L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 3 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 3

3

 

 

LE VILLAGE DE STOCKTON, deux mille quatre cents habitants, n’a rien de particulier. Aucune célébrité n’y a vécu, aucune bataille historique n’y a été livrée, aucun mouvement notable n’y a vu le jour, aucun concert légendaire n’y a été accueilli. Les voitures du coin arborent des autocollants proclamant : « Personne n’a dormi ici ». Ou encore : « Berceau de rien du tout ». Et récemment, un peintre de la région a installé de faux panneaux commémoratifs un peu partout dans le bourg : « Ici, les Pères de la Constitution des États-Unis d’Amérique ne se sont jamais réunis », ou encore : « Ceci n’est PAS le lieu où George Washington mit les Britanniques en déroute. » Cette absence d’historicité est une source de fierté pour les habitants de Stockton. Et c’est aussi ce qui, depuis quelques années, attire bon nombre de citadins aisés et de jeunes couples cherchant à fonder un foyer dans un lieu vierge de tout passé encombrant, sans histoire.

Comme beaucoup d’autres nouveaux venus, les Kugel avaient choisi Stockton pour cette promesse de neutralité et de banalité. Ils avaient fait l’acquisition d’une vieille ferme en bois où aucun Père fondateur n’avait passé son enfance, sur dix hectares d’une terre impeccable que le Seigneur n’avait promise à personne, en surplomb d’une vallée moutonnante et discrète où personne n’avait rien accompli d’extraordinaire pour qui que ce soit. Les Kugel voulaient prendre un nouveau départ, pour eux, pour leur couple, pour Jonas. Après ce qui s’était passé l’année précédente, ils en avaient tous trois besoin.

Trois ans plus tôt, à la naissance de Jonas, la sage-femme avait tendu à Kugel le bébé enveloppé d’une couverture, il l’avait pris dans ses bras, avait planté son regard dans les grands yeux bleus et murmuré : « Pardon. »

Génial, avait dit Bree.

Jonas était magnifique, innocent et pur, si bien que Kugel éprouvait une terrible culpabilité de l’avoir amené dans ce monde. Avoir un enfant était un acte horriblement égoïste, un véritable délit, en fait. Chaque habitant de cette planète est la victime d’un kidnapping qui l’a arraché d’un endroit merveilleux, ou d’un vide total, et Jonas avait été entraîné ici par Kugel et Bree contre sa volonté, sans qu’ils y aient été invités, sans qu’ils aient reçu son consentement, sans autre fichue raison que leurs désirs nombrilistes.

Kugel avait contemplé cette créature menue entre ses bras, toute rose, froide et furieuse. Il devrait porter plainte, avait-il déclaré en secouant la tête.

Bree avait râlé. C’était un moment de joie pour eux tous, ils auraient bien le temps de discuter de cela avec Jonas quand il serait plus grand.

Si jamais il grandit, avait corrigé Kugel.

Et puis, l’an passé, ils avaient failli le perdre.

Dès le début, Jonas avait été un bébé fragile : un caractère merveilleux, mais une santé désastreuse. Gentil, généreux, attentionné, certes, mais aussi tout le temps à éternuer, à tousser, en proie aux pires diarrhées. Il avait la peau claire comme Bree, et il était frêle comme Kugel, lequel le bourrait de multivitamines, de suppléments de vitamine C, de zinc à mâcher, de probiotiques, d’antibiotiques et d’un breuvage du nom de « Potager liquide », une boisson énergisante en poudre au goût répugnant, dont chaque verre contenait trente sortes de légumes et de « plus de dix-sept fruits », l’imprécision du fabricant sur ce point ayant au départ dissuadé Kugel d’en donner à Jonas – parce que bon, ils auraient dû savoir exactement combien ils en avaient mis, non ? – avant que la peur de voir son fils mourir de malnutrition s’il l’en privait ne prenne le dessus.

Bree ne partageait pas l’enthousiasme de Kugel à l’égard de tous ces comprimés et décoctions aux prix exorbitants. Cet enfant, avait-elle déclaré, allait avoir la pisse la plus coûteuse de toute la côte nord-est des États-Unis.

En dépit des précautions de Kugel, Jonas était tombé gravement malade, l’hiver précédent. Par une nuit glaciale de décembre, sans autre symptôme qu’une légère toux, sa température était brusquement montée. Comme il n’était pas inhabituel qu’il soit malade ou qu’il ait des accès de fièvre, Kugel et Bree n’y avaient pas fait trop attention, mais au cours des deux jours suivants ses poumons s’étaient discrètement enflammés, il avait perdu du poids et, après avoir été conduit aux urgences en pleine nuit, il avait été placé en soins intensifs pendant près de trois semaines.

