Les soeurs Gwenan
Chapitre 16
Le lendemain matin, Guillemette et Joséphine filèrent à Douarnenez annoncer l’incroyable nouvelle à Germaine et Yvonne, qu’elles virent au moment de la pause à l’usine Chancerelle, et dans la soirée, à Trezaraden, on tint à trois un conseil de famille extraordinaire, nourri d’évidences et de supputations.
Que la belle Marie-Morgane fréquentât un futur penn-vras(50) de la Royale était logique à tous points de vue.
D’abord, telle qu’on la connaissait – voire : telle qu’on ne la connaissait pas –, on l’imaginait mal s’acoquiner avec un simple matelot ; et d’ailleurs, n’en déplaise aux hommes d’équipage, c’eût été dommage, comme de jeter une perle à un pourceau, osèrent même songer sa mère et ses sœurs, à cette pensée parcourues d’un frisson coupable de renégates jetant aux orties leurs origines modestes au profit de la beauté d’un être exceptionnel qui, malgré ses défauts, faisait la fierté de la famille.
Ensuite, rien de moins que logique également, il y avait cette proximité géographique qui permet la rencontre des cœurs…
— Première étape avant d’aller au radada ! rigola Jos.
— C’est où ? demanda naïvement Joséphine.
— Kof ha kof(51), explicita son père.
— Cochon ! dit Guillemette.
L’École navale n’était pas très loin du Grand Hôtel de la Mer, précisa Jos. Le superbe bâtiment donnant sur le goulet de Brest ayant été en partie détruit sous les bombardements, à la Libération l’École navale avait rouvert ses portes dans les baraquements de la base aéronavale de Lanvéoc-Poulmic, en presqu’île de Crozon. Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour deviner comment les choses s’étaient passées. Des élèves en permission de sortie viennent se balader et se baigner à Morgat, prennent un bock à la terrasse de l’hôtel, la belle Marie-Morgane trône à la réception, ils lui font du gringue, elle fricote avec le plus mignon à son goût…
— Et voilà comment on se retrouve avec un gars sorti de Navale dans la famille…
— Elle n’est pas encore mariée ! dit Joséphine.
— Sûr que non ! opina Jos. Mais avec la Marie-Morgane, moi je dis que c’est comme si c’était fait. Réglé comme du papier à musique. Elle a déjà mijoté tout ça dans sa tête. Jusqu’au moindre détail.
— Tu exagères… tenta Guillemette.
— Vous verrez qui a raison !
Jos poursuivit ses déductions. Puisque la Marie Morgane parlait robe de mariée, ça voulait dire que le gars n’était plus un bordache de première année mais un aspirant de marine venant de terminer sa seconde année, et par conséquent libre de se marier, le contraire étant la règle pendant les deux années d’études.
— À moins qu’elle n’ait un polichinelle dans tiroir…
— Jos ! protesta Guillemette.
— Ben quoi, la nature est la nature !
— Mais tu dis n’importe quoi, lui fit remarquer Joséphine. Puisqu’elle parle de se marier et que les élèves de première et de deuxième année n’ont pas le droit de se marier, ça ne peut pas être comme tu dis, le polichinelle dans le tiroir. C’est forcément un gars qui a fini sa seconde année.
— Je t’en foutrai ! gloussa Jos. Un élève officier qui déshonore une fille est autorisé à régulariser. Vivement incité, même ! Il a droit à ses trois jours de perme spéciale, sauf qu’au retour on le colle aux arrêts.
— Ah bon ? firent Guillemette et Joséphine.
— Ben ouais, parce qu’il a mis ses supérieurs devant le fait accompli. Moi je vous dis que la Marie Morgane pourrait être en état d’urgence et que son coquin pourrait tout aussi bien être un perdreau de première année. Même pas sûr de finir la deuxième Attention à ne pas lui coudre des galons sur les manches avant qu’il ait l’uniforme d’enseigne de vaisseau !
Il apparaîtrait que Marie-Morgane n’était pas tombée sur une pointe rouillée, que le gars portait les sabords – le galon or barré de bleu des aspirants de marine – et qu’il allait démarrer sa troisième et dernière année de formation, l’école d’application, à bord de la Jeanne-d’Arc, dont l’appareillage pour la fameuse croisière autour du monde noierait le quai de Brest sous les pleurs des épouses et fiancées abandonnées. Le Télégramme de Brest, comme toujours, illustrerait le départ d’une photo de baiser profond entre un beau gars et une belle fille.
— Oh là là, dit Joséphine, et si on voyait Marie-Morgane et son amoureux en photo dans le journal ?
