Les soeurs Gwenan
Chapitre 10
Le lendemain du départ d’Armand pour Paris, Joséphine lui écrivit qu’elle ne lui en voulait pas, de ce qu’ils avaient « fait au lit » – ce péché manuel sur lequel elle ne pouvait pas mettre de mots.
Armand répondit qu’il avait hâte qu’elle recommence. Une lettre brève, dans son style habituel, gai et moqueur. Elle se terminait par un « je t’aime », mais avec un rajout qui fit froncer les sourcils à Joséphine : « ma petite branleuse ». « Je t’aime, ma petite branleuse »… Expression affectueuse ou plaisanterie déplacée entre fiancés ? À qui le demander ? Pas aux filles de l’atelier, en tout cas, quoique la plupart l’eussent renseignée, certainement.
Au mois de septembre, à ses lettres quasi quotidiennes, Joséphine reçut en tout et pour tout deux réponses postées à Toulon. Assez laconiques. Armand parlait du beau temps, de la chaleur, des essais en mer du croiseur Émile-Bertin, et signait d’une nouvelle façon : « Armand, ton lascar. » Elle lui reprocha tendrement l’oubli du « je t’aime » et tripla le sien, en majuscules : JE T’AIME JE T’AIME JE T’AIME. Mi-octobre, il n’avait toujours pas répondu.
Un dimanche, à Trezaraden, elle partagea son inquiétude avec ses parents et interrogea son père. Pendant les essais en mer, les marins avaient-ils le temps d’écrire ? Et s’ils écrivaient, leurs lettres étaient-elles relevées ?
— Essais en mer ou pas, on trouve toujours un moment pour écrire, dit Jos. Et un jour ou l’autre y a une navette pour prendre et amener le courrier. Même au milieu de l’Atlantique, il y en aurait une. Maintenant, avec les hydravions, on fait ce qu’on veut et sur l’Émile-Bertin y en a un d’embarqué, d’après ce que ton Armand m’a dit.
— Peut-être qu’il est blessé, ou malade…
— Il aurait trouvé le moyen de te prévenir. Les autres lettres que t’as reçues, quel cachet il y avait dessus ? Celui de la poste aux armées ?
Joséphine ne se souvenait plus très bien.
— T’as pas gardé les enveloppes ?
Non, elle ne gardait pas les enveloppes, mais elle avait l’impression que c’était le cachet de la poste de Toulon.
— Ah bon ? s’étonna Jos.
— C’est embêtant, dit Guillemette, on a promis au restaurant de Pont-Croix de confirmer au plus tard début novembre, pour la réservation de la salle le 22 décembre.
— On peut toujours confirmer, non ? dit Joséphine.
— Ben, faudrait quand même être sûrs.
— Sûrs de quoi ?
— Qu’Armand aura bien sa permission, dit Jos.
— Je ne vois pas pourquoi il ne l’aurait pas. Il l’a sûrement posée en rentrant des fiançailles.
— Enfin, dit Guillemette, comme il vient à la Toussaint, on sera fixés.
— Espérons ! dit Jos.
Joséphine passa la Toussaint à Trezaraden. Sans son Armand et dans les affres d’une vraie inquiétude. Pourquoi ce silence ? Germaine et Yvonne se chuchotaient qu’il avait dû en rencontrer une autre. Jos et Guillemette commençaient à le supputer aussi, mais ne voulaient pas l’évoquer devant Joséphine.
— M’est avis qu’il a dû foutre son poing sur la gueule à un galonné, dit Jos sur le ton de la galéjade, et il aura pris soixante jours de forteresse, à l’isolement.
— Tu crois ? dit Joséphine.
L’explication était rassurante, qui méritait qu’elle s’y raccroche.
— Ça s’est déjà vu.
— Tu devrais passer voir sa mère, dit Guillemette. Elle doit bien avoir des nouvelles de son fils, elle.
— Je n’oserai pas.
— Et pourquoi ?
— Je ne suis pas à l’aise avec elle.
— T’es pas la seule, dit Jos. Bon, si tu veux pas t’abaisser devant la belle Angèle, y a qu’une solution : expédier un télégramme à ton Armand.
— Un télégramme ? Comment on fait ?
— Tu vas à la poste et ils te diront.
— Qu’est-ce que je mettrai dessus ?
— On va le décider ensemble.
Le dimanche soir 4 novembre, au retour de Trezaraden, Joséphine passa et repassa devant l’immeuble de la rue des Réguaires, telle une âme en peine, ou une fille de joie. Il y avait de la lumière dans la cuisine de la belle Angèle, mais, dans les chambres, impossible de le savoir, car elles donnaient sur l’arrière. Elle rentra chez elle se réchauffer un bol de soupe au pain puis se rendit à la gare et s’assit dans un coin du hall de façon à observer les gens qui allaient prendre le train de nuit pour Paris. Le brouhaha, la fumée de tabac brun, l’odeur de suie qui venait du quai et les grasses plaisanteries des bidasses lui soulevèrent le cœur, un cœur ballotté entre des sentiments contradictoires : fol espoir d’apercevoir Armand, crainte qu’il ne l’accuse de l’espionner, angoisse de ne savoir quoi lui répondre, sinon qu’elle l’aimait et qu’elle ne comprenait pas pourquoi il était venu à Quimper et l’avait boudée, et il lui fournirait une explication logique, l’embrasserait en riant, et alors elle aurait l’air d’une pauvre gourde qui s’est crue abandonnée. Vaine angoisse : beaucoup de bidasses, point de marin, ni en civil ni en uniforme.
Le chef de gare siffla le départ du train. Joséphine rentra rue du Guéodet et vomit dans l’évier.
Le lundi matin, elle demanda une heure à sa patronne, qui s’inquiéta, à sa petite mine, de savoir elle avait besoin d’aller chez le médecin.
— Oh non, madame, c’est juste pour aller à la poste. Je n’ai plus de nouvelles de mon fiancé et il faut que je lui envoie un télégramme.
— Diable, un télégramme !
— À cause de la salle de mariage qu’on a réservée pour le 22 décembre.
