Les soeurs Gwenan

Hervé Jaouen · Chapitre 23 sur 25

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Les soeurs Gwenan

Chapitre 21

 

 

Après avoir raccroché, Joséphine téléphona à Germaine pour lui apprendre l’incroyable réapparition de Lili. Germaine alla aussitôt dans la maison d’à côté porter à Yvonne l’époustouflante nouvelle, ainsi que tous les détails qu’elle avait soutirés à son aînée, sans aucun mal, en vérité.

— Le malheur des uns fait le bonheur des autres, dit Germaine. S’il n’avait pas perdu sa femme…

— Oh il ne faudrait pas que Joséphine entende ça.

— Mais c’est pourtant vrai.

Bien évidemment, elles réclamèrent de faire la connaissance du « fiancé ». Joséphine attendit la fin de la semaine pour téléphoner à Lili et lui demander si ça ne le dérangeait pas que ses sœurs et ses beaux-frères viennent goûter à Trezaraden le dimanche.

— Oh ma foi non, dit-il. Comme on va faire un bout de chemin ensemble, autant connaître tout le monde. Toi aussi, tu viendras à Lilia-Plouguerneau, un jour que les enfants seront là.

— Tu crois ?

— J’y tiens !

Les sœurs lui firent des grâces de jeunes filles et le trouvèrent bien mieux élevé que leurs maris. Les beaux-frères, au départ sur la défensive et impressionnés par son passé de sous-marinier condamné à mort par Vichy, le testèrent sur la pêche au bar en croyant le coincer, et ils en furent pour leurs frais. Ils le charrièrent un peu sur son goût pour le thé de Chine, pendant qu’ils liquidaient une bouteille de côtes-du-rhône et en débouchaient une seconde.

— Vous savez, les gars, dit Lili, on raconte qu’au ciel, là-haut, on a chacun une bougie allumée le jour de notre naissance, et le problème c’est qu’on connaît pas sa longueur. Moi je pense que les hommes c’est plutôt une certaine quantité de pinard que le bon Dieu leur accorde à la naissance. En y allant modérément, on la fait durer plus longtemps.

Lucien et Jean-Louis rirent un peu jaune.

— Prenez exemple sur Lili ! dit Germaine.

— Espèce de vieux salaud, dit Lucien, t’as cassé notre baraque. Elles vont nous mettre au thé et à l’eau du robinet…

— Quand tu sortiras en mer avec nous, tu boiras bien un coup, tout de même, dit Jean-Louis.

— Ah ça, il y a des circonstances qui obligent !

— Faudrait pas croire que Lili est à la Croix d’or ! dit Joséphine.

Elle baignait dans la félicité. Enfin, elle avait son marin, comme ses sœurs. Enfin, sauf Marie-Morgane, mais celle-là était à part pour l’éternité. Dans son monde à elle, belles autos décapotables, pied-à-terre aux Baléares, voyages en Amérique, pêche au gros en Afrique, dîners du Rotary Club – que les trois sœurs prononçaient clûb, comme flûte – et, pour finir de dorer le tableau, sa Pauline qui gagnait gros comme elle dans une banque privée parisienne et fréquentait un financier de salle de marchés – on ne savait pas ce que c’était, une salle de marchés, mais on se doutait que ce n’était pas le marché de Pont-Croix ! Joséphine parlerait de Lili à Marie-Morgane, à l’occasion, à Pâques ou à la Trinité, ou à la saint-glinglin, et elle s’en ficherait sûrement, d’un moins que rien de second maître sous-marinier.

Joséphine se rendit à Lilia-Plouguerneau, un paysage très différent de son hameau natal. Trezaraden était niché dans son vallon comme dans le creux d’un oreiller posé contre la tête de lit de la falaise. Pour apercevoir la mer, il fallait marcher. De chez Lili, la mer vous gavait la vue. De la maison, en haut de la commune, on avait une vue dégagée sur la pente douce d’une vaste plaine côtière qui descendait vers la Manche et le phare de l’île Vierge. C’était à la fois plus doux et plus sauvage, l’air semblait légèrement brouillé en permanence, comme à l’aube avant que le ciel ne se colore.