Il s’appelait Yves-Marie. Comment l’apprit-on ? C’était écrit sur la carte que le facteur apporta à Trezaraden un mardi. Un mot de Marie-Morgane :
Je viendrai déjeuner dimanche prochain avec Yves-Marie. Arrangez-vous pour que Germaine et Yvonne soient là. Comme ça, il fera la connaissance de tout le monde.
Je vous embrasse.
Marie-Morgane
— Nom de Dieu ! s’exclama Jos, je vous l’avais bien dit, qu’avec elle ce serait du vite réglé !
Les femmes sonnèrent le branle-bas ménager. Astiquage de la collection d’obus, récurage des plats et des marmites, époussetage minutieux, repassage de la nappe et des serviettes brodées, essuyage de précision des verres à pied mirés d’un œil sans faiblesse dans l’éclat du soleil. Jos posa ses casiers et prit ce qu’il fallait en araignées et homards. Germaine et Yvonne vinrent coucher à Trezaraden le samedi soir afin d’être sur le pont, en grande tenue, de bonne heure le dimanche matin. Elles n’en revenaient toujours pas.
« Quand Lucien et Jean-Louis vont savoir ça, un officier comme beau-frère… »
À onze heures, tout était prêt. Les trois sœurs et leur mère se livrèrent à une ultime inspection, d’abord en commun, de la table et ensuite, réciproquement, de leurs atours respectifs. On arrangea un faux pli autour d’une ceinture, une mèche de cheveux derrière une oreille, une minuscule bavure de rouge sur l’ourlet d’une lèvre, après quoi la tension monta, que Jos trompa en s’octroyant un verre de muscadet et en fumant coup sur coup deux gitanes, ses cigarettes du dimanche.
— Ne va pas laisser tomber la cendre sur ta cravate ! le prévint Guillemette.
— Peuh ! Je l’enlèverai ! J’aurai moins l’air d’un pingouin !
Les aiguilles de l’horloge de parquet traînassaient, son pendule flemmardait, et le marteau, quand il sonna douze coups, parut à l’agonie. Enfin, à midi dix…
— C’est le même bruit de voiture que l’autre jour ! dit Joséphine.
Les femmes sortirent en courant.
— Qu’elle est mignonne ! dit Germaine.
Adjectif touchant, pour une voiture… Un cabriolet Simca 5 rouge foncé, décapoté. Joséphine songea à ses magazines de mode, à ces reportages sur les prix d’élégance, à ces défilés de belles dames dans de belles automobiles, sous les tribunes des champs de courses. Ne manquait que le caniche enrubanné, qui aurait sauté de la voiture en aboyant et que Marie-Morgane aurait grondé d’une voix haut perchée en priant l’assistance de se laisser mordre les mollets pour ne pas contrarier le roquet.
Jamais la benjamine ne parut plus étrangère à sa famille qu’à cet instant-là, où elle descendit de voiture, posa un pied altier sur la terre battue de la cour et prit le bras de son Yves-Marie. Elle n’avait pas seulement conquis un gars mais un ensemble écrasant : des galons, une voiture originale et un jeune homme de bonne famille.
Yves-Marie était un beau brun aux yeux bleus, grand et mince, un rien dégingandé et un chouïa voûté, à la façon de ces aristocrates habitués à se pencher pour écouter leurs inférieurs, en taille et en rang social. La coupe militaire, nuque et tempes bien dégagées, mettait en valeur ses cheveux drus, d’un noir de jais, coiffés avec la raie à droite et une mèche sur le front de longueur raisonnable, touche de fantaisie et de légère insoumission que seuls peuvent se permettre les futurs officiers supérieurs. S’il en avait le physique, il n’en affichait pas la morgue. Il avait le sourire franc et le compliment sincère.
— Marie-Morgane m’a beaucoup parlé de vous, dit-il à Jos. Quel parcours que le vôtre ! Et de vous aussi, madame Gwenan. La femme fait le marin encore plus que la mer ! C’est un petit paradis que vous avez bâti ici. Ah, les trois sœurs ! J’avais hâte de vous connaître. Je comprends pourquoi Marie-Morgane a tant retardé les présentations : elle avait peur de la concurrence !
Les trois sœurs tombèrent en pâmoison, Jos demeura sur la défensive. Fallait attendre et voir si l’olibrius en puissance ne faisait pas trop de chichis à table. Mais non. Il ne crachait pas sur le Pernod, ni sur le muscadet, pas davantage sur le bordeaux supérieur. Il mettait du beurre sur ses tartines, comme tout le monde. Et puis il savait poser les bonnes questions et écouter les réponses. Il suscita le récit des Dardanelles, donna son opinion sur le sabordage de la flotte à Toulon – qu’il demanda à Joséphine de raconter –, évoqua l’avenir de la marine française, félicita Germaine et Yvonne pour le choix qu’avaient fait leurs époux de se porter volontaires pour l’Indochine. Hormis son vocabulaire, forcément plus recherché pour un gars qui a fait des grandes études, et ses manières, forcément plus raffinées pour un gars qui a déjà ses habitudes au Cercle naval, il se montra parfaitement à l’aise et mit tout le monde de même.