— Et vous n’avez plus de nouvelles depuis quand ?
— Depuis fin septembre il ne répond plus à mes lettres.
— Ah ? Curieux, en effet.
— Il est en mission à Toulon, pour les essais en mer d’un nouveau croiseur, c’est sans doute à cause de ça.
— Je suppose. Enfin, je comprends qu’on puisse le supposer.
La postière rédigea le télégramme d’après le texte mis au point à Trezaraden. Confirmation de la salle nécessaire pour la noce le 22 décembre. STOP. Permission accordée ? STOP. Très urgent. STOP. Je t’embrasse. STOP. Joséphine.
— S’il me répond par télégramme, comment je saurai ?
— Il sera déposé à votre adresse.
— Et si je ne suis pas chez moi ?
— Le télégraphiste laissera un avis dans votre boîte.
Ce soir-là, Joséphine rentra chez elle en courant. Rien dans la boîte à lettres. Rien non plus le mardi, ni le mercredi. Le jeudi, elle était patraque. Les cousettes avaient l’œil pour reconnaître le mal d’amour.
— Les amours battent de l’aile ? lui demanda une fille en riant.
— Je ne sais pas…
— Comment ça, tu ne sais pas ? C’est pas à la fin du mois qu’on doit commencer ta robe de mariée ?
— Si…
Rien dans la boîte le jeudi soir. Le chagrin n’étant pas une cause sérieuse d’arrêt de travail, Joséphine aurait voulu tomber malade pour de bon, afin d’avoir une bonne excuse pour ne pas aller à l’atelier. Elle rata son ouvrage du jour, la doublure en soie d’un manteau, le recommença, se piqua, se coupa avec les ciseaux. Ses collègues échangeaient des mimiques de perplexité.
Enfin, le vendredi soir, elle aperçut une enveloppe à travers la fente de la boîte. Elle manqua casser la clé dans la serrure, tant elle tremblait. Son cœur eut des ratés : le pli avait été posté à Quimper ! Armand était donc en ville ? Mais non, ce n’était pas son écriture, sur l’enveloppe : une écriture inconnue, des pattes de mouche qui penchaient vers la gauche. Elle monta l’escalier quatre à quatre, entra dans son meublé, s’assit, prit un couteau dans le tiroir de la table, ouvrit l’enveloppe…
Et le monde s’écroula autour d’elle.
Ce fut comme si un fluide glacial lui avait d’un coup gercé les lèvres et brûlé les yeux. Elle eut un éblouissement, bascula en arrière. Le dossier de sa chaise heurta l’évier, elle tomba sur le côté et resta à genoux un bref instant, hébétée. Un mot lui vint à l’esprit : ridicule. Ridicule, à quatre pattes, comme un chien, comme un veau, comme une vieille vache. Elle pensa : Alors y a plus qu’à me traire, et elle rit comme une folle. Elle se releva, se jeta contre l’évier et s’aspergea et se frotta le visage d’eau froide. Elle cracha de la bile et s’essuya la bouche avec le torchon de vaisselle. Puis elle se rassit et relut la lettre en murmurant des « C’est pas possible ! C’est pas possible ! »… Tourbillonnaient dans sa tête des scènes de films, des images de romans-photos, des couvertures de magazines. Un grand titre : ABANDONNÉE !, et en dessous l’héroïne prostrée sur une chaise, comme elle, dans sa cuisine, et sur la table, près d’une lettre maudite, un verre de vin renversé et un rasoir pour se trancher les veines, ou un revolver pour se faire sauter la cervelle.
Mourir… Se tuer pour se venger de l’autre, pour l’empoisonner de remords… La lettre aimantait son regard, les mots s’imprimaient au fer rouge dans son cerveau.
C’était une lettre de la belle Angèle. Des phrases sèches, cinglantes comme des coups de fouet, mordantes comme de l’acide, odieuses comme des crachats :
Mademoiselle,
Mon fils a rompu. Sa décision est définitive. Ne cherchez plus à le revoir. Et inutile de lui écrire, il ne répondra pas.
Sentiments distingués,
Angèle Loussouarn
Mais pourquoi ? pourquoi ? POURQUOI ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? se demanda Joséphine. Elle prit la boîte d’allumettes sur l’étagère au-dessus du réchaud à gaz, en craqua une, l’éteignit. C’était idiot de vouloir brûler la lettre. Quand elle annoncerait la rupture à ses parents, elle n’aurait rien à leur montrr. Et la bague ? Elle la fit tourner autour de son doigt songeant à la jeter à la poubelle. Idiot, aussi. Elle la renverrait. À qui ? À la belle Angèle ou à Armand’. Elle envisagea alors, pour les avoir lus dans des romans ou vus dans des films, les termes de la rupture officielle, des étapes qui noyaient le chagrin dans une espèce de rage procédurière. Renvoyer la bague de fiançailles et réclamer la chevalière, renvoyer les lettres du fiancé et réclamer les siennes… Elle fit aussitôt un paquet des lettres d’Armand et noua un ruban autour, le premier qui lui tomba sous la main. Bleu ciel. Une hérésie. Elle fouilla dans sa boîte à couture et trouva un bout de coton noir mal fichu, mal coupé, effiloché. Tant mieux. Veuve avant d’être mariée, se dit-elle. Elle posa sa tête sur ses bras et pleura une bonne partie de la nuit.
Le lendemain matin, à l’atelier, elle éclata en pleur avant même que les filles ne l’interrogent sur ses yeux cernés et sa mine épouvantable. Entre deux sanglots, elle avoua :
— Il a rompu !…
Quel événement ! Le travail attendrait bien. Les cousettes entourèrent Joséphine de leur compassion et ce fut l’union sacrée des filles contre les hommes, ces suborneurs…
— Tous des cochons !…
— Oh pas tous !
— Disons, presque tous ! Une fille ayant vécu l’expérience encouragea Joséphine à ne pas « se laisser faire ». La bague de fiançailles, il fallait qu’elle la garde.
