L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 10 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 10

10

 

MATSOT : 12 BOÎTES

Harengs : 1 pot

Borscht

Gefilte fish

Papier imprimante : 3 paquets (non perforé)

Mini-frigo

Mini-frigo ? a songé Kugel tout en poussant son chariot entre les portes automatiques de Mère Nature, le magasin bio de Stockton. Je rêve.

Où est-ce qu’il était censé trouver du gefilte fish à Stockton ? Et qui avait besoin de douze boîtes de matsot, nom de Dieu ? Rien que prononcer ce mot, matsot, lui mettait les nerfs en pelote. Les Kugel n’avaient jamais été vraiment pratiquants, et la seule fête que mère célébrait quand il était jeune était la Pâque.

C’était une célébration de la liberté, disait-elle. Mais Kugel ne le voyait pas tout à fait ainsi. À ses yeux, cela ressemblait plutôt à une célébration de la souffrance, de l’esclavage, une consécration de l’épreuve et de la privation. Kugel, mère et Hannah restaient autour de la table du Seder des heures et des heures pendant qu’elle leur lisait des récits d’ancêtres massacrés, de bébés trucidés, de rabbins brûlés vifs.

Et cela irritait profondément le jeune Kugel. Lui, mère et Hannah n’avaient-ils pas souffert aussi ? Certes, ils n’avaient pas été enfermés dans des rouleaux de la Torah et brûlés par les Romains, mais leur vie n’était pas une longue partie de rigolade non plus… Peut-être que raconter la détresse des autres permettait à mère de mieux supporter la sienne, mais pour Kugel c’était surtout une sorte de compétition absurde, des Olympiades de la Guigne auxquelles il refusait de participer et dans lesquelles les perdants étaient ceux qui voyaient leurs réelles infortunes délégitimisées par des vainqueurs qui ne gagnaient pourtant rien d’autre que de la pitié. Et sa mère était sans cesse en lice pour la médaille d’or.

Ceci, disait-elle en lui tendant un morceau de matsah sèche et insipide, est le pain de notre misère. Et le jeune Kugel pensait : Où est le gâteau meringué de notre rédemption ? Où est le muffin de notre munificence ? Où est notre doughnut qui ne soit pas que de la confiture ?

Avale, disait mère.

Les dernières paroles de Rabbi Akiva, celui que les Romains avaient emballé dans une Torah et incendié, furent : Écoute, ô Israël, le Seigneur ton Dieu, le Seigneur est Un.

Foutaises, s’est dit Kugel alors qu’il cherchait son chemin entre les rayonnages.

Montaigne s’est intéressé à ceux qui affrontaient leur exécution avec humour. Non plus avec le point de vue aussi tragique qu’étriqué de l’être humain mais sous la perspective omnisciente et ironique de Dieu.

Un type sur l’échafaud, à qui l’on demandait s’il avait des derniers mots à prononcer : Qu’Elle fauche !

Un autre, alors que le prêtre le pressait de recommander son âme au Créateur : Je lui dirai quand je le verrai.

Sur son lit de mort, Voltaire fut exhorté à répudier le diable.

Sa réponse : Est-ce bien le moment de se faire des ennemis ?

Messieurs, déclara un certain George Appel alors qu’on l’attachait sur la chaise électrique, vous allez bientôt avoir devant vous une pomme au four.

Marrant.

Un Kugel cramé sur les bords.

Mais enroulé dans une Torah et brûlé ?

Il n’était même pas un peu agacé, Akiva ?

Il n’avait pas une petite envie de laisser tomber les louanges à Dieu et de dire leurs quatre vérités à ses sauvages adorateurs ici-bas ?

Et pourquoi pas : Allez vous faire foutre ?

Et pourquoi pas : Allez tous vous faire foutre, bande de branleurs ?

Garant son chariot le long du rayon légumes, il a sorti son carnet de Dernières paroles et a noté : Allez tous vous faire foutre, bande de branleurs.

Il a souligné la phrase.

Pas mal.

Il avait mis du temps à découvrir qu’il ne supportait pas le gluten : une dose infime de blé dans son assiette et son estomac était pris de spasmes, ses entrailles de crampes, et la furie avec laquelle ses intestins tentaient peu après de se débarrasser de la maudite céréale était tellement intense qu’il se demandait souvent – dans le train, en voiture, à la galerie commerciale – s’il aurait le temps d’arriver aux toilettes. Il n’était pas facile d’éviter la farine, et les aliments sans gluten étaient affreusement chers, mais Kugel en était venu à chérir cette allergie aux matsot, une chose qu’il avait haïe dès son enfance et que son organisme s’était révélé incapable de digérer, que les contreforts de son estomac reconnaissaient comme un poison.