Après le repas, on sacrifia à la balade habituelle au traezh avec retour par Porzh-Brennig. Autre bon point supplémentaire accordé à Yves-Marie : il connaissait la pêche, qu’il avait pratiquée gamin avec son père à Groix. Le moment était venu pour lui de décliner son pedigree. Personne, même pas Jos, n’avait osé lui poser de questions directes. On attendait que Marie-Morgane lance le sujet, elle s’en garda bien, comme si elle s’en tapait.
Yves-Marie Jourdrain connaissait le code de bonne conduite. Il n’ignorait pas que la journée aurait un goût d’inachevé s’il quittait Trezaraden dans l’anonymat de son ascendance. La pêche constitua une excellente entrée en matière : et pour cause, son père était armateur, propriétaire d’un chalutier à Lorient, d’un thonier à Groix, et quirataire majoritaire, à Saint-Pierre-et-Miquelon, d’un bateau armé pour la morue. Les Jourdrain habitaient Larmor-Plage et possédaient à Groix une petite maison de vacances. Pendant son enfance et son adolescence, Yves-Marie avait eu la mer pour terrain de jeux : la voile avec son père, sur un cotre difficile à manœuvrer ; la pêche en canot, avec les vieux Groisillons ; la pêche hauturière, à bord du chalutier et du thonier, pour des marées d’initiation. Pas étonnant que la vocation de la marine lui fût venue. Il avait deux sœurs aînées, mariées à des hommes d’affaires : l’une à un conserveur, l’autre au gérant d’une forge de marine.
Aux galons présents et futurs, à la voiture, au physique de l’élu du cœur de Marie-Morgane, il fallait donc ajouter la naissance et l’argent. Des parents aisés, des gens de la côte, des gens qui vivaient de la mer : des gens de la famille, autant dire. C’était merveilleux ! Avec toutes les filles épouses de marins, on resterait entre soi. Toutes les filles sauf une, bien sûr. Mais Joséphine était assimilable aux trois autres : bien qu’elle n’eût pas épousé l’un de ses amoureux, c’était tout comme. Ses récits et sa galerie d’amours défuntes faisaient d’elle une veuve de marin putative.
Les tourtereaux ne restèrent pas dîner. Ils s’en allèrent dans leur mignonne petite auto décapotée. Marie-Morgane agita son foulard comme une star de comédie américaine.
— C’est bien qu’il ait deux sœurs aînées, dit Guillemette à Jos. En général, les garçons qui ont des grandes sœurs font de bons maris. Ils connaissent les manies des femmes.
— Et moi alors, qui n’ai qu’un con de frère, je suis un mauvais mari ?
— Peuh ! J’ai dit en général.
— Admettons ! Enfin, tu as raison, Yves-Marie est un type au poil. Il fera un bon capitaine de vaisseau. J’en ai connu des comme lui, plus près de leurs hommes que de l’amirauté. Et je vais pouvoir lui rabattre son caquet, à mon con de frère. Y aura plus gradé et plus riche que lui dans la famille ! Non mais !
— Mais pourquoi tu ramènes toujours celui-là sur le tapis ?
— Parce qu’il la ramène toujours, lui !
Marie-Morgane mena la suite tambour battant, en anticipant avec une efficacité expéditive ses futures attributions d’épouse d’officier supérieur coordinatrice de la vie sociale de son mari. Elle fit coïncider les disponibilités de tout le monde – fiancé, sœurs, beaux-frères et futurs beaux-parents – et fixa la date et le lieu des fiançailles en toute simplicité, sans aucun cérémonial, ni chevalière, ni bague, ni bouquets de fleurs tartignolles. Ce serait tout de suite, fin août, à Larmor-Plage.
Elle s’occupa du trajet en train et réserva des chambres d’hôtel pour ceux de Trezaraden et de Douarnenez. Décida du repas : pas de friko de midi, juste un dîner le samedi soir, et encore, plutôt hors normes et sûrement le comble du chic : un buffet pour les hors-d’œuvre et les desserts, et le plat principal servi à la place qu’on choisirait soi-même.
