Les soeurs Gwenan
Chapitre 22
La tragédie se produisit au mois de septembre 1989, peu après que tonton Dona eut fêté ses quatre-vingt-seize ans au foyer-logement. Une tempête de nord-ouest balayait la baie de Douarnenez. Le long des falaises du Cap-Sizun, la mer était vert et blanc comme une huître laiteuse, et puis elle ondulait, bleu ardoise, vers le rempart de la presqu’île de Crozon qui se distinguait à peine d’un noir chaos de nuages spirales et d’eau écumante. Dans le nid de Trezaraden, seuls les toupets des pins mugissaient sous les rafales.
Joséphine et Lili prenaient leur goûter en regardant la télévision. La porte s’ouvrit sur Lucien et Jean-Louis, trempés et échevelés mais gais comme des pinsons. Ils avaient l’œil brillant : s’étaient réchauffés la bedaine et le moral de pousse-café aux trois chapelles ouvertes entre Lost-ar-C’hoat et Trezaraden.
— On va relever le filet à soles ! lancèrent-ils. Lili, tu viens avec nous ?
— Vous êtes dingues ? Par ce temps ?
— Si on y va pas, demain il sera foutu le camp avec la tempête !
— Et alors ? On risque pas sa peau pour un filet !
— Sûrement que Lili n’ira pas ! dit Joséphine. Et vous non plus ! Je vais téléphoner à mes sœurs…
— Occupe-toi de tes oignons ! dit Jean-Louis. Sers-nous donc plutôt un petit remontant.
— Un bol de café si vous voulez, mais rien d’autre dedans.
— Sers toujours, ça nous donnera un peu de nerf, dit Lucien.
Ils avalèrent leur café.
— Je vais aller avec eux jusqu’à Porzh-Brennig, dit Lili.
— Ne monte pas dans le canot, hein ! dit Joséphine.
— Pas de danger, je suis pas fou.
— La marée monte, dit Jean-Louis. Dans une demi-heure c’est l’étale, la mer va se calmer.
Le canot de Jos se trouvait à environ trente mètres de la plage. Amarré à son corps-mort forain, il piquait du nez et se cabrait au passage des vagues qui entraient dans la crique et déferlaient au dernier moment, sur la grève, en miaulant.
— Écoutez-moi les gars, il est encore temps de changer d’idée, dit Lili. Vous n’y arriverez pas.
— C’est ce que tu vas voir ! dit Lucien.
— On est des vrais marins, nous ! dit Jean-Louis. Pas comme toi. On naviguait sur l’eau, pas en dessous !
— Enlevez au moins vos bottes.
— Tu rigoles ? Pour attraper un rhume de pieds ?
Ils poussèrent la prame en plastique à l’eau. Jean-Louis la maintint face à la vague pendant que Lucien s’installait sur le banc et bloquait les avirons dans les tolets. Puis Jean-Louis sauta dans le youyou et il n’eut pas le temps de s’asseoir dans le fond que Lucien, déjà, ramait ferme. Ils connaissaient la manœuvre, elle fut réussie. Mais Lucien devait tirer comme un forçat sur ses avirons. L’un d’eux sauta de son tolet, l’annexe se mit par le travers, et Lili crut qu’ils allaient passer à la baille, là, à cinq mètres du bord, ce qui aurait mieux valu – ça les aurait dégrisés et sauvés de leur connerie. L’aviron retrouva sa place dans son tolet, Lucien modifia l’angle d’attaque des rames pour aller plus profond chercher un meilleur appui ; et la coquille de noix progressa, lestée de deux silhouettes qui faisaient le dos rond, engoncées dans leurs cirés – comme deux gros ours qui auraient enfilé une pelisse par-dessus leur fourrure, se dit Lili.
Ils atteignirent le canot et vinrent à contre. Les deux esquifs tossaient l’un contre l’autre. Sur une mer pareille, c’était le moment le plus délicat. À bord du canot, les deux hommes seraient saufs. Encore que, songea Lili, relever le filet ne serait pas non plus sans danger. S’il était rempli de goémon, s’ils se penchaient tous les deux du même côté, si le moteur tombait en panne…
Jean-Louis se mit à genoux dans la prame et saisit le plat-bord du canot. Lucien se redressa et attendit le moment propice, que les deux embarcations se soulèvent en même temps, pour l’enjamber. Lili vit une vague enrouler sa langue et commencer à déferler plus tôt que les autres. Le canot se cabra, piqua du nez et se redressa par l’arrière presque d’un coup, en moins d’une seconde, sembla-t-il à Lili. Lucien fut déséquilibré, voulut rouler dans le canot, mais sa jambe droite resta accrochée au plat-bord. Il tournoya sur lui-même et retomba dans l’annexe, sur Jean-Louis. Le youyou se retourna et ils tombèrent à l’eau tous les deux.
