L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 15 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 15

15

 

 

LE LENDEMAIN, KUGEL S’EST RÉVEILLÉ TÔT, incommodé par les rayons de soleil qui s’étendaient dans la pièce comme de foutus machins peuvent s’étendre sur un foutu truc.

Pourquoi les enfants représentent-ils toujours le soleil avec un sourire ? C’est une mégaboule de feu, les gosses ! C’est la furie et la dévastation. On ne sait pas ce qu’il fait mais en tout cas, putain, il ne sourit pas !

Kugel s’est levé et habillé. Il s’est rendu dans le jardin, a éparpillé des légumes pour mère, et après avoir fait un doigt à Anne Frank, il a décidé d’aller se balader en vélo. La bicyclette était un cadeau de Bree après le déménagement – ça semblait tellement lointain, maintenant –, toute de titane, fibre de carbone et peinture jaune vif. Elle la lui avait offerte dans l’espoir d’apaiser son humeur, mais ce n’était pas du tout l’effet qu’elle avait eu sur lui. Il trouvait stressant de devoir vérifier l’état des pneus, de s’inquiéter de la prochaine côte à grimper, des voitures et des camions qui filaient à quelques centimètres de lui… Certes, il ne pouvait renoncer à l’idée, au fait que le vélo devait être apaisant, même si ça ne marchait pas avec lui, et il ne voulait pas que Bree pense qu’il n’appréciait pas son attention ou, pire, qu’il était incapable d’y prendre plaisir, à ça comme à quoi que ce soit d’autre. Anhédonie : l’incapacité à éprouver du plaisir, avait diagnostiqué un psychiatre qu’il avait consulté. Ce à quoi Kugel avait rétorqué que non, ce n’était pas une incapacité, c’était la conscience que le plaisir n’est qu’un prélude à la souffrance, à quoi le psychiatre avait répondu : Exactement.

Et donc Kugel pédalait, avec l’espoir que ça le calmerait et en sachant que ce ne serait sans doute pas le cas, avec l’espoir que ça atténuerait la colère de Bree et en sachant que c’était très improbable. Il espérait qu’elle le verrait remonter l’allée sur sa bicyclette et qu’elle penserait : Bon, il essaie, au moins. Peut-être qu’elle l’épierait par la fenêtre du salon pendant qu’il se battrait avec l’insupportable gravier. Voilà, c’est pour ça que je l’aime, que je l’ai toujours aimé, se dirait-elle. Il a commis des erreurs, bien sûr, mais c’était avec les meilleures intentions, et ne fait-il pas de son mieux maintenant pour les corriger, pour prendre un nouveau départ ? Ça ne doit pas être facile pour lui, non ? Et alors peut-être envisagerait-elle même de lui présenter des excuses…

Il est parti, le vent dans ce qui aurait pu être, quelques années auparavant, ses cheveux.

Tout était mort, ce matin.

Tortues broyées.

Ratons laveurs éventrés.

Écureuils écrasés.

De tous les animaux ayant péri sur la route, il trouvait toujours que les écureuils gris étaient les plus dérangeants. Était-ce parce qu’ils semblaient si innocents ? Ils ne l’étaient pas du tout, il le savait pour les avoir observés de temps à autre dans le jardin, se battant, se volant leurs réserves de nourriture, attaquant les oiseaux. Ils étaient adorables, ces enfoirés obsédés par leur territoire. Ils étaient dans la survie permanente et ce n’est jamais joli, de survivre. Mais alors pourquoi étaient-ils si touchants lorsqu’ils finissaient en cadavre sur la route ? Peut-être était-ce justement à cause de ça, leur lutte incessante pour la vie, sans cesse en train de galoper, de sauter, de fuir. Parce que les crêpes aplaties sur la chaussée justifiaient les peurs des futures générations d’écureuils gris. Ce tas de poils, dirait Mère Écureuil à ses enfants, était votre grand-père ; cette tache de sang votre tante. Ou bien c’était parce que quand ils s’élançaient pour traverser la route ils paraissaient si sûrs de parvenir de l’autre côté, beaucoup plus que les autres animaux. Les chevreuils, tout comme Kugel, avaient l’air de savoir qu’ils n’y arriveraient jamais. Ils faisaient deux pas hésitants sur le macadam, frissonnants d’effroi, attendant le camion qui allait les écraser, la voiture qui les couperait en deux. Ou bien c’était la façon dont ils explosaient, a-t-il songé en arrêtant son vélo et en posant un genou à côté de l’un de ces écureuils gris désormais réduits à la double dimension. Il a ramassé une branche, l’a plantée dans la dépouille. Alors que les autres espèces semblaient avoir été passées au fer à repasser, nettement aplaties sur la route sans se répandre partout, les écureuils gris paraissaient avoir implosé sous l’impact comme un tube de dentifrice pressuré à la base, comme de petits paquets de ketchup poilus, le poids du gigantesque véhicule ayant fait jaillir toutes les entrailles et toute la matière grise de leur corps menu. Celui-ci était comme tous les autres écureuils victimes de la circulation : une forme hirsute et aplatie dont la petite tête avait laissé échapper une éjaculation rouge-gris de sang et de matière cervicale. Kugel avait l’impression qu’ils étaient morts d’avoir eu une bonne idée, une excellente idée, une idée si révolutionnaire qu’elle avait fait exploser leur adorable petite tête. Comme s’ils avaient trouvé le remède à quelque maladie, ou s’ils avaient prouvé l’existence de Dieu – ou sa non-existence –, ou s’ils avaient saisi la signification profonde de la vie.