Ce fut un week-end de rêve. Les parents Jourdrain et les sœurs et beaux-frères d’Yves-Marie étaient à son image : par rapport à ceux de Trezaraden de niveau supérieur, certes, mais aucun d’entre eux ne le portait à la boutonnière. On remarqua que la mère Jourdrain avait une grosse faiblesse pour le champagne, ce qui la rendit encore plus sympathique. Avant la fin du repas, la circulation autour du buffet aidant et chacun changeant de place à son gré, Jos, Lucien et Jean-Louis furent à tu et à toi avec Yves-Marie.
— Dire qu’un jour on risque de se retrouver sous tes ordres, lui dit Jean-Louis. J’espère qu’on aura droit au traitement de faveur !
— Holà, pas de favoritisme ! dit Jos. Faudra les souquer, ces deux pignoufs !
— Compte sur moi, Jos !
Le dimanche, les deux familles se rendirent à Groix. On alla voir le cotre amarré à Port-Tudy, on marcha tranquillement jusqu’au pennti des Jourdrain et on pique-niqua dans le jardin. Yves-Marie et le père Jourdrain montrèrent à Jos leurs coins à bars, on redescendit au port, où on but un coup en terrasse en attendant l’heure du bateau. Le soir, on grignota un petit quelque chose chez les Jourdrain, ceux de Trezaraden passèrent une seconde nuit à l’hôtel et Yves-Marie et son père les conduisirent à la gare en voiture le lundi matin. Ce week-end surpasserait dans les annales le voyage à Ancenis.
Jos traduisit le sentiment général d’éblouissement :
— On peut dire que la Marie-Morgane nous en a foutu plein la vue. Et j’ai même pas pu sortir mon portefeuille…
— Oui, ça c’est embêtant, dit Guillemette.
— Les Jourdrain ne doivent pas être à ça près, dit Joséphine.
— Bah ! Quand le père et la mère viendront à Trezaraden, on leur en mettra plein la lampe, dit Jos.
— Faudra pas oublier le champagne pour la mère, dit Lucien.
— Et du bon ! dit Jean-Louis.
— Ouais, en voilà une qui sait vivre, dit Jos. Pas comme ma belle-sœur d’Ancenis…
— Espérons qu’Adélaïde ira mieux l’année prochaine, pour la noce, dit Guillemette.
— Tu ne vas pas chômer, dit Germaine à Joséphine. Sept robes à faire !
— Sept ?
— La robe de la mariée, plus la tienne, celle de maman et les nôtres.
— Ça en fait cinq. Et les deux autres ?
— Ben, les robes de baptême des petits ! dit Yvonne.
— Oh là là, c’est vrai !
Les deux sœurs étaient enceintes, Germaine de trois mois, Yvonne de deux. Quand Germaine lui avait annoncé qu’elle avait quinze jours de retard, Yvonne n’avait fait ni une ni deux : les deux hommes étaient en perme de quarante-huit heures, elle était en période favorable, Lucien fut consigné au lit, à mettre les bouchées doubles. Avec succès. Pour peu que le petit de Germaine soit légèrement prématuré, les deux sœurs accoucheraient en même temps. Et les bébés seraient déjà plus faciles à pouponner au moment du mariage. Au besoin, on prendrait une dame pour s’en occuper.
— Ça va venir vite ! dit Guillemette.
— Aussi vite que ta fille a arrangé le coup ! rigola Jos.
— Ouais, on peut dire que la petite sœur ne laisse rien traîner au hasard, convint Lucien.
— Son amiral aura intérêt à filer droit ! ajouta Jean-Louis.
Le samedi à Larmor-Plage, Marie-Morgane avait annoncé le programme, gravé par elle dans le marbre de sa volonté, au prétexte qu’ensuite, une fois Yves-Marie embarqué sur la Jeanne-d’Arc, ce serait trop compliqué de communiquer. Ils se marieraient dès son retour, le samedi 28 août 1948. Mariage civil et mariage religieux à Beuzec-Cap-Sizun – il n’y avait que la rue à traverser, de la mairie à l’église –, transport de la noce à Morgat, repas et bal au Grand Hôtel de la Mer, où les chambres nécessaires étaient d’ores et déjà réservées. Et attention, que ce soit bien clair, ce serait une noce en comité restreint. Juste la famille proche, pour la bonne raison que du côté Jourdrain ce serait « noce payée » et que ceux de Trezaraden devraient faire de même. Pas question d’inviter tous les rastaquouères du Cap qui paieraient leur repas pendant que du côté Jourdrain on remettrait une carte d’invitation. D’ailleurs, au Grand Hôtel de la Mer, cela ne se pratiquait pas. On n’était pas chez les ploucs. La seule exception à la règle de l’exclusivité familiale, ce serait un groupe de camarades d’Yves Marie, qui lui feraient une haie d’honneur, sabre au clair, à la sortie de l’église et seraient forcément invités au repas, ainsi que leurs cavalières. Yves-Marie paierait pour eux.