— C’est à cause des embruns sur les étocs, dit Lili. Regarde comme ça brise. Ici ça brise même quand il n’y a pas de vent.

Joséphine fut adoptée par les enfants de Lili.

— Personne n’aurait parié le contraire, dit Lili. Tu es tellement gentille.

— Oh pas tout le temps !

— J’espère bien. Trop bon, trop con, comme on dit. Mais il y a façon et façon d’avoir son caractère.

Pourtant, les enfants de Lili auraient pu la snober. Ils avaient de belles situations : la fille était hôtesse d’escale à Air France, le fils lieutenant au long cours dans la marine marchande.

Dans le Cap comme à Lilia-Plouguerneau, la renaissance de l’histoire d’amour chavirait les âmes féminines. On appelait Joséphine et Lili « les jeunes cœurs » ou encore « les jolis cœurs ». Lucien et Jean-Louis, pragmatiques, pensaient aux avantages de cette idylle tardive : les amoureux allaient pouvoir se soutenir l’un l’autre dans leurs vieux jours.

S’ils ne se mirent pas vraiment en ménage, ils firent bientôt toit commun. La route entre le pays des Abers et le Cap était longue, qui écourtait les visites de Lili. Joséphine lui proposa de rester dormir à Trezaraden, dans la chambre de Jos – il ne fut jamais question de partager le même lit. Il passa d’abord un week-end, puis une semaine entière, et comme ce fut un enchantement pour tous les deux, ils convinrent que ce serait aussi bien qu’il passe tout l’été dans le Cap. La maison de Lilia-Plouguerneau ne se prêtait pas à la vie commune, envahie à tout bout de champ par les enfants et les petits-enfants de Lili, à qui elle servait de base de vacances.

« Et d’ailleurs, je préfère avoir mes affaires autour de moi », disait Joséphine.

À Trezaraden, ils étaient « chez eux », libres de s’attarder devant le petit déjeuner, de jouir du silence, de faire les courses quotidiennes ensemble au bourg et une fois par semaine au Leclerc de Douarnenez, d’explorer la Cornouaille en voiture, de manger au restaurant ou dans une crêperie si ça leur chantait.

Germaine et Yvonne titillaient leur sœur :

« Alors, quand est-ce qu’on va à la noce ?

— Peuh ! Ce serait ridicule, à notre âge ! » rétorquait Joséphine. Et elle ajoutait : « Il faut vivre avec son temps ! On fait comme les jeunes d’aujourd’hui, on vit en concubinage ! »

Dans sa bouche, le mot sonnait sinon comme un gros mot, du moins comme la joyeuse transgression d’un ordre qui avait régenté sa jeunesse. La bague au doigt n’avait plus d’importance, ce qui comptait c’était d’avoir tout à elle ce marin dont elle lavait le linge, repassait les chemises, recousait les boutons et reprisait les chaussettes. Lui, il accordait à la maison ses soins méticuleux, les urgences d’abord et puis les grands travaux, qu’il programmait. Dans un an, ce serait le ravalement.

« C’est trop pour toi ! disait Joséphine.

— Mais non, j’irai à mon rythme, je me tuerai pas au travail. »

De temps en temps, il sortait en mer avec Lucien et Jean-Louis, mais leur tendance à tirer sur la bouteille lui déplaisait.

« Pour tes beaux-frères, la pêche n’est qu’un prétexte à se carapater de Lost-ar-C’hoat et à faire la nouba à l’aller et au retour…

— Je sais, convenait Joséphine. Comme Germaine et Yvonne leur serrent la vis à la maison, ils vont au bistrot et sont chauds tous les soirs. »

Une ombre au tableau se profilait à l’horizon : l’arrivée de tonton Dona à Trezaraden.

