompu par la guerre, de leur destin ordinaire de filles à marier, dans lequel, à tout prendre, l’homme, qui est certes la pièce maîtresse d’un ensemble appelé « ménage », perd, au fil des ans, de son importance, au profit des enfants et des petits-enfants, et sur l’âge acquiert des manies à propos desquelles échanger avec les sœurs,

cousines et amies, comme on parle d’un vieux chat grignous(39) qui se plaint du poids de son ombre, réclame de la cajolerie, jusqu’à ce qu’on lui prodigue les soins ultimes, la toilette des morts, et qu’il trône, souvent assez précocement, sur l’autel des chers disparus, lavé de ses défauts et auréolé de ses qualités ressuscitées. Bref, Germaine et Yvonne étaient de ces futures épouses de qualité, à qui on pouvait faire confiance : elles seraient d’excellentes ménagères, gaies et dévouées, pas chicaneuses pour un sou, et vaillantes jusqu’au bout de la vie.

Unies comme deux doigts de la main et complices en tout, elles redoutaient la turpitude du hasard des rencontres individuelles susceptibles de briser le couple qu’elles formaient. Aussi ne sortaient-elles jamais l’une sans l’autre pour conjurer le mauvais sort de la loterie des cœurs, qui pourrait bien faire que l’une se marierait avant l’autre.

Les derniers prisonniers étaient rentrés, dans le Cap les mariages se succédaient de samedi en samedi, et Germaine et Yvonne ne chômaient pas, qui faisaient extra sur extra comme serveuses au restaurant du bourg.

En début de soirée des samedis de repas de noces, après avoir débarrassé et repoussé les tables et les chaises le long des murs et installé l’estrade pour les musiciens, les deux sœurs se changeaient, se recoiffaient, se permettaient une touche de rouge à lèvres et se mêlaient aux invités, d’autant plus bienvenues que leur sœur Joséphine, souvent, avait confectionné la robe de la mariée. Finalement, elles étaient un peu de la noce, à ce titre.

La salle était ouverte à tous, on y gagnait de l’entrain et de l’ambiance. Des troupes fraîches de jeunes filles du coin venaient diversifier le choix des garçons à qui leurs cavalières n’avaient pas eu l’heur de plaire. Des gars du coin en pleine forme venaient suppléer au vide laissé par les gars de la noce qui avaient trop tiré sur la bouteille et n’étaient plus capables de danser, quand ils ne cuvaient pas leur vin adossés au mur de l’église ou allongés dans un pré.

Un samedi de juillet, deux gars d’une noce dont Germaine et Yvonne avaient servi les plats, deux bons copains, Lucien Jégou et Jean-Louis Kerloc’h, se trouvaient dans un état intermédiaire : pas saouls, juste assez gais pour avoir le baratin facile.

À cette différence près que Lucien paraissait plus grand à cause de sa minceur, tandis que Jean-Louis était carré de partout, ils se ressemblaient : yeux bleus rieurs, cheveux bruns coupés court, visage tanné des natifs de la côte et sous le costume civil la même dégaine chaloupée de probables matafs.

Ils avaient repéré les deux serveuses pendant le repas, et vice versa. Ils leur avaient demandé si elles restaient au bal – à question espérée, réponse positive, mais rendez-vous très informel, si bien que les deux sœurs furent agréablement surprises de se voir attendues. Les deux copains se ruèrent sur elles pour les inviter à danser un tango, comme s’ils les considéraient, déjà, comme chasse gardée. Dans la soudaineté de l’invitation, les deux cibles consentantes ne purent exercer leur choix. Chacune se glissa dans les bras de celui qui se trouvait devant elle : Germaine dans ceux de Lucien et Yvonne dans ceux de Jean-Louis. À la fin de la danse, elles reprirent leur place sur le banc des filles et s’interrogèrent mutuellement. Germaine avait plutôt un faible pour Jean-Louis et il se trouvait justement qu’Yvonne en avait plutôt un pour Lucien. Les deux gars avaient dû avoir la même conversation car, ô miracle, Jean-Louis invita Germaine et Lucien Yvonne.

C’est ainsi que dès cette deuxième danse, un paso doble, ils s’apparièrent pour la vie.

Ce samedi soir-là, les deux sœurs touchèrent le gros lot : deux copains simples et bons vivants, deux gars comme elles d’origine modeste, et deux marins de la Royale !