« Mat tre ! avait dit Jos, c’est toi qui vois.
— Et si on est en Indochine l’année prochaine ? avait rétorqué Jean-Louis.
— En Indochine ou à perpète, va-t’en savoir ! avait surenchéri Lucien.
Marie-Morgane leur avait cloué le bec :
« C’est votre problème, pas le mien ! »
Dont acte. Fermez le ban. C’était à croire qu’en organisant son mariage de A jusqu’à Z un an à l’avance Marie-Morgane avait évacué une formalité dont il ne faudrait plus évoquer les désagréments devant elle, excepté un détail, mais d’importance : sa robe. Le verbe « tarabuster » reprit du service.
« Marie-Morgane me tarabuste, avec sa robe ! » répéterait Joséphine en riant.
Jos et Guillemette furent aussi tarabustés, mais par quelque chose de moins concret : une idée, qui ne ferait surface que bien plus tard, sous la poussée des événements. Voilà ce qu’ils se diraient, le moment venu : oui, c’était bien cela, après le week-end à Larmor-Plage, Marie-Morgane parut – à Trezaraden, en tout cas – se désintéresser du présent et de l’année à venir, mais d’une façon bizarre. Comme un gosse capricieux, une tête à claques qui, à force de trépigner – de tarabuster ses parents ! –, a obtenu un jouet mirifique, exulte avec un air de défi, remise le cadeau au placard et va s’enfermer dans sa chambre pour savourer sa victoire.
Comme auparavant, Marie-Morgane ne ferait que des apparitions impromptues à Trezaraden, avalerait un bol de café, s’enfermerait avec Joséphine dans l’atelier, exceptionnellement consentirait à s’asseoir du bout des fesses à table et s’en irait – à partir de février 1948, ayant obtenu son permis de conduire – au volant de la mignonne petite auto d’Yves-Marie. Elle semblerait à peine concernée par l’itinéraire de son fiancé à travers l’Atlantique.
La Jeanne-d’Arc appareilla de Brest le 22 janvier 1948 et les plus passionnés par la croisière du croiseur-école furent ceux de Trezaraden. Jos se gaussa un chouïa de ce bâtiment :
— La Jeanne a eu le coup de pot de se trouver aux Antilles en juin 40 et d’y moisir jusqu’en juillet 43. Après, elle a participé au débarquement en Corse et en Provence, mais bon, malgré ses quatre tourelles doubles de 155 et ses pièces de 75, ça reste quand même un salon navigant, fait pour recevoir les grosses têtes locales à chaque escale, consuls et ambassadeurs, ministres et présidents de la République ! Là où y a le plus de boulot à bord, c’est à la tambouille, pour les petits-fours, et à la buanderie, pour laver les gants blancs…
— Peuh ! C’est la jalousie qui te fait parler ! dit Guillemette.
— Tu as beau dire, papa, la Jeanne est un bateau de guerre, dit Joséphine.
— J’ai jamais dit le contraire ! renauda-t-il.
On suivait l’itinéraire du bâtiment. Aux dates des escales, d’où Yves-Marie ne manquait pas d’expédier une carte postale, Joséphine et Guillemette inscrivaient des croix sur le calendrier des PTT et Jos sur le planisphère du Petit Larousse, en infligeant des leçons d’histoire et de géographie aux deux femmes, qui ne demandaient pas tant. 25 janvier : Madère (« Une île portugaise ! »). 29 janvier : Port-Étienne (« Anciennement Nouadhibou, Mauritanie ! »). 4 février : Dakar (« Sénégal, au cas où vous ne le sauriez pas – Peuh ! »). 13 février : îles de Los (« Archipel côtier en face de Conakry, Guinée ! »)…
Germaine accoucha pile à terme d’un garçon, le 28 février, pendant que la Jeanne filait ses vingt nœuds dans l’Atlantique, cap sur Buenos Aires. Le marmouz l’avait échappé belle : un jour de plus à lambiner dans le ventre de sa mère et il serait né le 29 février d’une année bissextile et n’aurait fêté son anniversaire qu’une fois tous les quatre ans !
Yvonne accoucha avec un peu d’avance, pendant que la Jeanne se préparait à appareiller pour Montevideo – « Uruguay ! » lança Jos. La famille applaudit à grands cris la naissance d’une fille.
— Non mais ! Pour une fois qu’elles ne font pas pareil toutes les deux, se félicita Guillemette. Il était temps !
— Tu vois comme c’est bizarre, dit Joséphine à sa mère, je ne suis même pas jalouse de mes sœurs.