Tu vois, maintenant ? C’est ce que Kugel avait dit à Bree.

Si je vois ?

Oui, tu vois ?

Toi, tu vois ?

Moi ?

Il n’y avait jamais eu de diagnostic précis : on leur avait dit qu’il s’agissait sans doute d’un microbe, et que de nos jours les microbes se faisaient toujours plus costauds, plus résistants.

Pour citer l’infirmière : Un rhume d’aujourd’hui, c’est comme une grippe il y a vingt ans ; une grippe de maintenant, c’est comme une pneumonie il y a vingt ans.

Et une pneumonie aujourd’hui, c’est comme quoi ? s’était enquis Kugel.

À peu près comme ça, avait-elle dit en montrant du doigt Jonas dans son lit, un masque à oxygène fixé sur le visage, avec toutes les lumières clignotantes, les bipers bipant, les tubes branchés à d’autres tubes et collés à ses bras squelettiques.

On a failli te perdre, là, avait chuchoté Kugel à Jonas, le matin de sa sortie de l’hôpital, en caressant doucement les cheveux de son fils. On a failli te perdre.

Perdre où ? avait demandé Jonas.

Ça veut dire que tu as failli mourir, avait expliqué Bree. C’est une expression.

Jonas était captivé par l’écran de télévision, sur lequel Bob l’Éponge faisait de son mieux pour amadouer l’irascible Carlo Tentacule. L’infirmière avait enfin apporté les papiers à signer et Bree avait éteint la télé.

Je préfère être mort que perdu, avait déclaré Jonas à sa mère.

Elle : Pourquoi ?

Parce que si je suis mort, je le saurai pas.

Eh bien, tu n’es ni l’un ni l’autre, avait tranché Bree. Tirons-nous d’ici.

L’épreuve avait indubitablement affecté leur harmonie conjugale. Une mauvaise vibration s’était installée entre Bree et lui, et pire encore il n’y avait presque plus de bonnes vibrations. Il était mécontent de lui. Pourquoi n’avait-il pas questionné le pédiatre avec plus d’insistance ? conduit Jonas à l’hôpital plus tôt ? fait confiance à son instinct ? Et il en voulait à Bree, aussi. Pourquoi n’avait-elle pas perçu la gravité de l’état de Jonas ? Où était passé son instinct maternel ? Pourquoi ne l’avait-elle pas fait immuniser plus tôt – contre quoi ? « Contre tout, bon sang ! » ? Et il soupçonnait qu’elle nourrissait les mêmes griefs à son égard, qu’ils étaient l’un et l’autre déçus par leur incapacité mutuelle à protéger leur enfant, à tenir les monstres hors de la maison. L’arche de leur union, qui devait préserver Jonas de la tempête de la vie, s’était montrée instable, poussive, menacée de naufrage par un microbe de rien du tout.

C’est là qu’ils avaient décidé de déménager, de s’enfuir. La grande ville leur paraissait pleine de dangers et de maladies, et chaque pièce de leur appartement conservait l’écho de quelque désaccord, d’une dispute entre eux ou, encore pire, de la maladie de Jonas. Le canapé sur lequel il était resté prostré, la couverture dans laquelle ils l’avaient emmitouflé avant de se ruer aux urgences. Au début du printemps, un ami leur avait parlé de Stockton. Ils avaient visité le village, y étaient restés un moment et, par un beau matin clair, ils avaient pris rendez-vous avec un agent immobilier prénommé Ève qui leur avait fait visiter une fermette située à moins de dix kilomètres de la petite ville.