Ils s’arrangèrent pour que leurs conquêtes soient du retour de noce chez les parents de la mariée, un pennti sur la côte vers la pointe du Van. Tout en se promenant au bord de la mer, main dans la main, gentiment, sans privautés autres que des bisous dans le cou, on put causer, parler de soi.

Engagés à dix-sept ans, ils s’étaient connus à Brest, sur l’Armorique, avaient passé leur brevet élémentaire pour acquérir la spécialité de mécanicien, puis ils avaient eu la chance de naviguer ensemble sur les mêmes bâtiments, le Bretagne, bombardé par les Anglais à Mers el-Kébir, le Strasbourg, sabordé à Toulon, après quoi ils avaient été mis en congé d’armistice et se préparaient à rembarquer sur un croiseur, le Georges-Leygues, avec le grade de quartier-maître-chef.

Germaine et Yvonne mirent en avant les titres de gloire de la famille : Joséphine, qui avait travaillé à Paris et passé la guerre sur la Côte d’Azur, Marie-Morgane, qui était au lycée et allait faire de grandes études, et leur père, bien sûr, ce héros, dont le parcours stupéfia Lucien et Jean-Louis.

— Il a fait les Dardanelles ? Putain ! Un marin, un vrai de vrai ! On aimerait bien qu’il nous raconte ça.

Germaine et Yvonne se récrièrent :

— Le plus dur, ce sera de l’arrêter !…

On convint de se revoir le dimanche suivant.

À Trezaraden, l’ambiance changea. Déjà gaies de nature, Germaine et Yvonne riaient de tout et de n’importe quoi. Elles faisaient des mystères.

— Ma ! Il y a anguille sous roche ! prophétisa Guillemette.

— Oh oui, on dirait bien qu’elles sont amoureuses, dit Joséphine.

Les deux sœurs jouaient à cache-cache avec leur mère et leur aînée. Espiègles, elles laissaient échapper des bribes de sous-entendus, et plus Guillemette et Joséphine se montraient agacées – « Oh, restez avec vos cachotteries, si vous ne voulez rien dire ! » –, plus elles se sentaient amoureuses de leurs marins. Enfin, le mercredi, elles vendirent la mèche.

— Peuh ! Comme si on ne s’en doutait pas ! dit Joséphine.

— Tu n’es pas fâchée qu’on fréquente des marins ?

— Pourquoi je devrais être fâchée ?

— Ben, comme avec ton Armand ça a cassé…

— Ce n’est pas une raison pour que vous fassiez bonnes sœurs.

— Il faudra les inviter à Trezaraden, dit Guillemette, désireuse de pousser à la roue.

— Oh ils ne refuseront pas ! On leur a parlé de papa et ils ont hâte de le voir et de l’écouter raconter les Dardanelles…

Elles éclatèrent toutes les quatre de rire. Occupé à monter des hameçons sur une palangre devant la fenêtre de la cuisine, Jos n’écoutait pas vraiment la conversation, mais son oreille traînait…

— Quoi-quoi-quoi ? Les Dardanelles vous font rigoler ?

— Ne t’occupe pas de nous ! dit Guillemette.

— Qu’est-ce que vous mijotez ?

— Rien du tout, papa, dit Joséphine.

Les quatre femmes s’éloignèrent de la fenêtre et Guillemette chuchota :

— Arrangez-vous pour qu’ils viennent dimanche prendre l’apéritif. Et si tout se passe bien entre votre père et eux, on les invitera à rester manger. Je dirai que c’est à la bonne franquette, mais on préparera un peu plus…

Le dimanche matin, à l’arrêt des cars, les deux copains ne demandèrent pas mieux que d’aller prendre l’apéro chez leurs chéries. Ils avaient aussi l’âge de se caser et s’ils avaient trempé leur biscuit dans pas mal de tasses, jusque-là aucune ne leur avait vraiment donné envie que leur doigt reste coincé dans l’anse.

— Tu crois qu’on est déjà mordus, comme ça, d’un seul coup d’un seul ? demanda Lucien à Jean-Louis.

— Ben ouais, je crois bien. Et y a pas de honte à ça. On aurait pu plus mal tomber, non ?

— Sûr !

Deux belles filles de marin, gentilles et sages certainement, pas comme certaines qu’ils avaient connues ici et là. Si ça pouvait coller, ce serait formidable : ils deviendraient beaux-frères.