Elle hésita à aller plus loin dans la confidence, puis s’y résolut :
— En fait, je n’ai jamais pensé à avoir d’enfant, même quand j’étais amoureuse. Tu crois que c’est normal ?
— Bien sûr, grande bêta ! Les enfants viennent tout seuls, après.
— Après quoi ?
— Ben, après l’amour…
— Tu n’aimes plus papa ?
— Mais si ! Autrement. C’est comme ça. Tu n’as pas à t’en faire.
Tout était dit dans ce conseil lapidaire et pourtant riche de multiples sens. Joséphine en conclut qu’elle n’était donc pas un monstre de n’avoir pas langui après les travaux de la grossesse, de l’enfantement et du pouponnage. Rassérénée, elle put se consacrer corps et âme à son grand œuvre de l’année, la robe de Marie-Morgane.
À partir d’une simple photo, et sans patron, la tâche était ardue. Elle écrivit un mot – une bouteille à la mer : son ancienne patronne était-elle toujours en vie ? – à Marie-Jeanne Kéruzoré, pour lui exposer son problème. La vieille dame lui répondit aussitôt et l’invita à déjeuner.
Revoir les flèches de la cathédrale, les quais de l’Odet, la bijouterie Kerleroux, la porte de l’atelier devant laquelle Armand l’attendait, raviva le souvenir amer des fiançailles rompues. Revoir le couloir où l’introduisit une bonne, l’escalier en marbre et le palier du premier étage, exhuma du passé le babil des cousettes, le parfum des tissus, l’insouciance et les espérances de ses jeunes années.
Marie-Jeanne Kéruzoré l’accueillit sur le seuil de son appartement. Elle s’appuyait sur une canne, qu’elle accrocha à son bras pour embrasser Joséphine et la complimenter en la vouvoyant, preuve qu’un temps infini s’était écoulé depuis les années d’apprentissage.
— Pendant que je devenais une très vieille dame vous voilà devenue une dame !
— Oh non, malheureusement, je suis toujours célibataire.
— Pourquoi « malheureusement » ? On se passe très bien d’un homme, croyez-moi ! Plus facilement que d’une canne. L’homme n’est souvent qu’une béquille qui vous fait tomber. Enfin… Allons, racontez-moi vite, comment avez-vous traversé ces années de guerre ?
Le récit de Joséphine occupa le temps du déjeuner.
— C’est extraordinaire que les Libermann s’en soient sortis indemnes ! La Gestapo a ramassé tellement de Juifs. Notre pauvre Max Jacob est mort à Drancy, sur le chemin de la déportation. Lui qui s’était converti au catholicisme… Et quand bien même ne se serait-il pas converti, qui à Quimper a jamais vu les Jacob comme des Juifs ? Personne !
Il était déjà trois heures passées quand l’objet de la visite fut abordé. Marie-Jeanne Kéruzoré chaussa un face-à-main pour examiner la photo de Vogue.
— Mazette ! La petite Marie-Morgane n’a pas les goûts modestes !
— Oh non !
— Rien que du satin, y compris la traîne.
— La traîne aussi ? Comment je vais pouvoir en avoir une telle quantité ?
— Je m’en occuperai. Quelle taille fait votre sœur ?
— Oh la taille mannequin !
— À propos, vous en avez un, de mannequin ? Non ? Il vous en faut un. Tout à l’heure, vous irez chercher votre bonheur au grenier. Il y a une foultitude de fantômes, là-haut. Je vous le ferai livrer avec le satin.
Les deux femmes parlèrent technique, entre professionnelles : métrage, patron à réaliser, passementerie, diadème, voile, boutons…
— Le mieux sans doute, dit Marie-Jeanne Kéruzoré, serait de réaliser d’abord un modèle dans un tissu à trois sous. Vous n’aurez plus qu’à le reproduire.
— Oui, je crois que je ferai comme ça. Avec ma sœur, je n’ai pas intérêt à me tromper. Elle ne me pardonnera rien.
Ce fut l’heure du thé. Joséphine en avala une tasse brûlante. Elle avait juste le temps d’attraper son car.
— Pour le tissu, dites à votre sœur que je lui en fais cadeau.
— Oh non, c’est trop !
— Cela compensera la robe de mariée que je n’ai pas eu l’occasion de vous offrir.
— Vous viendrez me voir à Trezaraden ? Papa ira pêcher des homards.
— Des homards ! Ah, je ne dis pas non ! Portez-vous bien, Joséphine.
— Vous aussi, madame.
— Et ne tremblez pas en coupant le satin !
— Ah ça ! Une vraie tremblote que je vais avoir, oui !