Tu le croiras jamais, Stan, mais la vérité c’est que notre existence n’est que tchac-bam.

Quelle ironie, s’est dit Kugel tout en détachant le cadavre tout aplati de la chaussée à l’aide de sa branche. Car en réalité la cause de leur mort était une mauvaise idée, une idée épouvantable, la pire idée de l’univers mais qui leur avait sans doute semblé lumineuse quelques instants avant d’être écrabouillés. Ils mouraient de « et si on traversait ? », de « et si on allait voir de l’autre côté ? ».

Je me demande si la vie est mieux là splatch.

Ça semble être un endroit génial pour élever ses bang !

Eh bien, on pourra toujours revenir s’il ne uuuuff…

Si ces bestioles le dérangeaient tant, avec leur espoir désespéré, c’était parce qu’elles lui rappelaient lui-même. Peut-être que le professeur Jovia avait raison. Pendant que le cadavre de cet écureuil naïf se délitait, l’écureuil Anne Frank était à l’abri, amassait ses noix pour l’hiver et laissait les autres, les doux rêveurs, tenter leur chance de l’autre côté de la route.

Et si elle mourait ?

Anne Frank.

Et si elle était déjà morte ?

Il a jeté la dépouille sur le bas-côté, content d’aider l’indécrottable optimiste à atteindre, fût-ce dans la mort, sa destination rêvée, puis il est remonté en selle et s’est remis à pédaler. Ce n’était pas tant le décès d’Anne Frank qui était un souci que l’idée d’avoir un cadavre chez soi, même pour peu de temps. Et si elle mourait sur sa couche, juste au-dessus de la chambre de Jonas ? Et si elle mourait d’avoir eu une grande idée ? Il était surprenant de constater avec quelle rapidité il était passé de l’envie de la tuer à l’inquiétude de la savoir morte. Qui pouvait la blâmer, d’ailleurs ? Peut-être que la vraie folie n’était pas de se cacher toute sa vie dans un grenier mais au contraire de ne pas le faire. Demandez à l’écureuil.

Quelles seraient les dernières paroles d’Anne Frank ? La question lui est venue pendant qu’il roulait. On est à court de carburant, a constaté Amelia Earhart dans son dernier contact radio avant que son avion ne disparaisse. Bien sûr, c’étaient seulement les derniers mots qu’on avait pu recueillir, son ultime déclaration, alors que l’appareil piquait du nez, pouvait avoir été Meeeerde. C’était le plus probable, en fait. Mais personne n’acceptera jamais que les dernières paroles de quelqu’un soient Meeeerde, et cela même si ce commentaire est le plus approprié qui soit. Il était aussi possible qu’elle ne soit pas morte en s’écrasant au sol, qu’elle ait atterri saine et sauve sur une île, qu’elle ait remercié Dieu puis se soit aperçue que l’île était déserte, sans rien à manger, et qu’en conséquence ses derniers mots aient été : Merde, et maintenant, je fais quoi ?

Pas mal, ça.

Et maintenant, je fais quoi ?

Il fallait qu’il le note une fois rentré chez lui.

Dernières paroles de Laurence Sterne : Maintenant, c’est le moment.

Mais au fond de lui il pensait : Meeeeerde.

Goethe : Lumière ! Plus de lumière !

Mais au fond de lui il pensait : Meeeeerde.

Meeeerde, ce n’était pas mal, pour s’en aller. Au diable toutes les remarques profondes, spirituelles ou absconses. En y réfléchissant, Anne Frank lui semblait quelqu’un qui voudrait que son dernier mot soit meeeeerde.

Gary Gilmore : Allons-y.

Allen Ginsberg : Ciao, les gars !

Plongé dans une méditation sur les dernières paroles des uns et des autres et sur la disparition d’Anne Frank, Kugel a dérivé au milieu de la chaussée et une camionnette noire l’a esquivé en klaxonnant furieusement.

Connard ! a beuglé le chauffeur.

Tout en rectifiant sa trajectoire, Kugel lui a fait un doigt, s’attirant ainsi un autre coup de klaxon vengeur.

Les camionnettes sont le véhicule préféré des assassins. Tueurs en série, violeurs, cambrioleurs. Rien de bon ne peut arriver dans une camionnette. La police devrait avoir le droit d’arrêter les conducteurs de camionnette sans raison. La raison, c’est ta camionnette, connard !

Il a passé le reste du trajet à se demander avec inquiétude si le sinistre engin allait revenir pour le pousser dans un fossé, lui rouler dessus ou lui loger une balle dans la tête. Ensuite, il volerait le vélo que Bree lui avait offert et le vendrait sur eBay. Comme neuf, n’a servi qu’une fois. Légères éraflures sur le cadre.