— Marrant, non ?

Main dans la main, les deux couples firent leur apparition dans la cour de Trezaraden. Guillemette et Joséphine jouèrent les innocentes.

— Ma ! Finalement, vous avez décidé de vous promener par ici ?

Germaine et Yvonne rayonnaient comme si elles venaient de dénicher un trésor. Jos sortit sur le pas de la porte, sourcils froncés.

— Ah ah ! On a de la visite ?

— C’est Lucien et Jean-Louis, claironna Germaine. On les a rencontrés au bal de noce, samedi avant.

— Ils sont tous les deux marins, papa !

— Royale ou commerce ?

— Royale.

— Ah ah !

Il tenta de leur broyer la main. Mais ces gars-avaient des vraies paluches de largueur d’amarres, des vrais gants de cuir à l’intérieur des paumes, pas comme l’autre connard qu’avait ramené Joséphine, comment s’appelait-il déjà ? Armand, ouais, l’Armand c’étaient des mains de fille qu’il avait, ce bureaucrate.

Les deux gars tenaient aussi la marée. Ils noyaient pas le Pernod et ne crachaient pas dessus. Soumis à un interrogatoire auquel ils s’étaient préparés, ils ne jouèrent pas les m’as-tu-vu et eurent la politesse de dire que Jos aurait beaucoup à leur apprendre, compte tenu de tout ce qu’il avait vécu.

— Vos filles nous ont dit que vous avez fait les Dardanelles…

— Ah, les Dardanelles !

— Plus tard, papa ! fit mine de le supplier Joséphine. Tout le monde a faim.

— Vous resterez bien manger avec nous ? dit Guillemette.

— C’est qu’on voudrait pas déranger…

— Quand y en a pour cinq y en a pour sept ! dit Jos.

— Alors, c’est de bon cœur…

Avant la fin du repas les trois hommes étaient à tu et à toi. Jos raconta les Dardanelles, Lucien et Jean-Louis le bombardement de Mers el-Kébir et le sabordage de la flotte à Toulon. Jos apprécia. Ces gars-là n’étaient pas des lopettes, ils avaient subi l’épreuve du feu.

— Joséphine a vu les bateaux coulés à Toulon, dit Guillemette.

— Ah bon ? s’étonnèrent les deux marins.

— Oh, tais-toi donc, maman, moi je n’ai pas vu grand-chose…

Elle avait frémi, quand ils avaient raconté comment ils avaient évacué le Strasbourg, pendant que les Allemands essayaient de pénétrer dans le port et que les artificiers armaient leurs mines… et qu’elle regardait la mitraille et les explosions du balcon, avec Simon et Rachel Libermann.

Dire qu’elle aurait pu rencontrer les deux gars à Toulon et les compter

parmi sa collection de photos ! Ma ! Du bec’h(40) il y aurait eu, à Trezaraden, entre les trois sœurs ! Doux Jésus ! Heureusement que le bon Dieu ne l’avait pas voulu ainsi. À cet instant, elle faillit parler de Lili Quiviger, son sous-marinier disparu. Lucien et Jean-Louis l’avaient peut-être connu. Elle serait tout d’un coup la vedette de la conversation, Germaine et Yvonne en tomberaient sur le derrière, d’apprendre qu’elle avait eu une aventure à Toulon. Mais elle se tut.

En fin d’après-midi, ses sœurs raccompagnèrent leurs marins à l’arrêt des cars. Chacune s’isola avec son chacun pour échanger un vrai baiser d’amoureux. Ils ne se reverraient pas avant quinze jours. Cette fois, c’était bien convenu : ils viendraient déjeuner et, l’après-midi, Jos les amènerait à la pêche et priverait ainsi ses deux filles de leurs chéris pendant tout l’après-midi. Elles protestèrent pour la forme. La partie de pêche, c’était le test ultime. À vous torturer les nerfs.

Le dimanche d’après, les quatre femmes descendirent à Porzh-Brennig à l’heure du retour du canot. Elles surent tout de suite que Lucien et Jean-Louis avaient été adoubés, rien qu’à voir la mine réjouie des trois hommes

légèrement kej(41).