Le satin et le mannequin furent livrés en avril, pendant l’escale de la Jeanne à Rio de Janeiro. Le 14 avril, le bâtiment mit le cap sur les Antilles, où il fit plusieurs escales : Fort-de-France, les Saintes, Basse-Terre.
Il ne manquait plus que quelques retouches à faire sur la robe de Guillemette. Joséphine avait cousu la sienne en premier, pour se débarrasser de la corvée.
Puis la Jeanne mit cap au nord, vers Saint-Pierre-et-Miquelon, où elle arriva le 17 mai. Les robes de Germaine et d’Yvonne étaient achevées. De petites robes droites, bleu clair, qu’elles avaient voulues identiques.
— Ne vous avisez pas de maigrir avant fin août leur intima Joséphine.
— Oh n’aie pas peur, on ne fait pas régime quand on allaite !
Le 21 mai, la Jeanne commença à remonter le Saint-Laurent, entre les blocs de glace qui descendaient encore du lac Saint-Jean. La carte postale qu’expédia Yves-Marie de Montréal représentait le château Frontenac, à Québec.
Joséphine avait surpiqué le modèle en coton – bustier et jupe. Marie-Morgane fut satisfaite des essayages. Joséphine coupa le satin. L’atelier fut interdit aux visites. Il fallait prendre garde à la poussière, et aux mouches ! La porte et la fenêtre demeuraient fermées et, le soir, le satin était soigneusement enveloppé. Le soir ? À minuit, oui ! Joséphine travaillait comme une damnée. Pendant les quelques heures de sommeil qu’elle s’accordait, son cerveau résolvait des problèmes.
La Jeanne redescendit le Saint-Laurent, toucha Terre-Neuve et resta vingt-quatre heures à Argentia, ancien port de pêche et base navale concédée par les Anglais aux Américains en 1941. De là, le 9 juin, le croiseur-école mit le cap à l’est, pour retraverser l’Atlantique. Il toucha Casablanca le 26 juin, Alger le 12 juillet, Mers el-Kébir le 17, d’où il appareilla le 24. À son arrivée à Brest, le 31, la robe était terminée, ou peu s’en fallait.
Cette fois, le reporter du Télégramme ouvrit un peu mieux les yeux, se rengorgèrent ceux de Trezaraden. À l’arrière-plan de la traditionnelle photo de baiser, Marie-Morgane et Yves-Marie apparaissaient, tendrement enlacés, joue contre joue. Une étreinte retenue, pudique, délicieusement romantique.
Le retour d’Yves-Marie, bientôt nanti des galons d’enseigne de vaisseau de seconde classe, fut d’abord fêté à Trezaraden. Il se présenta les bras chargés de cadeaux, souvenirs de ses escales. Du Canada, il rapportait un drôle de liquide, de la sève d’un arbre de là-bas, du sirop d’érable, qu’on eut l’idée de mélanger au gros-lait. Ma foi, ce n’était pas mauvais.
Les fiancés passèrent quelques jours dans le coin, à se promener et à se bécoter. Ils tracèrent l’itinéraire de leur voyage de noces : une grande balade en voiture jusqu’à Biarritz. Puis ils se rendirent à Larmor-Plage régler avec les Jourdrain les derniers détails pratiques que la belle-famille s’était réservés : le bouquet de la mariée, qui l’attendrait à la mairie, les corbeilles pour l’église, le fleurissement des tables au Grand Hôtel de la Mer, le photographe, les tenues des petits enfants, neveux et nièces d’Yves-Marie, qui tiendraient la traîne.
Joséphine se sentit soulagée, bien qu’elle n’eût pas su dire de quoi. Et ce n’était pas d’avoir achevé la robe de la mariée, à la perfection. Pendant toute la durée de sa besogne, deux choses l’avaient troublée. L’une, positive ; la seconde, indéfinissable.
Si elle avait dit et répété que Marie-Morgane la tarabustait avec sa robe, c’était pour se faire valoir. En réalité, au lieu de l’enfer qu’elle s’était attendue à vivre, ce fut la paix. Marie-Morgane acquiesçait aux propres repentirs de sa couturière privée, et n’en rajoutait pas. Au fond, cette sorte d’indifférence, c’était aussi dans le caractère de la petite demoiselle, telle qu’on la connaissait depuis ses premiers pas. Ça, c’était le côté positif.