— Je me demande si je ferais pas mieux de retourner à Lilia-Plouguerneau pendant qu’il sera là, dit Lili.

— Sûrement pas ! Il y a assez de place pour trois.

— Oui, mais d’après ce que tu m’as raconté de ses relations avec ton père, je suis pas sûr de bien m’arranger avec lui.

Début août, un après-midi, la Mercedes se gara dans la cour en klaxonnant furieusement. Tonton Dona conduisait ventre au volant, coudes au corps, tel un gros dadais dans une auto tamponneuse. Il eut du mal à dégager son volume imposant. Il posa un pied au sol, puis le second, s’aida des bras pour se mettre debout. Joséphine lui tendit la joue, mais dut attendre qu’il ait fini de se masser les reins pour recevoir le baiser du châtelain de Kermalo.

— Ah, c’est pas simple de venir te voir ! dit-il. Une circulation ! Des embouteillages à Nantes, à Vannes, à Lorient. Les gens sont trop payés. Ça se plaint et c’est toujours en vacances. Et tous ces enfoirés qui te doublent n’importe comment…

Lili lui tendit la main. Le tonton le toisa du haut de son quintal de vanité.

— Ah ! Ah ! Alors, c’est toi, le coucou ! Le nid est bon ?

— Tu me le diras demain, riposta Lili du tac au tac en rayant d’emblée le tonton de ses tablettes. Ce soir, tu dors dans mon lit. Moi j’irai dans la crèche.

— Ah bon ?

— Mais non, dit Joséphine, il y a une chambre pour chacun.

Cette première escarmouche donna le ton et la manière de leurs futurs échanges : pique du tonton et réponse cinglante de Lili, mais jamais le châtelain de Kermalo ne paraîtrait blessé par les pointes du marin. On aurait dit qu’il ne comprenait pas plus les reparties qu’il ne mesurait le caractère désobligeant de ses réflexions.

Le coffre de la Mercedes était rempli de bouteilles de vin et de cageots de pêches de Kermalo. Tonton Dona releva le menton comme un bosco pète-sec et ordonna à Lili :

— Puisque t’as deux bras, donne-moi donc un coup de main à décharger.

— C’est trop ! s’extasia Joséphine.

— C’est proportionnel, philosopha Lili.

Tonton Dona fronça les sourcils, mais éluda l’insinuation.

— C’est rien à côté des tonnes qui se perdent dans le verger. T’auras qu’à fabriquer de la confiture et des pêches au sirop. Si t’as pas assez de bocaux en réserve, je t’en paierai.

Tonton Dona avait toisé Lili, il toisa sa voiture.

— T’as pas peur de te faire écrabouiller, dans cette carriole ? C’est pas de la tôle, c’est du papier à cigarette. En face d’un camion fou, en 4 L t’as pas ta chance.

— Les gros culs et les Mercedes, je m’arrange pour les éviter.

Tonton Dona se défaussa :

— Remarque, une 4 L c’est économique. Pas comme une Mercedes. Faut avoir le portefeuille bien garni quand tu passes à la pompe.

— Ouais, pour enrichir les rois du pétrole.

Au goûter, Lili haussa le ton. Le tonton Dona l’attaquait sur un point hypersensible :

— Tu bois du thé, toi ? Comme les femmes ? T’as fréquenté les Angliches ?

— Parfaitement, que je les ai fréquentés. J’ai combattu à leurs côtés, pendant que certains chantaient Maréchal, nous voilà.

— Ah ben dis donc, t’es pas rancunier, après ce qu’ils ont fait à Mers el-Kébir.

— Ils ont bien fait. Les amiraux n’avaient qu’à se rallier.

— Papa répétait aussi que les Anglais n’avaient pas pu faire autrement, dit Joséphine.