— Nom de Dieu ! murmura Lili.
Il ôta ses bottes et entra dans l’eau. Jusqu’aux genoux, jusqu’aux hanches… Les yeux fixés sur le canot.
Les deux hommes barbotaient. L’air prisonnier de leurs cirés leur servait de gilet de sauvetage.
Provisoirement.
— Jean-Louis ! Lucien ! hurlait Lili.
Ils essayèrent de se raccrocher à l’annexe. Mais c’était un simple baquet en plastique, sans caisson d’air ni boudins de polystyrène pour le rendre insubmersible.
Il coula.
Les deux hommes furent entraînés au fond par le poids de leurs bottes.
De l’eau par-dessus tête à chaque déferlante, Lili renonça à nager. Il n’avait plus vingt ans, et même à vingt ans, qu’aurait-il pu faire ? En sauver un des deux ? Et comment ? Comment remonter un tel poids ? Dans cette mer déchaînée, même à vingt ans il y serait resté, lui aussi. Il recula et attendit, dans le fol espoir qu’ils réussissent à se débarrasser de leurs bottes sous l’eau et refassent surface. Il attendit cinq minutes. En vain.
C’était fini.
Il remonta le plus vite qu’il put le sentier de Porzh-Brennig et se sentit coupable de penser à lui. Depuis plusieurs semaines il retardait le moment d’annoncer à Joséphine que ça n’allait plus du tout du côté de sa vessie. À présent, il devrait le retarder encore. Attendre que le malheur de la noyade des deux beaux-frères soit un peu cicatrisé avant d’en infliger un autre à Joséphine.
En le voyant trempé des pieds à la tête, elle chuchota :
— Oh ne me dis pas que !…
— Si ! Téléphone aux HSB(60).
Les noyés furent retrouvés au pied de la falaise, déjà bien attaqués par les crabes, pas beaux à voir. Les recherches avaient duré trois jours, le temps pour Germaine et Yvonne d’éponger une partie du chagrin. Comme elles le dirent elles-mêmes aux gendarmes lors de l’identification des corps, dès le jour des noces une femme de marin doit se préparer au veuvage. D’avoir tant lutté contre l’angoisse de leur disparition quand ils étaient embarqués, surtout en Indochine, avait été comme une façon de vivre cent fois leur perte, par anticipation. Et puis, qu’ils aient creusé leur trou dans l’eau ensemble rendait les deux amis et beaux-frères à jamais solidaires et, en quelque sorte, mutualisait leur perte, répartissait le chagrin entre tous. Il y avait eu un mariage double, il y eut un double enterrement, et cette dualité extraordinaire, aussi, fut réconfortante.
— On se console comme on peut, dit Joséphine.
— Et quand ça vous arrive à un certain âge, dit quelqu’un au goûter d’enterrement, il y a les enfants et les petits-enfants autour de vous pour vous aider à surmonter l’épreuve.
Marie-Morgane et Pauline se déplacèrent. Tonton Dona fit livrer une gerbe par Interflora, avec une carte, sans un mot. Il n’avait jamais pu blairer ses neveux par alliance, et vice versa.
Au printemps suivant, Germaine et Yvonne prirent des dispositions déjà évoquées du vivant de leurs hommes – vu la cuite quotidienne qu’ils infligeaient à leur foie, il ne fallait pas espérer qu’ils fassent de vieux os. Elles réunirent leurs solitudes dans la maison de Germaine, pour louer celle d’Yvonne aux touristes. Elles se partageraient les charges et les bénéfices.
Début avril, quand les maquereaux arrivèrent dans la baie, Lili ne mouilla pas le canot de Jos au corps-mort, et ce ne fut pas par superstition ou quoi que ce soit de ce genre, mais à cause d’un état de fatigue générale qui transformait la moindre bricole en montagne de travail. En hiver, où il y a peu de chose à faire, il l’avait tant bien que mal dissimulé. Mais avec les travaux de printemps qui s’annonçaient et auxquels il ne pourrait pas faire face, il dut se résoudre à avouer à Joséphine que ça n’allait pas du tout.