— Quand c’est le gars qui rompt, la fille a le droit de garder la bague de fiançailles. Par contre, lui il doit rendre la chevalière. D’ailleurs, il aurait dû le faire. C’est pas un gars bien.
— C’est la faute de sa mère, gémit Joséphine.
— Sa mère ! Sa mère ! Il n’a plus l’âge d’être dans les jupons de sa mère !
Alertée par le remue-ménage aussi bien que par le silence des machines à coudre, la patronne vint aux nouvelles.
— Le fiancé de Joséphine a rompu, madame ! dit une cousette.
— Ah, ma pauvre Joséphine ! Venez dans mon bureau bavarder un peu.
Marie-Jeanne Kéruzoré n’y alla pas par quatre chemins pour dire à Joséphine ce qu’elle pensait de cette rupture :
— Je crois qu’il faut s’en féliciter. Vous n’auriez pas été heureuse avec ce garçon. Je vous avoue qu’il me déplaisait. Et sa mère, n’en parlons pas ! Quelle pimbêche ! Elle vous aurait mené la vie dure. Bon, vous n’êtes pas enceinte, au moins ?
— Oh non, madame… Je n’ai rien fait qui… que…
— Parfait ! Oubliez-le, cet Armand !
— Et ma robe, madame ?
— Quoi, votre robe ?
— Ma robe de mariée. Vous avez commandé le tissu et il est arrivé.
— Eh bien nous le garderons ! Il servira bien un jour, non ? Les petites ont dû vous le dire : un de perdu, dix de retrouvés !
— Je ne sais pas, madame… J’aurai du mal à oublier…
— Les plaies du cœur se cicatrisent très vite. Bon, vous n’êtes pas en état de travailler, aujourd’hui. Je vous donne votre samedi.
— Oh merci, madame.
Joséphine se voyait se mettre au lit et bercer son désespoir jusqu’au lundi matin.
— Mais à une condition : que vous alliez chez vos parents partager votre peine avec eux. C’est d’accord ?
— Qu’est-ce qu’ils vont me dire ?
— La même chose que moi.
— Ça va leur faire du mal.
— Je n’en suis pas sûre du tout ! Bon, vous me jurez que vous n’allez pas rester à vous morfondre dans votre chambre ? Que vous allez sauter dans le premier car pour le Cap-Sizun ?
— Je vous le jure, madame.
— Bien, alors allez-y ! Et repoudrez-vous le nez avant de partir. Et je veux vous voir de retour lundi avec un joli sourire.
— Oh ça !…
La poudre et une touche de rouge n’améliorèrent pas la mine de Joséphine. La voyant débarquer au beau milieu de l’après-midi, pâle comme un cadavre, un samedi, Guillemette lança aussitôt :
— Tu es malade, ma pauvre fille ?
Joséphine éclata en sanglots et tomba dans les bras de sa mère.
— Armand a rompu !
— Hein ? Quoi ? Rompu ? C’est pas possible !
— Si !
— Tad et Mamm Bonizec attendent leur quatre-heures. Nous on va se faire un bon café fort à part. Tes sœurs sont au krec’h avec la vache et ton père est à la pêche.
— Comment on va leur dire ?
— Eh ben comme ça, comme tu me l’as dit.
À Tad et Mamm Bonizec, Guillemette annonça que Joséphine avait perdu son fiancé, ce qui ne leur fit ni chaud ni froid. Ils ne comprenaient plus grand-chose.
— Des fois les gens se perdent, dit Mamm Bonizec, tandis que Tad hochait la tête.
Revenues pour goûter, Germaine et Yvonne versèrent une larme. Leur peine était sincère.
— Il était gentil, dit l’une.
— Peuh ! Moi je ne l’aimais pas, dit Marie-Morgane.
Guillemette envoya les trois sœurs à Porzh-Brennig accueillir et prévenir leur père sur la cale de façon qu’il ait le temps de se calmer un peu en chemin. En les apercevant, il brandit quelques belles daurades accrochées ensemble par les ouïes à un fil de fer et s’étonna gaiement :
— Ma ! Quel comité d’accueil !
— Joséphine est à la maison, dit Germaine.
— Armand a rompu les fiançailles ! dit Yvonne.
— Hein ? Quoi ?
Il partit à si grands pas que ses filles durent courir pour le suivre. Il s’engouffra dans la maison. Guillemette parla la première :
— Les petites t’ont dit ?
— Ouais.
Il s’adressa à Joséphine :
— Comment il a fait ? Il te l’a dit ?
Joséphine secoua la tête en s’essuyant les yeux du dos de la main.
— Il t’a écrit une lettre ?
— Sa mère, dit Guillemette.
— Une lettre de la belle Angèle ? Il chaussa ses lunettes, lut et balança la lettre sur la table.
— Sec comme un P-V de gendarme maritime, ricana-t-il. En lisant, on la voit friser son nez pointu… La salope ! Et l’autre con, il laisse sa mère faire ses commissions ?
— Jos !
— Quoi, c’est pas vrai ce que je dis ? Il a pas eu assez de couilles au cul pour le dire en face à Joséphine… Ma fille, moi je te le dis en face, dans ton malheur tu as de la chance !
— Ma patronne m’a dit la même chose… pleurnicha Joséphine.
— Et elle a eu raison ! L’était pas clair du tout, le pèlerin. D’abord, un marin qui veut pas sortir en mer avec son futur beau-père, c’était louche. Très louche. C’est qu’un arsouille, ce gars-là. Bon débarras !
Le dîner fut tristounet. Une fois la vaisselle faite et les cadettes couchées, Jos parla stratégie avec Guillemette et Joséphine.
— Joséphine veut lui rendre sa bague de fiançailles, dit Guillemette.
— Certainement qu’elle va la lui renvoyer par la poste !
— Mais elle a le droit de la garder, puisque c’est lui qui a rompu…
— Merci bien ! Pour que la belle Angèle puisse dire que notre fille a eu une compensation ! Un cadeau de rupture ! Merde alors ! Plutôt la balancer à la mer, cette bague, nom de Dieu !