Elle suivait les échanges, un peu effarée, dans la crainte de l’explosion, qui n’eut pas lieu. Le soir, quand tonton Dona fut couché, elle crut bon de l’excuser :

— Ce n’est pas par méchanceté qu’il dit tout ce qui lui passe par la tête. C’est sa nature, il ne peut pas s’en empêcher.

— Dans ce cas, il est encore plus con que la moyenne.

La joute entre les deux hommes dura jusqu’au surlendemain soir, après quoi Lili jugea trop usant de cogner dans le mou. L’autre encaissait et embrayait sur un autre sujet. Lili décida donc de ne pas entendre et par conséquent de ne pas répliquer, et le plus drôle à observer, ce fut que cela ne changea rien aux réflexions du tonton Dona. Le mutisme de Lili ne le dérangea pas plus que ses reparties. Il soliloquait. Une fois qu’on avait compris cela, il suffisait de laisser le moulin à paroles tourner ou de prendre la fuite, de vaquer à distance, quand les grincements finissaient par vous irriter les oreilles.

Lili inventa ou précipita des bricoles à faire à l’extérieur de la maison, alla à la pêche, effectua même deux allers-retours à Lilia-Plouguerneau, sous des prétextes dont Joséphine ne fut pas dupe mais qui lui permirent de sécher le grand gueuleton princier.

— Vaut mieux que vous restiez en famille, dit-il. Je serais le seul étranger à table.

— Oh je crois plutôt que tu n’y tiens pas tellement.

— C’est vrai aussi.

Joséphine se fit un devoir de chouchouter son tonton Dona, devoir qui consistait à le rassasier à chaque repas, entre lesquels il ne bougeait guère de Trezaraden. Il se payait une très longue sieste, de deux heures à quatre heures et demie. Après le goûter, il restait vautré dans le fauteuil de Jos et, ses batteries à jacter rechargées, reprenait son monologue : il récriminait contre son fils, contre sa bru, contre le maire de son village, contre le médecin remplaçant…

« Un bronzé, diplômé de Tombouctou. »

Elle se faisait une obligation de l’écouter. Elle aurait préféré marcher jusqu’au traezh et revenir par Porzh-Brennig, seulement voilà, il n’aimait pas la marche, ni la mer.

« Ça me fatigue les yeux, cette flotte qui n’arrête pas de bouger… »

Au fil des jours, le sens du devoir de Joséphine s’émoussa, bien qu’elle n’en montrât rien. Elle subissait la présence de son tonton Dona, à présent. Il pesait son poids d’exigences. Elle avait l’impression qu’il emplissait toute la maison. Il était comme un gosse de deux ans, qui ne vous lâche pas d’une semelle, toujours à réclamer quelque chose. Il fixait son menu, et s’il voulait du rôti de veau, il fallait filer au bourg acheter du rôti de veau, et le préparer à la manière de son Émilienne, qu’il ramenait sur le tapis en toute occasion. « Émilienne fait comme ci, Émilienne fait comme ça… »

Il avait de ces négligences que Jos n’avait jamais eues, et que Lili n’avait pas, comme pisser à côté de la cuvette des W-C. Joséphine passait après lui, avec le seau et la serpillière. Il parlait de ses grosses commissions comme de l’affaire du jour. Si un matin il n’en était pas satisfait, le midi il exigeait que Joséphine fasse macérer des pruneaux dans du vin, pour le soir.

Son départ fut un soulagement. Il partit de bonne heure, car il avait l’intention de s’arrêter déjeuner à Pontchâteau, dans un restaurant coté au guide Michelin. La veille il avait manœuvré sa voiture de façon qu’elle soit dirigée vers le chemin. Il bloqua son quintal entre le volant et le dossier de son siège, mit le moteur en route, descendit la vitre.

— Bon, c’est d’accord, alors ? Vous viendrez à Kermalo pour les vendanges ?