Son estomac était antisémite.

Ses intestins s’étaient assimilés.

Son rectum était en pleine haine de soi.

Anne Frank apprécierait.

Mère serait déçue.

C’était comme si tout était devenu toxique, ces derniers temps. Le blé lui donnait la diarrhée. Le sucre le faisait transpirer. La caféine déclenchait chez lui des diarrhées encore pires que le gluten, et aussi des crises d’anxiété aiguë, de sorte que plié en deux sur la cuvette il angoissait en se disant que cette réaction intestinale était la manifestation d’une horrible dégradation, qu’il se décomposait de l’intérieur et qu’il était, selon toute probabilité, au seuil de la mort.

Et que la cuvette était folle de rage contre lui, ce qui était compréhensible.

Pitié ! protestait-elle.

C’est à cause du blé, disait Kugel pour l’apaiser.

Alors essaie la salade, répliquait la cuvette.

Jonas, lui, était allergique aux abeilles. Au pollen. Aux chats.

Comment pourraient-ils se cacher dans un grenier, si Jonas était allergique aux abeilles ? L’hiver, ça irait, mais au printemps, ce serait une catastrophe, ses éternuements incessants trahiraient leur présence. Ne tirez atchoum pas ! L’été serait encore pire. Et si les abeilles parvenaient à entrer dans le grenier ? Il ne devait pas oublier de prendre des doses d’EpiPen avec lui.

iPod et EpiPen. Il allait noter ça.

Et du Zyrtec, pour le rhume des foins et les éternuements.

iPod (écouteurs/chargeur).

EpiPen.

Zyrtec.

Une liste. Un début de liste. Ça le réconfortait. Il se préparait. Il résistait. Il ne se laisserait pas prendre par surprise. Comme des agneaux envoyés à l’abattoir. C’est ainsi que mère décrivait les prisonniers des camps de la mort. Il se demandait comment Anne Frank réagirait à cette image.

Et si les agneaux avaient eu la bonne réaction ?

Allez tous vous faire foutre, bande de branleurs.

Ça va aller, dirait-il en serrant Jonas dans ses bras, tandis qu’ils se dissimuleraient sous les combles de leur grenier de Stockton et qu’en bas des soldats aux lourdes bottes arpenteraient les couloirs en hurlant, en jurant, en tirant des coups de feu. Il essaierait de calmer son fils, d’empêcher son petit corps de trembler de peur, de terreur… À moins que ce ne soit lui qui tremble de peur et de terreur.

Excusez-moi, a lancé quelqu’un qui essayait de passer dans l’allée avec son chariot.

Putain d’Anne Frank, mec.

Il a sorti la liste de la vieille femme.

Borscht ? Ils vendaient du borscht, ici ?

Bree était allergique à une couleur. Un colorant alimentaire d’une nuance précise, même si elle ignorait laquelle, et les médecins étaient incapables de l’aider à la spécifier. Récemment, elle avait acheté un paquet de M&M’s et elle avait entrepris de manger des pastilles d’une certaine couleur chaque jour pour essayer d’identifier toute seule la cause du mal : marron le dimanche, jaune le lundi, vert le mardi, rouge le mercredi, orange le jeudi, bleu le vendredi. Le samedi, elle n’en prit aucune. Toutes lui avaient donné de l’urticaire, si bien qu’elle en avait conclu qu’elle était allergique à n’importe quelle couleur. À moins que ce ne soit aux produits laitiers, avaient suggéré les médecins, et maintenant elle évitait les couleurs et les produits laitiers. Et le blé. Et le sucre.

À Mère Nature, les aliments étaient purs, naturels et extraordinairement coûteux. Désormais, on payait surtout pour ce que l’on n’aurait pas : pas de sodium, pas de fructose, pas d’extrait de maïs, pas de glutamate, pas de graisse, pas de fibre, pas de colorant, pas de blé, pas de farine, pas de sucre, et à chaque ingrédient qui n’était pas inclus le prix augmentait. Une seule de ces boîtes, sans poison, toxine, pesticide, sans notice de mise en garde énumérant les effets secondaires possibles et les réactions négatives, une seule boîte de quelque chose qui ne représentait pas de danger pour les femmes enceintes ou ne nécessitait pas de consulter votre toubib avant de l’ouvrir, en gros, une boîte remplie d’air, vous aurait obligé à contracter une deuxième hypothèque.

Rester en vie coûtait les yeux de la tête.

Quel genre de monstre faut-il être pour donner naissance à un enfant dans un monde pareil ?

Jésus avait dit : Aïe.

Hitler était un optimiste.

Vous auriez des matsot ? a-t-il demandé à un employé du magasin.