— Il n’a pas rendu la chevalière…
— Il la rendra ! J’irai la chercher s’il le faut, et je lui casserai la gueule par la même occasion !
— On va renvoyer la bague par la poste et une lettre avec pour réclamer la chevalière, dit Guillemette.
— Qui écrira cette lettre ? Pas moi, en tout cas !
— Moi non plus, dit Joséphine.
— Alors je me dévouerai pour le faire, dit Guillemette.
Ce fut une lettre toute simple, écrite le dimanche matin pendant que le poulet cuisait dans le four.
Madame,
Nous vous renvoyons la bague de fiançailles de Joséphine et vous prions de nous rendre la chevalière. Sentiments distingués,
Monsieur et Madame Gwenan
Le lundi, Joséphine redemanda une heure à sa patronne pour aller expédier le paquet, en recommandé avec accusé de réception. Il fut jeté dans un bac, sur un tas d’autres, ainsi qu’une poignée de terre sur un cercueil. Elle reçut l’accusé de réception le jeudi.
— Mat tre, dit Jos le dimanche, on va bien voir maintenant si ces trous du cul sont honnêtes…
La vie reprit son cours à l’atelier. En présence de Joséphine, les petites mains évitaient de parler de leurs amours. Il aurait mieux valu qu’on l’invitât à faire les quais bras dessus, bras dessous et à aller au bal le samedi soir, qu’on plaisantât sur tel ou tel coquin dans l’œil de qui elle avait tapé, que ce fût vrai ou imaginaire. Cette mise en retrait par compassion, qui partait de bons sentiments, contribua à la maintenir dans la mélancolie. « Joséphine ne sera plus jamais la même », chuchotait-on. À Trezaraden, les dimanches, elle était aussi traitée comme une grande malade par ses sœurs.
Six semaines s’écoulèrent et le seul pli que le facteur livra à Trezaraden fut la carte de bonne année de Donatien et Adélaïde.
Jos exigea que Guillemette écrive une nouvelle lettre à la belle Angèle, en la menaçant de porter plainte pour rupture de fiançailles. La période des fêtes ne fut pas très gaie. Joséphine avait des crises de larmes spontanées. Elle pensait qu’elle aurait dû être mariée. La rage de Jos à l’égard de la belle Angèle atteignit son apogée. Mi-janvier, il annonça :
— Ça suffit, maintenant, je vais faire ce que j’ai dit, aller réclamer la chevalière moi-même à Quimper. Si la belle Angèle me la rend pas, je fous tout en l’air chez elle ! Et si je tombe sur l’arsouille, je lui fais la tête au carré !
— Sûrement que tu n’iras pas faire ça, dit Guillemette. C’est moi qui irai la voir.
— Peut-être que c’est lui qui a gardé la chevalière, dit Joséphine.
— Sa mère me le dira et comme ça on sera fixés.
— Ouais, dit Jos, et s’il la rend pas, on écrira à ses chefs, et là ce sera une autre histoire. La marine ne lui fera pas de cadeau ! Il sera collé en
cabane ! Et tintin pour gagner des galons, après ! Nikun(35) il est, nikun il restera !
— Pas la peine d’être méchant avec lui, dit Joséphine.
— Il serait temps que tu ouvres les yeux, ma pauvre Joséphine, dit Jos.
— Ton père a raison, dit Guillemette, quand on aura eu la chevalière, il faudra l’oublier.
Le dimanche soir, elle prit le car avec Joséphine et dormit chez elle. Le lundi, vers onze heures, elle alla frapper à la porte de la belle Angèle, rue
des Réguaires. Elle trouva fas koad(36). En début d’après-midi, personne non plus. À l’heure du goûter, enfin, la porte s’ouvrit.
Sur une furie.
Les yeux de la belle Angèle lançaient des éclairs, et elle cria :
— Quoi ? C’est vous ? Qu’est-ce que vous voulez, encore ?
La gentille Guillemette n’était pas préparée à un tel affrontement.
— La… chevalière, bredouilla-t-elle.
— Bougez pas de là ! Je vais vous la chercher, votre chevalière !
Du seuil, Guillemette entendit la porte d’un meuble grincer. La belle Angèle revint, lui fonça dessus comme un bulldozer, s’arrêta net à deux pas et lui lança la chevalière dans les jambes.
— La voilà, votre breloque !
Guillemette dut se baisser pour ramasser le bijou.
— Et maintenant, déguerpissez !
— Oh je vais partir, mais avant il faut me dire pourquoi votre fils a rompu.
— C’est moi qui lui ai dit de rompre, puisque vous voulez le savoir ! Je n’aurais jamais permis à mon fils d’épouser une tubarde !
— Une tubarde ?
— Elle a été au sana ! Et en plus, votre fille est une traînée !
— Une traînée ? !
— Mademoiselle cherchait à se faire coller un polichinelle dans le tiroir ! J’ai gardé le drap ! Vous voulez le voir ? Ah, c’est du joli !
Guillemette s’avança de quelques pas dans l’appartement et fut moins impressionnée par son mobilier bourgeois, ses tableaux et ses papiers peints que par la sensation d’étouffement qu’avait également ressentie Joséphine, qui s’était bien gardée de décrire les lieux à ses parents. C’eût été avouer qu’elle y était venue, avec Armand.
La belle Angèle fit claquer un drap, qui s’étala d’un coup sur le plancher.
— Il est taché…
— Je comprends, qu’il est taché ! De magnifiques cartes de France !
La belle Angèle roula le drap en boule et, s’en servant comme d’un bélier, poussa Guillemette dehors.
— Prenez-le, vous le frotterez !
Par réflexe, Guillemette referma ses bras sur le drap, qui la protégea de la porte, que la belle Angèle lui claqua au nez. De derrière, elle hurla :
— Et si vous revenez me tarabuster, j’appelle la police !
Guillemette relâcha le drap, s’enfuit à toutes jambes et s’enferma à double tour dans le meublé de Joséphine. Le soir, elle ne lui adressa aucun reproche, ou si peu :
— Tu as dit à Armand que tu avais été au sana ? Mais pourquoi ?