— Oui, oui, oui, c’est promis ! dit Joséphine. Démarre, maintenant, tu vas finir par te mettre en retard.

Elle avait hâte de voir l’arrière de la voiture disparaître dans le chemin. Le moteur cala.

— Elle est froide, maugréa le tonton.

Lili se paya sa tête :

— T’aurais dû la laisser tourner pendant la nuit.

— Les gros moteurs sont plus lents à chauffer, dit-il.

— Et plus fragiles à froid. Vas-y doucement sur le champignon, tant que t’auras pas atteint la grand-route.

— T’inquiète pas, je la bichonne. C’est comme avec les pucelles, faut pas forcer !

— Bonne route !

Enfin la Mercedes prit son erre, tel un pétrolier géant, et disparut de Trezaraden en klaxonnant. Lili agita la main joyeusement.

— Excuse-moi de te dire ça, Joséphine, mais ton père avait raison. Ton tonton Dona, il bat tous les records.

— Il faut vivre avec les gens pour les connaître vraiment, soupira-t-elle.

— Un gars comme lui, à bord d’un sous-marin, il aurait été expulsé vite fait par un tube lance-torpilles. L’année prochaine, je te laisserai seule avec lui.

— Ah que non ! L’année prochaine, il ira à l’hôtel ! Entre ses deux hommes, Joséphine avait choisi. Elle était guérie de son tonton Dona.

 

À partir de là, les bornes des événements, dérisoires ou considérables, qui jalonnent la vie, se rapprochèrent presque à touche-touche, raccourcissant les kilomètres de la fin du parcours, que Joséphine et Lili auraient tant voulu rallonger. Ils prirent conscience de la fuite inexorable du temps et se consacrèrent à eux-mêmes. Ils se calfeutrèrent à l’intérieur du bonheur d’être ensemble, que personne ne qualifia d’égoïste, puisqu’il était mérité. Jusque-là, ils avaient tenté de maintenir tendues les amarres entre un présent qu’ils auraient voulu éternel et l’évolution du monde extérieur ; ils les larguèrent, renversèrent l’ordre établi : sur le fleuve de leur vie, leur esquif était immobile, tandis que les berges, au loin, roulaient et tanguaient sous les coups de boutoir de changements inconcevables, et à leurs yeux inutiles, qu’ils observaient, joue contre joue, à travers le verre rétrécissant du hublot de leur bulle.

Du côté de Lili grandissaient les petits-fils et les petites-filles, du côté de Joséphine c’étaient les petites-nièces et les petits-neveux, et toute cette descendance, dans une poignée d’années, leur donnerait des « arrière », à condition d’être toujours là pour les voir. Ils se multipliaient, on confondait leurs prénoms, leurs appareils électroniques vous stupéfiaient, ils se mettaient en couple dès le bac obtenu, allaient à l’université, passaient des diplômes aux sigles abscons, avaient des comptes en banque et des cartes bleues, achetaient des meubles et des voitures à crédit, partaient travailler à l’autre bout du monde et prenaient l’avion plus facilement que vous votre vélo pour aller au bourg chercher une miche de pain.

Germaine et Yvonne, éduquées par leur progéniture, suivaient le train à peu près. Joséphine y avait renoncé et Lili aussi, qui s’installa à demeure chez elle et ne vit plus ses enfants et ses petits-enfants qu’épisodiquement.

« C’est comme à l’école, disait-il, si on commence à rater les cours, on est vite dépassé. »

Mais cela les enchantait, d’être dépassés.