Jos était hilare. Nom de Dieu, ces gars-là n’étaient pas des comédiens, qui auraient embarqué dans le canot juste pour caresser leur futur beau-père dans le sens du poil. Ils aimaient la pêche, et la pratiquaient ! Bien sûr, par rapport à l’expérience de Jos, ils avaient des lacunes, par exemple ils ne connaissaient pas la palangre bigoudène, mais ils étaient avides de leçons. Leur fonds d’histoires de pêches faramineuses était encore maigrichon, mais ils étaient curieux d’en entendre, et Jos en avait à raconter, par exemple cette histoire de daurades, en Côte d’Ivoire, dans sa jeunesse.

Son bâtiment relâchait à Abidjan, la maistrance en blanc faisait de la figuration chez le préfet aux colonies, les matelots avaient quartier libre. En se baladant sur la côte, il avait rencontré un grand Noir qui revenait d’un coup de pêche du bord, courbé sous le poids d’un sac de jute rempli de daurades.

— Le lendemain, je suis allé le zieuter de loin. Je savais pas s’il apprécierait que je reste planté derrière son dos. Nom de Dieu, il sort

daurade sur daurade, et des pezh mell(42) ! Je fais ni une ni deux, je me procure une canne et un moulinet, des coquillages genre kouilhoù kezeg qui marchent bien par chez nous, et je me poste au même endroit, à cent mètres de lui. Rien, pas une touche ! Et l’autre qui continue de sortir daurade sur daurade ! Merde alors ! Je le voyais balancer des trucs clairs à la baille, et

puis sa ligne à suivre… Le jour d’après, memes tra(43). Bredouille comme la veille, je me décide à y aller voir de plus près. Ben merde alors, vous me croirez pas : le Noir découpait des bananes en rondelles et les balançait pour appâter. Et sur son hameçon, c’est ça qu’il accrochait : une rondelle de banane ! Et ça marchait du tonnerre de Dieu ! Qui aurait pu deviner ça ? Personne.

— Personne ! approuvèrent Lucien et Jean-Louis.

— On essaiera ! dit Jos.

Non seulement ces gars-là aimaient et connaissaient la pêche, mais en plus ils avaient du savoir vivre. Ils avaient apporté à bord un panier en osier garni d’une bouteille de blanc et d’une bouteille de rouge, de pain frais et de pâté de tête acheté au passage chez le charcutier du bourg. Comme Guillemette avait de son côté préparé un casse-croûte, ce fut bombance à bord du canot, d’où l’état plutôt kej des trois compères, peut-être carrément

badaouit(44), à bien observer leurs yeux brillants et leurs lippes humides, en l’occurrence absolument réjouissants, pour les quatre femmes. Hormis cette demi-cuite, ils ne rapportaient pas grand-chose : quelques lieus, plus trois bars de bonne taille, et Jos félicita ses deux arpètes pour leur habileté à les saisir sans se planter dans la main leurs putains d’épines dorsales.

Cette partie de pêche eut valeur de fiançailles, dont on se passerait. Jos n’en voyait pas l’utilité. Germaine et Yvonne avaient amené à Trezaraden les deux gars qu’il aurait aimé avoir comme fils. Soudain, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il restait le cas de Joséphine, mais bon, elle n’avait pas l’air malheureuse, et en vieillissant elle finirait bien par dénicher un vieux garçon ou un veuf dans les environs. Quant à Marie-Morgane, c’était une autre affaire : c’eût été l’offenser, la demoiselle, que de se préoccuper de son avenir.

Sauf prise de garde des deux pompons rouges, l’habitude des déjeuners dominicaux fut ratifiée par Jos. Les trois hommes mangeaient sur le pouce et si le temps le permettait sortaient en mer, et sinon, en cas de tempête à décorner les bœufs, ils allaient pêcher le bar et le lieu de la côte, au posé. Sous l’abri d’une roche en surplomb, ils saucissonnaient autour des bouteilles du panier du pêcheur raffiné. Il y avait là, déjà, dans l’adhésion enthousiaste des deux futurs à la partie de pêche et le renoncement des deux futures au pelotage amoureux dans les fougères sèches, une atmosphère matrimoniale.

Au mois de novembre, Joséphine suggéra d’accélérer le mouvement. Dans son esprit, c’était une façon de croiser les doigts. Ces deux marins tombés du ciel étaient un peu les siens, elle avait peur de les perdre, peur que ses sœurs ne soient, comme elle, larguées au dernier moment, bien que Lucien et Jean-Louis ne fussent pas des Armand.