Matsot ?

Vous savez, a ajouté Kugel. Comme pour Pâque.

Kugel a jeté un coup d’œil autour de lui et a éprouvé un regain d’espoir. Tous ces remèdes, potions, plantes, parfums, vitamines, lotions, n’était-ce pas une tentative pour faire quelque chose ? Ils résistaient, eux aussi. À coups de baies de sureau et de cartilage de requin, soit, mais résister c’est toujours résister, non ?

Le jeune type s’est gratté le menton.

Kugel n’arrivait toujours pas à croire qu’il était en train de faire des courses pour cette vieille folle, mais il espérait au moins qu’elle terminerait son fichu bouquin sans faire de scandale et qu’elle s’en irait après. Un beau matin il monterait au grenier et Anne Frank serait partie, il pourrait alors reprendre sa vie, une vie sans la moindre trace d’Anne.

Garantie cent pour cent sans Frank.

Et avec moins de génocide !

Matsot, a répété l’employé.

Matsot, a confirmé Kugel.

Je pense pas qu’on ait ça.

L’employé faisait de son mieux pour être serviable.

Ah, mais on a du pain d’Ézéchiel ! a-t-il lancé en claquant dans ses doigts.

C’est quoi, du pain d’Ézéchiel ?

Je sais pas trop mais ça paraît religieux, comme nom. Biblique, quoi.

Je prends, a annoncé Kugel.

Tout de même, c’était dément, il était en train d’acheter toutes ces conneries pour une folle qui squattait son grenier. Peut-être que s’il lui rapportait autre chose que ce qu’elle avait demandé elle serait fâchée au point qu’elle déciderait de s’en aller. Bon, elle avait un air anne-frankien, et alors ? Toutes les vieilles dames l’ont. Cet air rabat-joie.

C’est tout ? s’est enquis l’employé.

Il devrait lui prendre de l’alcool ? Ça semblait stimuler certains auteurs. Et lui acheter des livres, aussi. Du genre Comment écrire un roman en un mois.

En une semaine.

En une heure.

Vous avez des multivitamines ? Quelque chose pour personnes âgées ?

Il a payé. Trente-six dollars qu’il ne reverrait jamais. Trente-deux millions d’exemplaires vendus et elle était infoutue de s’acheter son putain de pain d’Ézéchiel…

Il s’est dirigé vers le parking, s’arrêtant à la porte pour attraper le journal local. S’il ne parvenait pas à la jeter à la rue, il pourrait peut-être lui louer un grenier, ou quelque chose. Un « petit pied-à-terreur » où elle aurait le loisir de se planquer dans les coins jusqu’à ce que le monde atteigne sa conclusion et qu’il soit enfin tout à fait sûr de descendre.

En allant à sa voiture, il a aperçu Wilbur Messerschmidt Junior, le fils de Wilbur Messerschmidt Senior, à qui les Kugel avaient acheté la ferme. Will, ainsi que tout le monde l’appelait dans cette petite ville, était un grand gaillard d’une quarantaine d’années, athlétique, à la tignasse rousse et au sourire facile, un membre apprécié de la communauté, conseiller municipal, volontaire à mi-temps dans le service des urgences et à plein temps au département de lutte contre les incendies de Stockton. Son pick-up blanc était connu de tous. En hiver, on le voyait sortir des véhicules pris dans des congères ou dégager la neige sur les allées des voisins, et en été, il s’arrêtait volontiers pour aider des retraités à porter leurs courses jusqu’à leur coffre, ou changer un pneu crevé à des automobilistes reconnaissants.

Accoudé au toit d’une voiture de patrouille locale, Will était en train de bavarder et de rire avec les policiers qui se trouvaient à l’intérieur. Quand Kugel s’est approché, il l’a accueilli d’une bourrade amicale dans l’épaule.

Hé, monsieur K ! s’est-il écrié. Nos gars ici présents l’ont presque attrapé, hier soir.

Attrapé qui ?

Ce fils de pute qui brûle des maisons ! Hé, les gars, monsieur Kugel ici présent a acheté la baraque de mon vieux, il y a deux ou trois mois.

Le policier assis sur le siège passager s’est penché avant d’ajouter : Ouais, l’a essayé d’en cramer une autre du côté de Tanglewood.

Une ferme ? s’est enquis Kugel.

Affirmatif.

Kugel a dodeliné de la tête pour montrer sa désapprobation.

L’a pas pu aller très loin, c’est sûr, a renchéri Will. Nos gars ici présents ont rappliqué et l’ont pris en chasse à travers les bois. Hé, peut-être que le chef va trouver un peu de thune à vous donner, maintenant ?