Tonton Dona ne séjourna plus à Trezaraden. Sans doute devina-t-il, sous les excuses que Joséphine lui présenta – la maison en travaux, une absence de plusieurs jours pour cause de fête familiale à Lilia-Plouguerneau –, que sa présence n’était plus souhaitée. À moins que la concurrence dans le nid de Lili le coucou ne fût pour lui rédhibitoire. Il ne fit aucune réflexion acerbe et pendant plusieurs années continua de venir à l’hôtel et de régaler la compagnie de son gueuleton princier. La plupart des enfants et petits-enfants de Lost-ar-C’hoat acceptaient l’invitation, amusés de se faire si bien traiter par un vieux maboul dont ils n’avaient cure. Apparemment, il s’en fichait. Jouait-il la comédie ? En son for intérieur souffrait-il de solitude ? Toujours est-il qu’à la fin du repas il disait, l’œil humide : « Ah, c’est bien d’être en famille ! » Et les plus moqueurs de ses petits-neveux lui tiraient la langue dans son dos.

À l’approche de ses quatre-vingt-dix ans, il s’était soudain inquiété de ses racines. Il s’inscrivit à un club de généalogie, où il apprit à faire des recherches. Quatre ans après la mort de Jos, elles aboutirent plus ou moins, et il en rendit compte à Joséphine, à la fin du gueuleton de l’été :

— Ton père et moi, on avait une demi-sœur Gwenan dans la région de Briec-de-l’Odet. Elle s’était mariée à un Skouarnek, parti faire chemineau et mort noyé du côté de Redon en lui laissant deux petites sur les bras. Et elle-même est morte très jeune. L’aînée des filles aurait pas mal réussi, mais sa sœur serait morte à l’asile de Morlaix.

— Elles ont eu des enfants ?

— Les gens du club en ont trouvé.

— Tu pourrais essayer de les voir, puisque tu es sur place. Ça te ferait une occupation.

— M’est avis que tout ça n’est pas très fréquentable. Ils ont dû rester dans leur fumier. Quand on remue la merde, on finit par sentir mauvais.

Ce fut sa dernière visite dans le Cap.

 

Son coup de téléphone du dimanche soir perdura, avec ses deux sujets récurrents : sa santé et son fils. À son insu, il s’adressait à deux personnes. Germaine et Yvonne ayant vanté à leur sœur un téléphone moderne que leurs enfants leur avaient offert, Joséphine s’était équipée d’un appareil du même modèle. Il suffisait d’appuyer sur une touche pour qu’un haut-parleur diffuse les conversations dans la cuisine, ce qui permettait à Lili de suivre en direct les épisodes du feuilleton avunculaire et d’échanger avec Joséphine des mimiques plus souvent outrées que de franche rigolade, suivies de leurs commentaires corollaires, une fois la communication coupée.

De sa santé, le tonton Dona n’avait pas trop à se plaindre. Oui mais : sa vue et ses réflexes baissaient, les carrefours anglais dont il faut disputer l’entrée et la sortie comme dans une course de stock-cars le rendaient maboul, et en plus il avait de temps en temps de légers vertiges, bref il était plus sage d’arrêter de conduire sur de longues distances.

— De Kermalo à Ancenis ça va encore, mais pas plus.

Au-delà du préjudice causé à son amour-propre d’indestructible carcasse, la réduction de son périmètre déambulatoire motorisé l’éloignait de l’affection de ses nièces bien-aimées.

— C’est moche, la famille va me manquer…

Il suggéra à Joséphine de venir le chercher et le ramener en train, qu’il ne voulait pas prendre tout seul, à cause de ses vertiges. Dans le Cap, il se déplacerait en taxi. Elle ne sut comment se dépêtrer de cette proposition. Lili posa ses paumes sur ses reins, mima une affreuse douleur et Joséphine lut sur ses lèvres : « her-nie dis-cale »…

— Je ne peux pas, dit-elle précipitamment. J’ai trop mal au dos. Une hernie discale. Dans le train je souffrirais le martyre. Je ne peux déjà même plus aller au bourg dans la voiture de Lili.

— Une hernie discale ? Tu m’en as jamais parlé…

— Oh à quoi bon étaler ses misères !

— Ça passera.