Morgane ne portait pas de combinaison, un sous-vêtement qu’elle
estimait mod kozh(52), bon pour les vieilles ou les femmes comme ses sœurs aînées, soumises aux obligations d’une prétendue convenance. Elle enfilait donc ses robes directement sur sa culotte et son soutien-gorge. Dessous blancs tout à fait normaux et pudiques lorsque Joséphine avait pris ses mesures, au millimètre près. Dessous à l’origine du trouble indéfinissable de Joséphine…
Au fur et à mesure des essayages, ces dessous avaient changé de couleur et de forme. Des ensembles – culotte, soutien-gorge et porte-jarretelles – noirs, rouges, et même crème, couleur de sa peau mate, qui la faisaient paraître plus nue que nue. Des dessous audacieux et suggestifs que ses sœurs n’auraient jamais osé acheter ni porter ! De quelle boutique de Quimper ou de Brest venaient-ils, d’ailleurs ? Joséphine se le demandait bien. Il fallait avoir le corps parfait de Marie-Morgane, se ficher comme elle des conventions et avoir plusieurs longueurs d’avance sur son temps – ou, du moins, sur le temps de Trezaraden – pour s’exposer ainsi dans les miroirs, ou dans les yeux d’un mari. Au-delà de la licence en quelque sorte féministe qu’ils exprimaient, ces dessous semblaient épanouir les formes de Marie-Morgane – pourtant, ses mensurations n’avaient pas varié, vérifiées et revérifiées plutôt deux fois qu’une –, et ce fut cela qui troubla le plus Joséphine, que sa sœur parût soudain femme, avant l’heure…
Sur la photo de Vogue, la mariée portait un diadème classique. Marie-Morgane voulait quelque chose de plus original. En sus de la robe, Joséphine se vit donc confier, avec l’aide d’une repasseuse de coiffe, la confection d’une sorte de béret en dentelle, tenu par un lacet sous le menton, qui rappellerait la coiffe des femmes de Douarnenez. Le résultat plut à Marie-Morgane. Elle s’amusa à incliner la coiffe sur le côté. Ça lui donnait un air bohème, assez canaille.
— Oh quand même, tu ne vas pas la mettre comme ça ! protesta Joséphine.
— Qui sait ? On verra bien !
Désœuvrée, Joséphine regretta d’avoir fini son ouvrage en avance. La fièvre d’une dernière retouche, d’un dernier bouton à renforcer la veille au soir, voire à l’aube du grand jour, n’eût-elle pas été préférable à l’oisiveté ? Aussi entreprit-elle de broder sur la traîne, sans en parler à sa sœur, une ancre de marine.
Ceux d’Ancenis arrivèrent trois jours à l’avance et prirent leurs quartiers au Grand Hôtel de la Mer. Ils vinrent goûter à Trezaraden, l’avant-veille du mariage. Juste goûter. Non mais ! Jos avait prévenu Guillemette :
« T’avise pas de les inviter à bouffer, on va pas s’enquiquiner avec eux en plus ! »
Adélaïde n’avait pas l’air plus vaillante ni le petit Georges plus dégourdi que la fois précédente. Jos en mit plein la vue à son frère en étalant les richesses des Jourdrain et l’avenir grandiose du futur gendre. Tonton Dona répliqua que le Grand Hôtel de la Mer était splendide, que leur chambre avait un balcon avec vue sur la baie et que les repas étaient excellents.
— Mais c’est pas à la portée de toutes les bourses. Ce mariage va te coûter bonbon.
— Parce que tu crois qu’on est dans la misère ?
Les dispositions pour le matin du grand jour n’avaient pas été arrêtées au détail près, notamment concernant le transport de ceux de Trezaraden au bourg. Jos n’avait pas voulu s’abaisser à demander que quelqu’un de la belle-famille passe les chercher en voiture. Comme ils n’allaient pas se taper la route à pinces, et qui plus est en tenue de gala et les arpions à l’étroit dans des souliers neufs, un taxi était envisagé.
— Pas la peine, dit tonton Dona, je viendrai vous prendre en traction avant.
Impossible de refuser. Jos se serait fait incendier par Guillemette et les filles. On fit donc coller la générosité ostentatoire de tonton Dona avec le reste du programme tel qu’il avait été établi par Marie-Morgane. Elle viendrait, seule au volant de la Simca 5, vers neuf heures, pour s’habiller. Tonton Dona viendrait chercher Jos et Guillemette à dix heures.
— Assez tôt pour qu’on ait le temps de s’enfiler un muscadet au bourg avant l’arrivée de la mariée, dit-il.
Le taxi du bourg passerait à dix heures et demie prendre Marie-Morgane et Joséphine. Dix minutes plus tard, la mariée apparaîtrait dans toute sa splendeur à son futur en uniforme, aux familles et aux aspirants de marine et à leurs cavalières réunis devant la mairie. Le mariage civil était prévu à onze heures moins le quart, la cérémonie religieuse à onze heures.
— Mat tre, opina Jos. Y a qu’à rouler comme ça.
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