Les soeurs Gwenan
Épilogue
C’est un visiteur du troisième millénaire, étranger au pays, aquarelliste peut-être, ou romancier, ou simple promeneur, mais poète dans l’âme certainement.
Il fait route à pied de Tréboul à la pointe du Van, par le sentier côtier qui surplombe les falaises, descend au fond des criques d’où les marins-paysans partaient autrefois pêcher leur subsistance, remonte vers des hauteurs sauvages couvertes de bruyère et d’herbes rases. Hormis de rares maisons blanches dressées comme des amers au bord des précipices avant que la loi ne protège le littoral, la côte est vierge, comme à l’origine du monde, croira le marcheur.
S’il ne prête pas attention au fait que cette côte est orientée au nord et subit de plein fouet le gwalarn, le vent de nord-ouest, il ne lui viendra pas à l’idée que les habitations, de tout temps, ont été rares parce que ces lieux étaient inhospitaliers. Pourtant, naguère, sur cette frange côtière, des
champs d’un journal(61), sinon d’un demi, étaient cultivés à grand-peine. L’ajonc et l’épine noire, aujourd’hui symboles de l’immutabilité du site, étaient l’ennemi. Ils ont à nouveau envahi les parcelles et seule la sauvagine qui s’abrite dessous peut deviner les vagues que font dans la mousse les vieilles rides des sillons.
En quête de présence humaine, le visiteur s’éloigne de la côte et cherche
à s’égarer dans les gwenodennoù(62) bordés de talus, hautes parois d’un labyrinthe d’allées couvertes de ciel menant à des caches où déposer le saint sacrement des heures de vacance : bâtiments de fermes aménagés en chambres d’hôtes, modestes campings, maisons fleuries.
Il traverse le hameau de Trezaraden. Comme ailleurs, des maisons pimpantes, des parterres de giroflées, des massifs de coquelourdes, des abris de jardin de couleurs gaies, des pelouses, des agrès pour les petits enfants, des iris au bord d’un ruisseau, ô mon Dieu, se dit le visiteur, comme les gens doivent être heureux de vivre ici, loin des autoroutes et des gaz d’échappement, des banlieues et des murs graffités…
À l’extérieur du hameau, en s’en retournant vers la mer, le visiteur passe devant une maison qui a un je-ne-sais-quoi de plus et pour laquelle il a le coup de cœur. C’est un pennti qu’on a agrandi dans le passé en respectant les nombres d’or inscrits dans les gènes des anciens ; la façade est en granit jointoyé d’ocre jaune, les volets sont peints en bleu celtique et aux fenêtres il y a des rideaux bonne femme en picot, soit, mais tout cela n’a rien d’original. Alors, pourquoi cette émotion ? Est-ce le mur en pierre sèche, purement symbolique puisqu’il n’est même pas haut d’un mètre ? Constellé de nombrils-de-Vénus, il longe le chemin et délimite le jardinet de devant, où prospèrent des arums. Ah vraiment, le visiteur s’interroge… C’est plus qu’un coup de cœur : un coup au cœur.
Enfin, il devine… De cette maison il entend la respiration et sent sur son visage l’haleine iodée. De ce cocon vont éclore des révélations, le visiteur n’en doute pas, qui croit à l’ésotérisme des lieux.
À l’appel de son âme de poète, un personnage s’incarne sous ses yeux : derrière le mur du jardinet, assise au soleil sur un banc, une très vieille dame, le dos bien droit, brode un napperon.
— Bonjour ! lance le visiteur.
La vieille dame lève les yeux de son ouvrage et sourit béatement.
— Quelle belle journée, poursuit le visiteur. Vous êtes bien, là, à broder…
— Oh je ne vais plus bien loin sur un napperon ! Celui-là n’avance pas beaucoup, mais comme on dit, ça passe le temps. Vous venez de Kerbiquet ?
— Euh…
— De Lost-ar-C’hoat, peut-être ?
— Euh, oui, ment le visiteur.
— Il fait beau là-bas aussi ?
— Comme ici.
— Entrez donc, je vais vous faire du café frais.
Le visiteur connaît les dialogues obligés.
— C’est que je ne voudrais pas déranger…
— Puisque vous avez fait tout ce chemin pour venir de Lost-ar-C’hoat, vous n’allez quand même pas refuser un bol de café frais !
Le visiteur franchit le portillon du jardinet et, par politesse, se penche sur l’ouvrage de la vieille dame, motifs floraux, ajoncs et pâquerettes, à moitié achevé. Elle plante son aiguille par en dessous, la reprend à l’endroit, paupières baissées, front plissé, en soignant son point. Le visiteur s’aperçoit qu’il n’y a pas de fil à son aiguille. Elle crie :
— Le café a fini de passer ?
Personne ne répond.
— Entrez, mais entrez donc ! La porte est ouverte !
C’est vrai, sous la marquise en verre, la porte est ouverte. Pour autant, la vieille dame ne se lève pas.