Les deux gars étant de Douarnenez, les trois familles se retrouvèrent dans un restaurant de Tréboul pour un repas de fiançailles informel, et tout colla entre elles. Les futures belles-mères de Germaine et d’Yvonne travaillaient à l’usine Chancerelle. Le futur beau-père de Germaine était retraité de la marine marchande, celui d’Yvonne était matelot sur un chalutier côtier. La mer les réunissait, il ne restait plus qu’à unir les enfants. L’idéal, pour le symbole, plaisanta-t-on, eût été qu’ils se marient sur l’océan, bénis par un aumônier de la Royale. Basta ! N’importe quel curé ferait l’affaire pour régler ce qui n’était plus qu’une formalité. On décida que ce serait le samedi des Rameaux, qui tombait le 13 avril.

— On est pas superstitieux, dirent les fiancés en chœur.

— C’est un chiffre porte-bonheur, dit Joséphine. Il n’y a qu’à voir, les gens achètent plus de billets de Loterie nationale les vendredis 13.

Un mariage double s’imposait : les frais de ceux de Trezaraden seraient réduits de moitié. Et Joséphine confectionnerait deux robes de mariée d’un coup Différentes ou identiques ? Du même modèle, décida-t-on après discussion. Pour deux sœurs, cela allait de soi, outre qu’il y avait le risque qu’une robe soit jugée plus jolie que l’autre. Toutes les deux en seraient chagrinées. Et la couturière aussi.

À partir de là, les soirées furent occupées à feuilleter les magazines – les précieuses archives de Joséphine ! –, qui ne quittèrent plus le bout de la table de la cuisine. Dans l’allégresse du choix du modèle, puis du tissu en fonction de ce qu’il y avait de disponible, Joséphine fut prise d’un coup de folie. Raisonné. Qui la tenaillait depuis qu’elle avait apporté les magazines de son atelier dans la cuisine : elle ne risquait plus de briller aux dépens de ses sœurs – de jeter une ombre de romantisme singulier sur leur bonheur somme toute ordinaire –, alors, pourquoi ne révélerait-elle pas son secret ?

Un soir après dîner, alors qu’ils étaient tous – sauf Marie-Morgane, qui ne rentrerait qu’à la Noël – réunis dans la cuisine, que les magazines étaient étalés sur la table et que les femmes papotaient tandis que Jos fumait sa pipe en écoutant la radio, elle y alla d’une touche allusive, comme pour susciter les questions corollaires qui la forceraient à des aveux complets.

— Pour un peu, soupira-t-elle, ce n’est pas un mariage double qu’on aurait eu, mais un mariage triple…

Sa mère et ses deux sœurs froncèrent les sourcils.

— Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ?

— Oh, rien !

— Tss ! Tss ! Tss ! fit Germaine. Tu en as trop dit pour t’arrêter en route.

— Mais je n’ai rien dit.

— Tu nous prends pour des idiotes ? dit Yvonne.

— Oh à Toulon il a bien dû se passer quelque chose, dit Guillemette.

— Oh pas grand-chose…

— Et pour pas grand-chose tu parles de mariage triple ?

— J’ai fréquenté un marin, c’est tout.

— Un marin ? Ah, je savais bien ! dit Guillemette. Tu avais l’air drôle.

— Comment ça ? piqua Joséphine.

— Ben oui, un peu drôle, quoi, dit Germaine.

— Rêveuse, dit Yvonne. Amoureuse, quoi !

— Amoureuse !… N’importe comment, c’est pas allé jusqu’au bout, comme avec Armand.

— Quoi, il a cassé aussi ?

— Non. À cause de la guerre. À cause du sabordage de la flotte.

Jos dressa l’oreille et baissa la radio.

— Il est parti et je ne l’ai plus revu.

Les questions fusèrent.

— Comment il s’appelait ?

— Lili Quiviger.

— D’où il était ?

— De Lilia-Plouguerneau, dans le Finistère nord.

— T’as une photo de lui ?

— Ben, forcément !

Joséphine monta dans sa chambre, ouvrit l’enveloppe où elle cachait les photos, prit celle de Lili puis, dans l’allégresse de la confidence si longtemps retenue, elle eut l’envie irréfragable de tout dire, de tout partager.

Elle étala les neuf photos sur la table et demanda d’une voix ténébreuse de tireuse de tarots :

— À votre avis, c’est lequel ?

— C’est pas des photos du même ! s’étonna Germaine.

— Ben non. C’est mes amoureux.