De la thune ? a ricané le policier. L’enfoiré était furax qu’on l’ait pas coincé !

Ouais, heureux qu’il nous ait pas virés, a ajouté le conducteur. Par chance, il avait bu une ou deux bières de trop…

Ils ont tous ri, puis Will a décoché une tape sur le toit du véhicule, qui a démarré. Kugel et lui sont restés là à agiter la main.

Bons gars, a commenté Will, vraiment. Je connais Kevin depuis le bahut. Un peu étonné qu’il fasse flic, pour être honnête. La vache, le petit salaud a pratiquement mis le feu à la maison des parents un soir, en essayant de fumer en cachette. Alors, comment la petite famille trouve sa nouvelle maison ?

Bien, a répondu Kugel. Tout compte fait, bien.

Il a lancé un regard à la ronde et baissé la voix :

J’ai trouvé quelque chose.

Ah-ah ?

Quelque chose que votre père a peut-être oublié.

Ça arrive, a lâché Will.

Quelque chose qu’il a laissé au grenier.

Au grenier ?

Il a scruté les traits de Will, y cherchant la surprise ou l’inquiétude, mais n’y a trouvé que de la perplexité.

Comme quoi ? Comme un sac ?

Kugel a hoché énergiquement la tête.

Oui, comme un sac ! Comme un vieux sac. Et je me suis dit que votre père aimerait certainement le récupérer, ce vieux sac…

Will s’est gratté le menton.

Hmmm, a-t-il fait d’un air dubitatif. Un vieux sac… Peux pas dire que je vois ce que ça pourrait être. Où vous dites que vous l’avez trouvé, déjà ?

Kugel a encore observé les alentours.

Au grenier. J’ai trouvé le vieux sac… qui se cachait. Au grenier.

Will a croisé les bras.

Un vieux sac au grenier, a-t-il répété beaucoup plus fort que Kugel ne l’aurait souhaité.

Et là, comme le jeune employé du magasin un peu plus tôt, Will a claqué des doigts.

Hé, et si c’était à Anne Frank ?

Kugel l’a fixé un moment, persuadé d’avoir mal entendu. Will, quant à lui, hochait la tête, certain d’avoir trouvé l’explication.

Ouais, je parie que c’est ça. Je parie que c’est à Anne Frank.

Cette fois, plus de doute possible, Will avait dit très distinctivement Anne Frank. Entendre son nom prononcé à voix haute était à la fois un choc et un soulagement. Il y avait bien quelque chose, il n’était pas fou. Ça, c’était la bonne nouvelle. La mauvaise, et le pire sans doute, était que Wilbur en personne, la star locale, semblait convaincu que cette femme était réellement Anne Frank.

Et merde.

Il avait tout de suite remarqué qu’elle avait un air anne-frankien.

Peut-être qu’il pouvait acheter des matsot sur Internet ? Amazon devait probablement en vendre. Et du borscht, aussi.

Vous lui avez demandé ? a interrogé Will.

Encore trop choqué pour prononcer le moindre mot, Kugel a fait non de la tête.

Bon, c’est peut-être par là qu’il faut commencer, non ? Si vous avez trouvé un vieux sac au grenier, y a de grandes chances que ce soit à elle. Sinon, vous avez qu’à passer un coup de fil à mon vieux.

Il lui a tendu l’une de ses cartes de service de chasse-neige et a posé un doigt sur le numéro de téléphone en bas.

C’est celui de la nouvelle maison. À propos, comment elle va ?

Qui ?

Anne.

Kugel l’a observé un instant, hésitant sur la meilleure attitude à adopter.

Elle est un peu exigeante…

Eh, après tout ce qu’elle a subi, a objecté Will avec un hochement de tête solennel.

Et il a ajouté gravement :

Des horreurs inimaginables.

Ces salauds, a dit Kugel.

Une dame âgée est passée près d’eux, les bras encombrés de sacs de courses.

Madame Lesko ! l’a hélée Will en souriant. Qu’est-ce que j’ai dit que je ferais, si je vous revoyais porter tout ça ?

Elle a eu un petit rire lorsqu’il l’a débarrassée de ses sacs pour les porter à sa voiture.

J’appelle le docteur Zisman, a déclaré Will. Je vous avais prévenue.

Oh, surtout pas ! a protesté Mme Lesko en riant à nouveau.

Si, je vais lui téléphoner.

Wilbur Junior ! Si vous appelez mon docteur, j’appelle votre papa…

Ouais, et vous l’appellerez comment ?

Et ils ont ri ensemble.

Kugel s’est assis au volant de sa voiture et a claqué la portière.

Il n’était pas fou.

C’était déjà quelque chose.

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