— Ici, c’est la maison du bon Dieu, la porte est toujours ouverte et vous trouverez toujours quelqu’un pour vous servir un bol de café frais. Entrez, je vous dis !
Le visiteur ne voudrait pas chagriner la vieille dame, il entre.
Venant du plein soleil, il lui faut un moment pour accommoder à l’intérieur de la salle à manger – à droite, on entrevoit une cuisine moderne, aménagée dans ce qui fut sans doute un appentis ou une étable. À cause de l’étroitesse des fenêtres et des brise-bise en picot, la salle est sombre, et assombrie encore par la présence massive de deux armoires bretonnes noires comme de l’ébène à force d’avoir été cirées.
Entre les armoires se trouve un vaisselier sur les étagères duquel luisent d’éclats cuivrés plusieurs dizaines d’objets surprenants : des étuis d’obus de tous calibres, du plus petit au plus énorme (le visiteur, qui n’a aucune culture balistique, songe à la Grosse Bertha, lointaines notions d’histoire obligent), et tous sont travaillés, soit simplement gravés de mots et de dates (par exemple, le visiteur déchiffre : Souvenir d’Odessa, 1919), soit, pour les plus gros, véritablement ouvragés comme de la fine dentelle, parfois sur les deux tiers de leur hauteur. Tous ces obus ont été astiqués il y a peu de temps. Une légère odeur d’ammoniaque se mélange à celle de la cire des armoires.
Aux murs sont accrochées de nombreuses photos, dans un méli-mélo de cadres verticaux et horizontaux. Verticaux : des photos de mariage, et sur toutes le marié porte l’uniforme de la marine nationale ; horizontaux, le pendant de ces uniformes : des portraits de navires de guerre avec dans un angle la photo d’identité du marin qui y a été embarqué, en bâchis des quartiers-maîtres ou en casquette des officiers mariniers.
Une longue lignée de marins de la Royale, se dit le visiteur.
Il ne serait pas convenable de violer plus longtemps l’intimité d’une vieille dame qui a perdu la mémoire. Le visiteur ressort, l’esprit embrumé comme à la sortie d’un musée, quand le cerveau peine à absorber un excès de sensations, d’autant que s’y ajoute ici, en présence de tant de souvenirs, le vertige nihiliste de l’inanité d’une vie.
La vieille dame a repris son jeu de mime. Elle brode dans le vide.
— Merci pour le café ! dit le visiteur.
— Oh de rien, c’était de bon cœur.
— À la prochaine !
— Donnez le bonjour à Marie-Louise Le Goffic, là-bas à Kerbiquet.
— Je n’y manquerai pas.
La vieille dame fronce les sourcils.
— Vous êtes un des fils de la maison ?
— Un des frères, galèje le visiteur.
— Ah ? Lequel ?
— Léon ! répond le visiteur, à cause de la chanson, Léon, roi de Bayonne, roi de Bayonne, Léon roi des couillons, réminiscence absurde suscitée par un dialogue absurde.
— Léon ? Léon est mort noyé pendant la guerre ! Oh je crois que vous essayez de me jouer un tour.
— Ben, c’est que… Des fois j’ai des trous de mémoire.
— Peuh ! Je savais bien ! Et moi, vous savez qui je suis, au moins ?
— Malheureusement, j’ai oublié.
La vieille dame toise le visiteur, tire sur son aiguille, achève son point inexistant, casse entre ses dents le fil imaginaire et pose son napperon sur ses genoux.
— Quand même, depuis le temps qu’on se connaît, vous devriez savoir qui je suis…
Le regard de la vieille dame s’égare, elle ne voit plus le visiteur. Lui, il a une vision. Il l’imagine, minuscule grain de sable parmi des milliards de grains de sable, à l’intérieur d’un gigantesque sablier formé par deux dunes superposées, s’évanouissant à jamais. Il craint qu’elle ne disparaisse avant de lui avoir dit qui elle est. Il s’en irait désappointé.
Par bonheur, la vieille dame s’échappe du sablier, pour dire au visiteur :
— Mes sœurs sont parties, Germaine et Yvonne de leur belle mort, et la Marie-Morgane dans un accident de voiture.
— Ah, je suis désolé…
— Moi je vais sur mes quatre-vingt-seize ans, et peut-être que je vivrai cent ans, comme le tonton Dona.
— Je vous le souhaite.
— Vous ne savez toujours pas qui je suis ?
La vieille dame redresse le menton et défie à l’avance le visiteur de la contredire. Elle le fusille du regard et lui affirme, comme si c’était un fait universellement connu :
— Je suis Joséphine, la dernière des sœurs Gwenan !
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Les soeurs Gwenan
Hervé Jaouen
Des livres comme celui-ci
-
L'année du certif
-
Au large de l'écueil: roman canadien
-
Roi de Camargue
-
au bonheur du matin
-
Yan
-
Chanteraine
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.