Yvonne compta.

— Neuf ! Toi alors, tu caches bien ton jeu…

Jos se leva de son coin pour regarder les photos.

— Oh oh oh ! gloussa-t-il. T’as dû en briser, des cœurs !

— Oh sûrement pas neuf cœurs. Ils n’étaient pas tous sérieux.

— Quand même, dit Guillemette, quand même. T’as pas perdu ton temps, à Toulon.

— Alors, c’est lequel ? redemanda Joséphine.

Germaine et Yvonne pointèrent l’index sur les portraits avec la gourmandise de gamines hésitant entre des jésus en sucre et des rouleaux de réglisse.

— Celui-là… non celui-là… non, finalement celui-là…

— Perdu ! C’est lui, Lili.

— Ah bon ?

Ce n’était pas le préféré des deux sœurs.

— Chacune ses goûts.

Jos mit son grain de sel. Il regarda de plus près le nom sur le bâchis.

— Le Glorieux, c’est pas un des sous-marins qui ont ripé leurs galoches, quand la flotte s’est sabordée ?

— Ben si. Justement. Pour ça que je n’ai jamais su ce qu’il était devenu.

— Ça doit pas être bien dur de le savoir, dit Jos.

— Oh c’est pas la peine !

— Quand même, dit Guillemette, ce serait bien. Surtout si vous aviez parlé mariage…

— On comptait se revoir. Enfin, il l’avait dit.

— On va demander à Lucien et Jean-Louis, dit Germaine.

— Pas la peine d’attendre leur prochaine perme, dit Jos, je vais m’en occuper !

Sa Joséphine avait fréquenté un sous-marinier, un Breton de la côte, et qui plus est un héros, un résistant !

— Je m’en occupe dès demain. Je connais un gars au bourg…

Là-dessus, il alla se coucher, laissant le champ libre aux femmes pour évoquer ces émois du cœur féminin qu’on tait devant les hommes.

Et Joséphine raconta les rues du port, les marins rencontrés, et comment elle leur demandait leur photo et comment elle en avait choisi un, et bien choisi puisque ensuite il y avait eu la moto, les balades dans les forêts de chênes-lièges, mais pour finir le sabordage de la flotte et la fuite du sous-marin. Elle ne regretta pas d’avoir confié son secret : toute la famille sortait grandie d’un tel récit. Joséphine était Iseut et son Lili le Tristan de l’éternelle histoire d’amour.

Au matin, Jos se rendit au bourg voir un officier marinier qui avait pris sa retraite en juillet 1945 et en connaissait un rayon sur l’histoire de la flotte pendant la guerre. Ce fut vite réglé. Le gars, un passionné, avait des dossiers sur les sous-marins évadés. Après le repas de midi, très fier, Jos fit son rapport aux femmes.

Après son évasion de la darse nord de Toulon, le Glorieux avait fait escale en Espagne, à Alicante, d’où il appareilla en catastrophe sous la menace d’une immobilisation par les autorités espagnoles en accord avec Vichy. Il rejoignit Oran, fut cité à l’ordre de l’Armée de mer, son fanion reçut la médaille des évadés, puis il rallia les Forces navales combattantes libres, tandis que son équipage, comme ceux du Casablanca et du Marsouin, fut condamné à mort par contumace pour trahison.

— Ton chéri a été condamné à mort par Vichy ! rigola Jos. C’est encore mieux que la Légion d’honneur ! Après ça, le Glorieux patrouille en Méditerranée, et puis il file aux Bermudes traquer les sous-marins allemands avec l’aéronavale américaine et des bâtiments britanniques. De retour à Toulon en décembre 1944, il est finalement affecté à la base sous-marine de Brest…

— À Brest ? s’écria Guillemette. Mais alors le Lili de Joséphine pourrait donner de ses nouvelles !

— Rien ne prouve qu’il fasse toujours partie de l’équipage, dit Jos. Il a pu être démobilisé.

— Joséphine n’a qu’à envoyer une lettre à la marine, dit Germaine.

— Oh, sûrement pas !

— C’est bête ! dit Yvonne.

— Je trouve aussi, dit Guillemette.

— Bon, moi je vous laisse à vos kochennoù(45), dit Jos. Je vais faire un tour au traezh, voir quelle gueule a la mer.