— Oh je ne crois pas ! C’est la maladie des couturières, assises toute leur vie sur une chaise et penchées sur leur ouvrage.

Lili applaudit en silence et Joséphine gloussa.

— Bon, tant pis, c’est que partie remise, bougonna le tonton. Les trains circulent tous les jours de la sainte année. Quand tu iras mieux, tu me le diras.

— Je n’y manquerai pas, tonton Dona.

Le feuilleton de ses déboires avec son fils prenait un tour palpitant. Le « gauchiste » – nouveau surnom du fils depuis 1981 et l’élection de Mitterrand, que tonton Dona honnissait – s’était donc marié et avait acheté une villa luxueuse dans un lotissement pour rupins de la banlieue ouest de Paris.

— Tu te rends compte, pour des gauchistes, avec deux salaires de miséreux ?

Fouillant dans les entrailles du couple, il rendit son présage d’aruspice :

— Encore heureux que la greluche soit stérile, maigre comme elle est. Mais même sans enfants à charge, ils pourront jamais rembourser le crédit. S’ils comptent sur le vieux pour leur graisser le porte-monnaie, peuvent toujours courir.

Quelques mois plus tard :

— Ça y est, comme prévu ils sont dans la mouise. La greluche est en cure de sommeil à l’asile d’aliénés. Le gauchiste, à force de me tanner le cuir, a réussi à me faire plier. Je lui ai donné dix briques, tout juste s’il m’a dit merci…

Puis un rebondissement, dramatique :

— Ça y est, le gauchiste divorce !

— Il divorce ? Mais pourquoi ? Tout d’un coup, comme ça ?

— Oh que non ! Depuis le temps que je le lui disais, qu’il fallait qu’il se débarrasse de ce boulet ! Enfin, c’est fait. Il garde la maison et que sa greluche se démerde. Par contre, je sais pas quel arrangement il y a eu entre eux. Il continue d’aller la voir à l’hôpital et il a aménagé un studio pour quand elle sortira. Tu y comprends quelque chose, toi ? Quand on se sépare on se sépare, on continue pas à se voir après… Enfin, du coup, j’ai fait un geste. Je lui ai refilé dix briques de plus. Si avec ça il s’en sort pas… Enfin, t’inquiète pas, il en restera pour toi…

Et, en 1986, le tragique dénouement :

— Ça y est, le gauchiste s’est passé la corde au cou…

— Il s’est remarié ? !

— Mais non, pour de bon ! Il s’est pendu ! Dans le garage de sa villa, le jour de son cinquantième anniversaire. Tu parles d’un con. Enfin, d’après ce qu’on m’a dit à la banque, heureusement qu’il a attendu plus de trois ans après avoir fait le prêt. L’assurance va rembourser le crédit.

Joséphine pensa aux obsèques comme à un désagrément. Un déplacement forcé à Paris, ou à Ancenis. Elle demanderait à Germaine et Yvonne de l’accompagner.

— C’est quand, l’enterrement ?

— Oh c’est fait depuis hier ! J’allais pas t’appeler spécialement. Incinéré au Père-Lachaise et dispersé sur le carré du souvenir.

— Quand même, quand même, murmura Joséphine, estomaquée.

Lili hochait la tête, sidéré.

— Du coup, t’as plus de concurrence sur mon testament. Remarque, peut-être que je laisserai un petit quelque chose à Émilienne…

— Je l’espère bien pour elle !

Quelques semaines plus tard, rebondissement financier :

— Tu sais pas la meilleure ? Mon con de fils, pour le divorce, il avait accordé une prestation compensatoire à sa greluche. Une somme à payer recta tous les mois. Et figure-toi que c’est moi qui suis obligé de payer à sa place. Jusqu’à ma mort ! J’ai pris un avocat. Y a pas à tortiller du cul pour chier droit, faut que je passe à la caisse. Cinq mille balles par mois !