— Je lui ai dit ça comme ça. Le Tan Tad, c’était une belle histoire à raconter… Comment j’avais eu chaud, puis froid après… Je n’aurais jamais pensé que… Il y a tellement longtemps que je suis guérie…
Les cartes de France étaient un sujet autrement plus délicat.
— Le drap était taché et on voyait bien par quoi. Tu as été au lit avec lui ?
— Une fois.
— Oh ma pauvre fille !
— Mais je te jure qu’on n’a rien fait !
— Pourtant, les taches…
— C’est lui qui… avec ma main…
— Le cochon !
— Tu ne le diras pas à papa, hein ?
— Tu penses bien que non, ma pauvre fille. Sinon, je ne sais pas ce qu’il serait capable de faire… Et je ne lui dirai pas non plus que je me suis abaissée à ramasser la chevalière par terre.
Le sens du verbe « tarabuster » fut élucidé à Trezaraden. Jos regarda dans le dictionnaire.
— « Tourmenter, harceler »… Elle a honte de rien ! Elle avait qu’à rendre la chevalière tout de suite ! Tourmenter, harceler, répéta-t-il. N’importe quoi ! Tarabuster ! Ah, au moins on aura appris quelque chose !
C’est ainsi que le verbe de la belle Angèle fit son entrée dans le vocabulaire familial. Longtemps après, Jos et Guillemette, aussi bien que Germaine et Yvonne, mais jamais Joséphine ni Marie-Morgane, se lanceraient, pour plaisanter, des « Arrête donc de me tarabuster ! ».
— Qu’est-ce qu’on va faire de la chevalière ? demanda Guillemette.
— Le bijoutier limera les initiales et elle servira quand Joséphine aura tiré le bon numéro.
— Oh non ! Ça me porterait malheur !
— Elle a raison, dit Guillemette.
— Alors on la revendra au poids…
— Vous garderez les sous, puisque c’est vous qui l’avez payée, dit Joséphine.
— On verra, on verra, dit Jos.
La chevalière ne serait pas revendue à son poids d’or. Elle échouerait dans la boîte à gâteaux secs de Guillemette, avec les papiers officiels – le livret de famille, le livret militaire de Jos, le livret de famille de Tad et Mamm Bonizec, qu’on garderait après leur mort, et les titres de propriété de Trezaraden.
Le déchaînement de violence de la belle Angèle eut pour effet, bénéfique, de clore le chapitre de ces fiançailles rompues, avec le sentiment d’avoir échappé à un grand danger : Joséphine n’aurait pas été heureuse avec ce type-là, on n’aurait jamais eu le moindre plaisir à recevoir sa mère, les enfants qui seraient nés du mariage auraient sans doute été des Loussouarn tout crachés, la vie des Gwenan aurait été empoisonnée.
Le mystère de la rupture ne fut jamais éclairci. Le séjour de Joséphine au sana, les cartes de France – tues à Jos – n’étaient sûrement que des prétextes. Le bel Armand devait avoir des fiancées partout…
— Oh il y a des spécialistes ! dit Jos.
Ses parents le disaient, les cousettes le chuchotaient, Joséphine finit par y croire, à la fourberie d’Armand. Fourberie, duperie, des mots qui rimaient avec misandrie, que les cousettes traduisaient par leur proclamation répétée : « Tous les hommes sont des cochons ! », et le plus souvent en éclatant de rire, car ces cochons-là, on les aimait, on ne pourrait pas vivre sans, et avec qui ferait-on des enfants ?
Joséphine en aimerait-elle un autre, un jour ? Elle se drapa dans le statut de fille séduite et abandonnée, s’auréola du prestige de grande blessée de la guerre des sexes, et s’y complut, si bien qu’elle désapprit à rire, et encore, comme quelqu’un qui souffre en silence et se situe au-dessus du monde des bien portants, à leur égard endolorie d’indulgence, avec cet air de soupirer : Ah, si vous saviez !…
Son présent était gris, son avenir s’annonçait incolore. Travailler consciencieusement, épargner, louer un appartement en vide et le meubler avec ses économies, coudre un jour la robe de mariée de ses sœurs, assumer son statut de vieille fille.
En septembre 1935, ceux de Trezaraden reçurent un faire-part de décès et un mot d’Adélaïde : Maman est morte dans la paix du Seigneur, que vos prières se joignent aux nôtres. Prions aussi qu’une naissance succède un jour au départ de maman. Pour le moment, encore aucun espoir de ce côté. Nous vous embrassons.
— Peut-être qu’on devrait aller à l’enterrement, di Guillemette.
— Certainement pas. Si encore c’était la porte d’côté…
Jos regarda le faire-part de plus près.
— Mais elle a été enterrée ! Tu penses bien qu’ils n’allaient pas attendre qu’on se déplace.
— Ah ? C’est bête…
En avril 1936, Adélaïde eut le bonheur d’annoncer qu’elle était de nouveau enceinte et qu’elle prenait toutes ses précautions pour que le petit reste bien accroché. Donatien écrivit de son côté pour se plaindre : Adélaïde gardait le lit vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ça revenait au même que d’avoir une grande malade à la maison. En plus ça coûtait cher, car il avait fallu embaucher un pharmacien assistant, dont le salaire mangeait une partie des bénéfices de l’officine. Et allez donc savoir si le préparateur ne tapait pas dans la caisse !
— Tu parles, commenta Jos, ça doit le démanger dans le caleçon. Il peut plus aller au radada, comme il dit.
— Oh tais-toi !
— Ben quoi ? Si tu savais ce qu’il m’a raconté sur leurs parties de jambes en l’air…
— Je ne veux pas le savoir.
— Je te le dirai pas, c’est trop cru. Faut pas oublier qu’il est passé en correctionnelle.
— Oh encore cette histoire !
— Je me demande si son Adélaïde est au courant de ce qu’il a fait dans sa jeunesse…
— Pourquoi il l’aurait mise au courant ? C’était une bêtise et il en a sûrement honte, maintenant. Ton frère est devenu quelqu’un de bien, ça se voit tout de suite.