De nouveau entre elles, les femmes reprirent leur conversation :

— Mais pourquoi tu ne veux pas envoyer une lettre à Brest ? s’exclamèrent Germaine et Yvonne. Peut-être qu’il t’aime toujours…

— Et moi, vous ne me demandez pas si je l’aime toujours ?

— Tu ne l’aimes plus ?

— Non, s’écria Joséphine, je ne l’aime plus ! Voilà, vous êtes contentes ? Et maintenant laissez-moi tranquille, ne me parlez plus jamais de lui !

— On dirait que finalement ça t’arrange, que ça se termine mal à chaque fois, dit Germaine.

— Vous êtes méchantes ! dit Joséphine, dont les yeux s’embuèrent.

— Pas la peine de pleurer, dit Guillemette, tes sœurs s’intéressent à toi, c’est normal.

— Je sais bien, va ! C’est les hommes qui me déçoivent.

— Même Lucien et Jean-Louis ? dit Yvonne.

— Eux, c’est pas pareil.

— Eh ben alors, faut pas désespérer, dit Guillemette, tu finiras par en dénicher un comme eux.

Joséphine baissa la tête.

— Non, ça ne m’intéresse pas. Ça ne m’intéresse plus. Je ne suis pas faite pour avoir un homme dans mon lit.

Elle releva la tête, adressa à sa mère et à ses sœurs un sourire mi-contrit mi-amusé et déclara :

— Je n’ai pas besoin d’un homme dans mon li avec ses pieds sales !

— Quelle drôle d’idée, dit Guillemette.

— Et pourquoi il aurait les pieds sales ? demanda Germaine.

— Parce que c’est comme ça ! Parce que les hommes sont sales !

— Sales, sales !… dit Guillemette. Des cochons sûrement, mais c’est pour notre plaisir.

— Oh, maman ! fit semblant de s’offusque Germaine.

— Si papa t’entendait ! dit Yvonne.

— Ben quoi ? dit Guillemette en riant. Et puis d’abord, si un homme a les pieds sales, il n’y a qu’lui dire de les laver avant d’entrer dans le lit ! Autrement, avec des idées comme ça, la Terre serait dépeuplée…

Noël arriva, on installa la crèche sur la tablette du vaisselier, sous les obus gravés et sculptés. On rangea les magazines de mode, sauf trois. Trois modèles de robes entre lesquels il faudrait choisir, début janvier. Marie-Morgane rentra à la maison et, ainsi que le brouillard étouffe les sons et cloue le bec au vent, l’atmosphère de fête, la semaine de permission de Lucien et Jean-Louis, le mariage à venir, le tissu des robes à commander, la liste d’invitations à préparer, tout cela occupa et embrouilla les esprits au point que l’incroyable annonce que fit Marie-Morgane en fut amortie.

Elle annonça tout de go, avec défi, qu’elle ne retournerait pas au lycée après les fêtes.

— Mais tu n’auras pas ton bac ! dit Guillemette.

— Et alors ?

— Et si je t’oblige à continuer ? dit Jos.

— De toute façon je ne ficherai rien et je serai collée. À toi de voir.

Sa benjamine, si belle, si différente, intimidait Jos.

— Sûr que personne a jamais réussi à faire boire un cheval qui n’a pas soif, convint-il.

Les trois aînées se tenaient coites.

— Et on peut savoir pourquoi tu as décidé d’arrêter ? demanda Guillemette.

— Parce que je vais travailler.

— Travailler ? Et où ça ?

— À Morgat. À la réception du Grand Hôtel de la Mer. Je commence au mois de janvier.

— Et ça t’a prise comme ça ? demanda Jos.

— C’est mon problème.

La famille n’en saurait pas plus avant longtemps.

— Je crois qu’avec notre dernière on a fabriqué un drôle de numéro, dit Jos au moment de se coucher.

— Heureusement que les gens sont différents, dit Guillemette, sinon on serait tous pareils.

Puis elle précisa sa lapalissade :

— Marie-Morgane a toujours été un peu spéciale, mais elle ne nous a jamais donné de soucis.

— Peut-être que ç’aurait mieux valu.

— Oh je ne m’en fais pas. Celle-là fera son chemin comme les autres. Et sans doute mieux que les autres.

— On verra. Tout ce qu’on peut dire, c’est que Morgat, c’est autre chose que le bourg de Beuzec-Cap-Sizun, et le Grand Hôtel de la Mer, encore autre chose que Trezaraden.

 

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