— Oh je me doutais bien que ça ne tournait pas rond, à te lever trente-six fois la nuit et à rester je ne sais combien de temps aux cabinets. Et dire que tu es resté tout ce temps avec ton mal !
— Je souffre pas plus que ça. La fatigue est sur moi, c’est tout.
— C’est tout ? Il va falloir te soigner !
Le médecin du bourg lui fit un mot pour un urologue, et s’ensuivirent des examens, et le diagnostic redouté : cancer. Lili fut opéré à Quimper et subit ensuite des séances de rayons qui le laissèrent sur le flanc. Il se traînait de son lit au fauteuil de Jos dans la cuisine et, quand l’air était doux, au banc contre le mur de la maison. La vie continuait, au ralenti. Ils se couchaient de bonne heure et se levaient tard. Joséphine mijotait de bons petits plats.
« Lili a de l’appétit, c’est déjà ça. »
Une infirmière venait faire les soins à domicile.
« On s’habitue aux tracas de la maladie, disait-elle à ses sœurs.
— Oh tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ! »
Joséphine n’était pas malheureuse, elle acceptait ce destin qui, toujours, lui avait enlevé ses marins.
« Même si ça doit mal se terminer, on aura toujours passé de belles années ensemble », disait-elle.
Plus qu’une façon de se consoler, c’était une manière d’affirmer la chance qu’elle avait eue de connaître le miracle du retour de Lili. Le reste, sa maladie et l’impotence qui le gagnait, ce n’était que ces choses de la vie contre lesquelles on ne peut pas lutter.
Tonton Dona célébra ses cent ans au foyer-logement. Il fit expédier à Joséphine, par Émilienne, des photos de la fête et un article paru dans la presse locale. Sur les photos, tonton Dona trônait comme un pacha dans un fauteuil roulant au milieu d’un tas de pensionnaires et d’employées du foyer, les épaules couvertes de serpentins, un chapeau pointu sur la tête et une langue de belle-mère dans la bouche.
— Celui-là alors ! dirent Germaine et Yvonne.
— Lili n’a pas besoin de savoir ça, dit Joséphine.
Dans la zone traitée par les rayons, tout se détraqua. Les soins à domicile devinrent trop lourds, il fallut hospitaliser Lili en moyen séjour. Joséphine allait le voir deux fois par semaine à l’hôpital de Quimper, en voiture, avec Germaine ou Yvonne qui se relayaient pour l’y amener, et restaient aussi au chevet du malade, et observaient – hélas, on ne peut pas faire autrement – l’évolution de la maladie. Lili fut transféré dans un autre service où l’on voyait bien que les malades n’en avaient plus pour longtemps. Les enfants de Lili étant toujours absents, à l’hôpital Joséphine avait fait porter son nom en tête de la liste des personnes à prévenir. Elle sursautait à chaque fois que le téléphone sonnait à Trezaraden.
Il sonna au milieu de la nuit, ce qui était très mauvais signe. D’une voix très douce, une infirmière prévint Joséphine que Lili venait de s’éteindre paisiblement, sans souffrir.
— On l’a endormi, dit-elle.
Joséphine ne se recoucha pas. Elle tira de l’armoire la tenue de deuil qu’elle avait préparée, donna un coup de fer sur sa robe noire et pleura tout son soûl, bouleversée par un flot d’images méditerranéennes qui emplirent la maison d’un parfum de romarin et d’herbe chauffée au soleil dans les forêts de chênes-lièges.
Elle téléphona à ses sœurs de bonne heure le matin, puis elle eut beaucoup de mal à prévenir les enfants de Lili, qui se trouvaient à droite et à gauche. Ils ne pourraient revenir que le surlendemain, aussi déléguèrent-ils à Joséphine l’organisation des obsèques à Lilia-Plouguerneau.
Les trois sœurs Gwenan s’occupèrent des formalités et de tout le nécessaire. De Quimper au pays des Abers, Joséphine, en grand deuil, accompagna Lili dans son corbillard, tandis que Germaine et Yvonne suivaient en voiture. Sur la place de l’église, comme pour Jos, des porte-drapeaux et une foule de marins étaient réunis. À l’intérieur de l’église, les enfants insistèrent pour qu’elle soit au premier rang, avec eux. Demoiselle pour l’état civil, Joséphine fut élevée au rang de veuve de marin.