— Parce que tu vois pas clair. Il serait temps de t’acheter des lunettes.
— Et toi d’arrêter de voir le mal où il n’y en a pas !
Le marmouz se plut dans le ventre d’Adélaïde. En septembre, elle écrivit une lettre enthousiaste. Le cap des huit mois était passé, à présent le petit pouvait bien désirer sortir, il ne serait qu’un peu prématuré. Il le fut à peine, d’une quinzaine de jours.
Début octobre, ceux de Trezaraden reçurent le faire-part de naissance – une jolie carte, avec des angelots en relief et des lys bordés d’or. Un garçon, prénommé Georges, Marie, Arnaud, Norbert, Gérald.
— Pour un peu, tout le calendrier y passait, se gaussa Jos.
Une lettre suivit, dans laquelle Adélaïde parlait de son accouchement, difficile ; du bébé, en parfaite santé, un immense bonheur ; puis du choix de son premier prénom, en référence à saint Georges, vainqueur du dragon, saint patron de l’Angleterre et dans toute la chrétienté patron des chevaliers, et par conséquent des ancêtres de la famille de Malo-Penhoët, qui avait fourni plusieurs croisés. La bannière blanche à croix rouge figurait toujours dans les armoiries de leurs descendants. Aux yeux de Jos, la fin de la lettre était bien embêtante : Adélaïde demandait à Guillemette d’être la marraine du petit. Elle rougit de plaisir.
— Une bonne occasion de retourner les voir à Ancenis.
— Eh ben, tu prendras le train toute seule si t’as envie…
— Quoi, tu me laisserais me perdre avec les filles ?
— T’es pas capable de te débrouiller ? Dommage que Joséphine travaille, sinon elle t’aurait guidée dans les correspondances…
— Quand même Jos, tu es dur avec moi…
— D’ailleurs, m’est avis que c’est pas vraiment le moment de voyager. Avec tout ce bordel, la guerre en Espagne, le Front populaire, la dévaluation du franc, les manifestations, d’ici que les cheminots se mettent en grève… On resterait en rade quelque part… À Lorient, Vannes, ou Nantes, qui sait… Et comment on reviendrait ? Tu crois que mon frère nous ramènerait en voiture ? Tu peux toujours courir !
Guillemette tritura son tablier. L’éventualité de se retrouver bloquées dans une grande ville inconnue, obligées de loger à l’hôtel et de manger au restaurant, et allez savoir pour combien de temps, au point qu’il faudrait prévoir des valises et des valises de vêtements de rechange, sans compter que Marie-Morgane perdrait des jours d’école et Yvonne et Germaine des jours de travail à l’hôtel-restaurant du bourg, cet enchaînement de sombres perspectives agit sur elle comme un épouvantail.
— Tu as raison, je n’avais pas pensé à ça. C’est plus raisonnable de ne pas y aller.
— Alors ? Et toi qui disais que j’étais dur avec toi…
— Mais non…
Ils s’aimaient trop, et depuis trop longtemps, pour s’en vouloir. Leurs dissentiments étaient comme des hameçons sans ardillon.
— Malgré tout, qu’est-ce qu’Adélaïde va penser de nous ?
— Elle est intelligente, dit Jos, elle est à même de comprendre quel tracas ça pourrait nous causer.
Adélaïde admit d’autant mieux l’excuse du climat d’insécurité que Donatien, à la Compagnie Lebon, devait faire face aux « troubles », d’un côté s’empoignant avec les « syndiqués communisants » qui voulaient sa peau, tandis que de l’autre il devait rendre des comptes à ses patrons et faire tourner la boutique, sinon il risquait de sauter. En termes plus choisis, Adélaïde écrivit qu’à la maison il n’arrêtait pas de pester contre les quarante heures et les deux semaines de congés payés accordées à tous ces bras cassés d’ouvriers, et qu’il mettait tous ses espoirs dans un nouveau gouvernement, qui rétablirait l’ordre.
— Pour un fils de paour-kaezh treut(37) il a pas beaucoup de considération pour les gens du peuple commenta Jos.
En ce qui concernait le baptême, Adélaïde tenait solution. Guillemette serait bien la marraine, si elle était d’accord, et lors de la cérémonie elle serait remplacée par une dame d’Ancenis. Le droit canon l’autorisait.
— C’est quoi ça, le droit canon ? Du 75 ou du 305 ? plaisanta Jos.
Guillemette se rendit à Douarnenez acheter une brassière et une parure de lit de bébé, qu’elle expédia à Ancenis avec mille remerciements pour avoir pensé à elle comme marraine.
En novembre 1936, Marie-Jeanne Kéruzoré convia Joséphine à prendre le thé, un dimanche, dans ses appartements, au second étage de l’immeuble. Que signifiait un tel privilège ? Par atavisme, Joséphine se méfiait de la générosité des nantis, fussent-ils attentionnés comme l’était sa patronne. En pensée, elle le formulait à sa manière : chacun doit rester à sa place et quand le châtelain invite ses métayers à sa table ce n’est pas pour baisser leur loyer.
Partant du palier central qui distribuait les quatre pièces de l’atelier au premier étage, l’escalier en marbre sur voûte sarrasine s’élevait vers un monde secret que Joséphine était anxieuse de découvrir. Elle jeta un regard d’intruse sur l’atelier. Vides, rangées et silencieuses en ce dimanche après-midi, les pièces lui parurent aussi éloignées d’elle-même que le fond d’un paysage, tableau où se dressait un mannequin indécent, aux seules épaules recouvertes d’un empiècement bardé d’aiguilles qu’elle avait réalisé la veille. En gravissant les marches en marbre, elle osa à peine effleurer la rampe en laiton, de peur d’y laisser des traces de doigts. Elle sonna, Marie-Jeanne Kéruzoré vint aussitôt lui ouvrir la porte à double battant et lui tendit la main.
— C’est gentil d’être venue, dit-elle. J’espère que vos parents ne m’en voudront pas de vous accaparer un dimanche.