En 1988, arrangement amiable :

— Ça y est, je me suis libéré. Ça me tapait tellement sur le système de lui verser cinq mille balles par mois, que j’ai demandé à mon avocat de négocier un arrangement avec la greluche. J’ai vendu la villa et je lui ai refilé tous les sous. Attention, moins les impôts que j’ai payés dessus. Parce qu’il a fallu que je paie des droits sur la succession du pendu, si c’est pas malheureux. Enfin, elle a palpé près de quatre-vingts briques, pour solde de tout compte. Tu peux pas savoir comme je suis soulagé. Maintenant, je vais pouvoir vieillir tranquillement.

— Il n’y a que toi pour pouvoir dire ça, vieillir tranquillement, à quatre-vingt-quinze ans. Tel que tu es parti, tu es sûr de faire un centenaire.

— Plus que ça ! J’espère bien battre le record de Jeanne Calment. Je vous enterrerai tous ! Ah ah ah !

— Ça me donnerait des boutons dans mon cercueil, commenta Lili.

 

L’objectif de longévité du tonton Dona fut revu à la baisse par les dieux et la chimie des glandes.

Un jeudi midi, le téléphone sonna à Trezaraden et Joséphine eut la surprise d’entendre pour la première fois la fameuse Émilienne, qui avait une voix posée et gentille, ma foi.

— Je l’ai trouvé hier, allongé par terre dans la vigne, dit-elle. Il était inconscient. J’ai appelé le SAMU. Il est à l’hôpital et ne va pas si mal que ça. On m’a dit qu’il avait fait un coma diabétique. Le médecin prévoit des soins de longue durée. Cette fois, après une alerte comme celle-là, il faudra bien qu’il respecte son régime…

À l’intérieur du quintal de vanité du tonton Dona, tout s’était déréglé d’un coup, comme un moteur trop longtemps maltraité s’emballe avant de claquer. Mais il fut bien soigné, et dans le Cap on aurait été bien étonnés qu’il ne bénéficiât pas d’égards dignes de son rang de châtelain de Kermalo.

« Régime de faveur, un grand professeur est même venu me voir ! » se vanterait-il.

Il perdit une vingtaine de kilos de gras et, à la fin d’un séjour de deux mois dans une maison de repos, prit une décision justifiée par son état de faiblesse relatif – « La machine tourne au ralenti », reconnut-il – associé à sa crainte de « péter une durite » en l’absence d’Émilienne, partie faire les courses ou visiter sa famille, ou indisponible et alitée pour cause de maladie – « Elle n’a plus vingt ans ! » –, bref, afin d’anticiper un dramatique concours de circonstances qui ferait qu’on ne pourrait pas le sauver, il déménagea de Kermalo pour un foyer-logement, d’où il recommença à téléphoner le dimanche soir. Joséphine appuyait sur la touche du haut-parleur et Lili écoutait.

— Rassure-toi, c’est pas une maison de retraite, avec des vieux dégueulasses qui pissent sous eux, hein ! Un établissement de luxe, avec des gens bien, des gens qui ont les moyens comme moi. Y a des infirmières de permanence qui se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre et deux médecins attitrés qu’elles peuvent appeler à n’importe quelle heure. On te sert le petit déjeuner au lit si t’as envie. Le midi, je bouffe au restaurant du foyer et le soir Émilienne vient me faire à manger et après elle retourne à Kermalo. Je lui ai laissé le droit d’occuper la maison. Comme ça au moins la propriété est gardée.

Lili fit le geste de palper des billets entre le pouce et l’index.

— Ça doit te coûter une fortune ! dit Joséphine en se retenant de rire.

— Toute ma retraite y passe ! Mais quand la santé est en jeu, on regarde pas à la dépense. T’inquiète pas, le vieux n’est pas encore près de crever ! Il en enterrera plus d’un, tu peux me croire !

Il enterra Lucien et Jean-Louis.

 

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