Kugel espérait que la campagne serait moins dangereuse, Bree qu’elle aurait un effet bénéfique sur la nervosité de Kugel et tous les deux que ce serait l’occasion d’un nouveau départ. C’était une maison modeste mais charmante datant du milieu du XIXe siècle, qui avait été entourée de plus de cent hectares de terres dont une grande partie avait été récemment divisée en lots et vendue à des promoteurs. Il lui restait toutefois dix beaux hectares de bois touffus, et, pour une construction aussi ancienne, elle était encore en bon état. Hormis quelques améliorations apportées au cours des vingt dernières années, notamment un système de climatisation et l’addition de quatre lucarnes au grenier, la maison conservait son caractère d’époque, des boutons de porte argentés aux encadrements en chêne ouvragé. Sur le devant, deux grandes dalles en granit massif conduisaient à une jolie véranda avec son plancher à larges lattes et ses colonnes sculptées, où un petit mobile métallique ne manquait jamais de tinter doucement lorsque soufflait une brise légère. Il y avait deux cheminées en pierre de taille, l’une au salon, l’autre dans ce qui était devenu l’une des deux chambres du rez-de-chaussée, et même si elles avaient été toutes deux condamnées au moment de l’installation du système d’air pulsé elles n’en gardaient pas moins un charme suranné. L’étage comptait deux chambres et les Kugel avaient pensé qu’ils pourraient louer celles du bas afin de rembourser l’emprunt. Bree avait l’intention de transformer le grenier en bureau pour y écrire : ce n’était pas très propre, mais d’après elle il y avait assez de lumière. Le mieux dans tout cela, leur avait confié Ève, était que le propriétaire, M. Messerschmidt, un monsieur très âgé qui vivait là avec son fils déjà quadragénaire, demandait bien moins que le prix du marché.

Pourquoi ? avait aussitôt demandé Kugel. Il y a un problème ?

Bien sûr qu’il y a un problème, avait répliqué Ève, et plus d’un. Je vais vous dire lesquels, monsieur Kugel. L’escalier grince, il y a des mouches en été et des souris en hiver, certaines fenêtres se coincent et d’autres ne s’ouvrent plus du tout, il y a une drôle d’odeur au printemps, remplacée par une autre encore plus bizarre à l’automne… Le problème, c’est que c’est vieux, monsieur Kugel, tout comme vous et moi le serons un jour. Il y a des imperfections dans un monde qui exige la perfection, il y a des défauts et c’est là le principal défaut. Je vais vous dire, monsieur Kugel : c’est ça, le réel. Vous voulez du faux, je peux vous en montrer. J’ai une imitation de cette même ferme à huit kilomètres de là, et elle coûte dix fois plus cher. Les escaliers sont neufs, les fenêtres ont du double vitrage. Le bassin naturel a été vidé, creusé et transformé en piscine chauffée et chlorée. La terre pour le jardin a été apportée du Nord par camions, l’herbe est arrivée en gros rouleaux verts sur un semi-remorque en provenance du Sud. Le patio est en béton censé imiter la pierre, la terrasse en plastique ressemble au bois. La cuisine digne d’un restaurant étoilé n’a jamais été utilisée parce que le couple qui a fait construire cette maison ne faisait pas la cuisine. C’est tellement bien isolé qu’on ne peut pas savoir si on est en hiver ou en été à moins de regarder par la fenêtre, ce que vous vous garderez bien de faire puisque l’isolation est justement prévue pour ça, pour bloquer ce qui vient du dehors, la réalité. Le faux coûte une fortune, de nos jours, monsieur Kugel, alors que la réalité est gratuite…

Il avait regardé Bree, serré sa main dans la sienne en souriant.

Et cette odeur ? avait demandé Bree.

Quelle odeur ? avait répondu Ève.

Quoi, vous ne sentez rien ?

Kugel avait reniflé.

Je sens quelque chose.

Et Bree :

Ça sent comme si quelque chose était mort.

Ève avait souri.

Ça, madame Kugel, c’est l’odeur de la franchise. L’odeur de quelqu’un qui n’essaie pas de vous en mettre plein la vue. C’est l’odeur de la vérité, et c’est pour ça que vous ne la reconnaissez pas. Respirez-la à fond, madame Kugel, remplissez-vous les poumons avec. Vu comme le monde est en train de tourner, cela pourrait bien être la dernière fois que vous la sentez.

Bree avait inspiré profondément.

Kugel l’avait encore regardée, avait encore pressé sa main et encore souri. Ils avaient emménagé un mois plus tard. Peu après, la mère de Kugel les avait rejoints.

Bree avait protesté. C’est une blague ?

Elle est mourante, avait plaidé Kugel.

On n’a pas les moyens, avait rétorqué Bree, oscillant entre stupéfaction et colère. On a besoin du loyer pour assurer les traites. À quoi ça sert de prendre un nouveau départ, si tu dois amener ton passé et ta mère avec toi ?

Les médecins lui ont donné quinze jours à vivre, avait objecté Kugel.

Mais ils savaient l’un et l’autre que c’était ce qu’ils avaient dit six mois auparavant.

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