— Oh je ne rentre pas dans le Cap toutes les semaines…
Solitaire dans ce vaste appartement, Marie-Jeanne Kéruzoré paraissait plus âgée, comme si, à l’inverse, la fraîcheur des cousettes la rajeunissait, en semaine. Une fleur fanée ne se voit pas au milieu d’un bouquet, songea Joséphine, tout en comparant, par association d’idées, l’appartement de la belle Angèle et celui de sa patronne. Chez la belle Angèle, cela sentait l’eau croupie et visqueuse d’un vase de dahlias ; les meubles, les bibelots, les tapis et les tableaux qui l’avaient impressionnée n’étaient que du toc. Elle s’en voulut de sa crédulité. La vraie richesse, c’était ici, chez Marie-Jeanne Kéruzoré, où tout était choisi, net et agréable à l’œil, les statuettes dans les vitrines aussi bien que les tranches des livres reliés de cuir, les meubles de style aux pieds arqués aussi bien que la bergère et les fauteuils enjuponnés de tissu à fleurs. Éclairé par les trois portes-fenêtres s’ouvrant sur un balcon, tout était lumineux, y compris un trio de bustes de négresses en faïence de Quimper disposés sur le manteau de la cheminée.
— Des pièces uniques et signées, dit Marie-Jeanne Kéruzoré. Je suppose qu’elles auront de la valeur un jour.
Sur la table basse, le thé infusait, dans une théière coiffée d’un manchon en tissu matelassé, à côté de deux tasses en porcelaine anglaise et d’une assiette de macarons achetés dans la meilleure pâtisserie de Quimper. Marie-Jeanne Kéruzoré invita Joséphine à s’asseoir dans un fauteuil, puis elle servit le thé et s’assit en face d’elle sur la bergère.
— Servez-vous, ces macarons sont délicieux.
Marie-Jeanne Kéruzoré faisait deux bouchées d’un macaron et recueillait les miettes dans sa main gauche, pour les déposer sur la soucoupe de sa tasse. Joséphine l’imita.
— Je les achète en revenant de la grand-messe. Vous aussi ?
Joséphine faillit répondre : « Oh non, c’est trop cher ! »
— De temps en temps, mentit-elle.
— C’est mon petit plaisir de vieille dame seule.
Joséphine protesta :
— Oh, vous êtes loin d’être une vieille dame !
— Hélas !…
Elle se tamponna les lèvres de sa serviette brodée et but une gorgée de thé. Joséphine fit de même.
— Vous avez dû vous apercevoir que nous ne croulions plus sous le travail…
Joséphine opina et se dit : Ça y est, elle va me mettre à la porte, qu’est-ce que je vais devenir ? Mais aussi, pourquoi m’avoir invitée un dimanche chez elle pour me dire ça ?
— Joséphine, vous êtes ma meilleure ouvrière, je voulais que vous soyez la première informée : j’ai dû me résoudre à fermer l’atelier.
— Oh non, madame !
— Depuis longtemps déjà j’ai passé l’âge de gérer une affaire. Je le faisais cependant, par plaisir, et parce que cela ne me procurait aucun souci sinon celui de satisfaire notre clientèle. Et j’aurais continué quelques années encore si… Malheureusement, les affaires…
Le Front populaire inspirait de la terreur aux riches. Ils achetaient des napoléons et des lingots d’or, quand ils n’envoyaient pas leur argent en Suisse.
— À cause de tous ces troubles, les commandes s’amenuisent, les gens thésaurisent. Ils dépensent de moins en moins pour le sur-mesure, ils iront vers la confection. Notre métier est fichu, Joséphine. Nous allons terminer les commandes en cours et, le 31 décembre, nous fermerons.
— Ce sera un bien triste jour.
— Oui, les filles devront se débrouiller. Mais j’ai pensé à vous, Joséphine… D’une part, avec ces fiançailles rompues, il faut que vous changiez d’air, pour guérir de cette mélancolie. D’autre part, sans en avoir l’air ni vous hausser du col, vous êtes la plus capable de toutes mes ouvrières. Voilà donc ce que je vous propose…
Autrefois, à ses débuts, Marie-Jeanne Kéruzoré se fournissait en tissus chez les Jacob, qui tenaient boutique dans un immeuble voisin. Grâce à eux, elle avait noué des liens d’affaires et d’amitié avec des grossistes parisiens qu’il lui était arrivé de rencontrer à l’occasion de ses déplacements dans la capitale, notamment pour assister aux défilés. Dans cet univers auquel appartenaient les Jacob, tout tournait autour de la couture. Les grossistes possédaient des ateliers de confection. Alors voilà, en songeant à l’avenir de Joséphine, Marie-Jeanne Kéruzoré avait pris des contacts et le hasard avait bien fait les choses.
— Des personnes dans ce milieu cherchent une contremaîtresse pour diriger leur atelier. Il s’agit plus de surveiller la qualité des fabrications que de piquer soi-même à la machine. Avec votre formation, très supérieure à ce qu’exige la confection, vous serez forcément à la hauteur. Qu’en pensez-vous ?
— Je ne sais pas, madame…
— Ne restez pas croupir en province, il faut vivre votre vie, voir d’autres horizons.
— Je n’ai jamais été à Paris…
— Bah ! Paris n’est jamais qu’une réunion de gros villages… Vos patrons vous logeront, le temps que vous trouviez quelque chose dans le quartier qui vous plaît. Du côté de Montparnasse, par exemple, où il y a un tas de Bretons.
— Quand même, Paris…
— Les salaires y sont différents. Le vôtre sera bien meilleur que celui que je vous donne, presque le double.
— Le double ?
— Vous pourrez faire de belles économies et, qui sait, réunir de quoi revenir en Cornouaille ouvrir votre propre atelier.
— Vous croyez ?
— Et pourquoi pas ?
Joséphine s’imagina en jeune sosie de sa patronne. Ses sœurs en resteraient babas.
— Mais à Paris je risque de le rencontrer…
— Rencontrer qui ?
— Ben… Armand.
— Votre suborneur ? Il est marin, non ? Il doit naviguer.
— Je ne sais pas. Il était aussi dans les bureaux, au ministère.