Jamais elle n’aurait imaginé la délicate attention qu’eurent à son égard ces enfants pour lesquels elle n’était rien. Après le goûter, ils l’emmenèrent à la maison et lui firent cadeau d’un tas de souvenirs, dont la photo encadrée du sous-marin Glorieux avec en incrustation, en haut à gauche, le portrait de Lili en pompon rouge, au centre d’une couronne de lauriers fixée sur une ancre de marine. Rien n’aurait pu lui faire plus plaisir.
— Et ce qu’il y a de bien, dit-elle, c’est que de sa place au cimetière on voit la mer.
Le destin de Joséphine et de ses marins était accompli. Elle emménagea dans ses souvenirs, détachée de l’avenir et sereine à l’égard du présent.
Germaine et Yvonne lui proposèrent de venir habiter à Lost-ar-C’hoat, elle refusa.
— Je sais m’arranger et m’occuper toute seule…
Et ses sœurs n’étaient pas loin. L’une ou l’autre lui faisait ses grandes courses au Leclerc, une fois par semaine. Et il y avait la télé, et le téléphone, et les visites de tous ces neveux et nièces et de leurs enfants, attendris par cette tante et grand-tante qui avait eu un si beau destin.
Pauline, la fille de Marie-Morgane, venait régulièrement la voir et s’attardait pendant plusieurs jours, une semaine, parfois. C’était une visiteuse un peu étrange, silencieuse comme l’était sa mère, mais amoureuse de la mer. Elle disparaissait pour de longues marches sur le sentier douanier, revenait, dînait, se couchait, pas embêtante pour un sou. D’après Germaine et Yvonne, elle avait divorcé et déprimait.
Parfois, vers midi, le téléphone sonnait. C’était Marie-Morgane, qui appelait sa fille. Pauline lui répondait par oui ou par non, puis passait l’appareil à Joséphine. Marie-Morgane disait qu’il faisait beau aux Baléares, ou à Saint-Martin, ou à Biarritz.
« Ici aussi », disait Joséphine.
Elle ne posait pas de questions, ni à Morgane ni à Pauline, pas plus qu’elle n’en posait à Émilienne quand elle téléphonait pour donner des nouvelles du tonton Dona, qui allait sur ses cent deux ans. Ce qu’elle entendait lui suffisait. Le tonton déclinait, avait été hospitalisé, était sorti de l’hôpital, paralysé d’un côté, était retourné à l’hôpital, en était ressorti paralysé des deux côtés, bref rien que de l’ordinaire, sans intérêt.
Un jour, Émilienne annonça qu’il n’était plus de ce monde.
— Vous viendrez à l’enterrement ?
— Oh non, je ne peux plus voyager, dit Joséphine.
— Alors je m’occuperai de tout.
— Comme moi pour Lili.
— Lili ?
— Lili Quiviger, de Lilia-Plouguerneau.
— Ah ?
Émilienne pensa sans doute que Joséphine devenait gâteuse. Ce n’était pas exactement cela : elle marchait à reculons, s’enfonçait dans son merveilleux passé.
— Le notaire nous donnera des nouvelles du testament, dit Émilienne.
— Ah oui, le testament…
Germaine et Yvonne étaient impatientes de savoir ce qu’il y avait dedans, Joséphine s’en fichait. Émilienne rappela quelques jours plus tard. Elle était furieuse et aurait voulu que Joséphine partageât sa rancœur.
— Il nous a joué un vilain tour à toutes les deux ! Si c’est pas honteux !
Tonton Dona avait légué une somme symbolique à Joséphine, une somme plus substantielle à Émilienne, mais la maison et le terrain, qui n’avait toujours pas été loti et valait une fortune, il en avait fait don à la commune.
— Il y a eu un grand article dans le journal ! C’est ça qu’il voulait, qu’on parle de lui après sa mort.
— C’est sûrement ça, dit Germaine. Il était tellement prétentieux.
— Oui, personne n’aurait cru que papa et lui étaient frères, dit Yvonne.
— Papa avait fait les Dardanelles, dit Joséphine.
Ses deux sœurs échangèrent un regard inquiet. Par moments, Joséphine dérogeait.
— Personne n’aimait le tonton Dona, sauf toi.
— Ah bon ? dit Joséphine. Je ne me rappelle pas. Par contre, je me rappelle bien que papa avait fait les Dardanelles. En 1915 ! précisa-t-elle.
On aurait dit que ça faisait mille ans, alors qu’il n’y avait même pas cent ans, moins que la vie d’un tonton Dona, qui avait vingt-deux ans en 1915.
Joséphine soupira.
— Comme je n’ai plus rien à coudre, je crois que je vais me mettre à broder.
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