— Eh bien, si vous le croisez dans la rue, vous ferez semblant de ne pas le reconnaître ! C’est comme ça, Paris ! Vous fréquentez qui vous voulez et personne ne s’occupe de personne. Vous savez, Joséphine, si je n’avais pas fermé l’atelier, je ne vous aurais pas fait une telle proposition. Je m’en serais bien gardée ! Perdre une ouvrière comme vous ? Jamais ! Alors, réfléchissez. Réfléchissez bien. Ce n’est pas en patronne que je vous le dis, mais comme vous le dirait une mère… ou plutôt une grand-mère, soucieuse de l’avenir de sa petite-fille.
— Merci, madame.
— Vous me remercierez plus tard ! Donnez-moi votre réponse dans une quinzaine de jours.
— Oui, madame.
Marie-Jeanne Kéruzoré se leva et Joséphine comprit que l’entretien était terminé. Il restait des macarons.
— Je vous les enveloppe. Pour moi ça suffit, comme entorse à mon régime.
— Oh je ne sais pas, madame.
— Mais si. Ah ! Venez donc par ici, Joséphine. Regardez-moi cette aquarelle.
C’était un tableau. Une aquarelle, donc, puisque sa patronne l’appelait ainsi. Elle représentait un défilé de Bretons en costume, dans une rue de Quimper.
— J’ai oublié de vous dire… Les Jacob avait un fils, un nommé Max, qui a plutôt mal tourné. Poète, écrivain, que sais-je… Il a même écrit un livre où il se moque des Quimpérois. Parti à Paris – justement ! – faire la nouba avec des personnages de son acabit. Il peignait un peu, aussi, pour faire bouillir la marmite. Cette aquarelle est de lui.
— C’est joli.
— Si par hasard vous entendez parler de lui sur les boulevards parisiens, vous me donnerez de ses nouvelles. Puisque vous allez accepter, n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas madame. Il faut que j’en parle à mes parents.
— Je le comprends fort bien. Bon, qu’allez-vous faire maintenant, Joséphine ?
— Maintenant ?
— Je veux dire : ce soir.
— Je crois que je vais aller au cinéma voir Pépé le Moko.
— Ah ! Gabin en bandit de la Casbah… J’en ai entendu parler. Une histoire d’amour…
— Oui, je crois.
— Eh bien alors, bon film, Joséphine. Et à demain. Surtout, pas un mot à vos collègues. Je tiens à leur annoncer moi-même la nouvelle.
— Soyez tranquille, madame.
Joséphine mouilla son mouchoir dans l’obscurité de la salle de cinéma. Elle compara Armand au gangster joué par Jean Gabin : un voyou, aussi, sauf que Pépé le Moko était un type courageux et Armand un pleutre… Elle s’identifia à Gaby, la belle Parisienne dont Pépé le Moko tombe amoureux. Elle se dit que Paris n’était pas Alger. Si une belle et jeune Parisienne n’hésitait pas à se perdre dans une ville africaine peuplée d’Arabes au regard louche, elle serait bien bête de ne pas oser aller à Paris où vivaient tant de Bretons. Pour faire taire sa peur de l’inconnu, elle anticipa la gloire du retour d’aventure – car elle ne doutait pas qu’elle reviendrait un jour à Trezaraden : dans le Cap-Sizun, elle serait celle qui avait vécu à Paris, une prêtresse de l’exil dont on apprécierait les récits sur la vie en ville, une sorte d’alter ego de son père et de ses DARDANELLES !
Jos fut pour le départ, Guillemette ni pour ni contre, la petite Marie-Morgane indifférente, Germaine et Yvonne partagées entre la tristesse de perdre leur grande sœur et une pointe de jalousie à l’égard d’un destin si extraordinaire – l’histoire d’amour avec Armand, les fiançailles rompues et maintenant ce départ pour Paris.
— Il faut qu’elle saisisse sa chance, dit Jos.
— Au pays on peut très bien réaliser sa vie, dit Guillemette.
— Les voyages forment la jeunesse ! Il faut parti pour apprécier revenir vivre au pays. Regarde, moi par exemple, qu’est-ce que je serais aujourd’hui si je n’étais pas parti ?
— C’est vrai, dit Guillemette. Mais tu es un homme, ce n’est pas pareil. Une fille toute seule, à Paris…
— Joséphine se méfiera des beaux parleurs. Elle a appris, maintenant, avec son marin d’opérette.
— Oh ça, sûrement que j’ai pris une bonne leçon !
— À Paris, il y en a plus d’une qui s’est retrouvée sur le trottoir, dit Guillemette.
— Ta fille a vingt-deux ans, rien à voir avec une petite bonniche tombée du nid. Et puis on ira lui rendre visite. On a jamais été à Paris.
Germaine et Yvonne applaudirent.
— Vous viendrez quand je serai installée.
Lestée de deux valises, elle prit le train début janvier 1937. Un train de jour, et qui plus est un lundi, pour ne pas prendre le risque de croiser Armand, au cas où il serait toujours affecté à Paris et permissionnaire devant rentrer le dimanche soir. Elle pensait toujours à lui, en balançant entre ce qui avait été et ce qui aurait pu être, s’il n’avait pas eu une mère pareille.
En montant dans le train son cœur battait très fort au point de se sentir chavirée, mais au moins était-elle libérée de l’angoisse de l’arrivée à Montparnasse – devoir prendre le métro, ou un taxi qui la roulerait sur le prix de la course, ce contre quoi son père l’avait prévenue. « Regarde le plan de Paris avant et dis au taxi de passer par telle et telle rue. Sinon, il te fera faire le tour de la ville et te videra ton porte-monnaie. »
« Les gens », ses futurs patrons, avaient tout prévu, y compris un signe de reconnaissance avec la personne qui viendrait la chercher à la gare, à savoir un foulard rouge qu’une jeune femme brune aux yeux noirs agita bel et bien, au bout du quai vers lequel, irrésistiblement, les voyageurs poussaient Joséphine.
Ce fut son premier bain de foule, elle était parisienne.
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