La vie de grenier. Voilà qui était fait pour lui.

Je devrais aller faire un tour à vélo, ça m’aiderait à bang.

Il faut que j’apprenne à m’arrêter et à respirer le vlam.

Quel merveilleux tchac-pang.

À son retour à la maison, il était en nage. Il a jeté un dernier regard dehors avant de fermer la porte, au cas où la camionnette noire l’aurait suivi. Il a tourné la clé. Puis il a rouvert, poussé sa bicyclette à l’intérieur et reverrouillé la porte.

Il est resté là, l’oreille tendue. À part Bree en train de préparer le petit déjeuner, aucun bruit. Il s’est agenouillé pour écouter par la bouche de chauffage. Pas de tambourinage sur les conduits, tant mieux. Il a entendu le locataire parler au téléphone. Et rire. Qu’est-ce qui le faisait rire ? Il devait sans doute se moquer de Kugel, le ridiculiser.

P’pa ?

La voix de Jonas l’a obligé à se redresser. Il était encore en pyjama Spiderman, lequel était couvert de miettes.

Oh, ah… Hé, mon grand.

Qu’est-ce que tu fais ?

Je… oh, je vérifiais juste le chauffage.

Il est cassé ?

Non, non, il marche très bien.

P’pa ?

Ouais, mon grand ?

Pourquoi le vélo il est dans la maison ?

Pourquoi ? Je me suis dit qu’il serait plus en sécurité ici… Mais qu’est-ce que tu manges ?

Jonas a levé le bout de pain qu’il avait dans la main.

Le pain de Grandma, a-t-il répondu.

Le pain de Grandma ?

Jonas a acquiescé.

Elle te l’a donné ? a demandé Kugel.

Jonas a secoué la tête.

Je l’ai trouvé dans le canapé.

Kugel a poussé un soupir. Depuis qu’elle avait lu que c’était une habitude chez nombre de rescapés de l’Holocauste, mère s’était mise à cacher du pain un peu partout, sous son matelas, sous les tapis, entre les coussins du sofa…

Est-ce que ta grand-mère a dit que tu pouvais le prendre ? a-t-il demandé en se remettant debout.

Jonas a fait signe que oui, et il a mordu dans la tranche.

Vraiment ?

Je l’ai vue le mettre là-bas, hier soir.

Et elle a dit que tu pouvais le prendre ?

Hmm-hmm, a fait Jonas. Elle a dit que je lui dirais merci.

Joney, a dit Kugel en se baissant pour embrasser son fils sur le crâne, ne mange pas le pain de Grandma. Si tu veux du pain, demande-moi.

P’pa ?

Ouais, mon grand ?

Pourquoi Grandma elle met du pain dans le canapé ?

Eh bien, tu vois, mon grand, elle est vieille…

Toi, tu mettras du pain dans le canapé quand tu seras vieux ?

Probablement.

Et moi ?

J’espère que non.

Mère est entrée, chapeau de paille sur la tête et panier plein de légumes au bras, et Kugel a prié Jonas d’aller prendre son petit déjeuner à la cuisine.

Je t’avais demandé de ne pas faire ça ici, a-t-il lancé à mère lorsque Jonas a quitté la pièce.

Pas faire quoi ?

Cacher du pain.

Elle a eu un geste d’impatience.

Quoi, il n’y a pas d’holocaustes, à Stockton ?

Non, justement.

On verra.

Je te l’avais demandé, mère. J’avais peur que Jonas s’en aperçoive.

Et ?

C’est fait.

Et ?

Et je ne veux pas avoir à lui expliquer ce qu’est un génocide à son âge.

Pourquoi pas ?

Il a trois ans.

Et alors ?

Et alors, je ne veux pas l’effrayer.

Quand ils viendront enfoncer sa porte à coups de botte, il me remerciera.

Quand qui viendra enfoncer sa porte ?

Qui que ce soit.

Qui que ce soit ?

Quelle différence ? Une porte enfoncée est une porte enfoncée. C’est si important pour toi, l’identité de la personne qui l’enfonce ?

À cet instant précis, Kugel a décidé qu’il mourrait heureux et estimerait que son humble vie avait été un succès si dans les années à venir, quelque part, un jour, qui que ce soit enfonçait la porte de Jonas et que celui-ci se montrait surpris. Ébahi. Choqué. Complètement stupéfait. S’il te plaît, mon Dieu. Sourcils levés, mâchoire pendante. Quoi, ils enfoncent les portes, maintenant ? Depuis quand ? Attendez, une minute, ils mettent les gens dans des fours ? Ce doit être une blague de mauvais goût. Depuis quand des gens mettent d’autres gens dans des fours ?

Si tu tiens absolument à cacher du pain, a-t-il repris, fais-le dans ta chambre.

Avec une autre moue ennuyée, mère s’est dirigée vers la cuisine.

Ne sois pas si bête, a-t-elle lancé. Ce sera le premier endroit où ils iront regarder.

Oui, il espérait que Jonas serait sous le choc…

Éberlué.

Après avoir vérifié qu’il avait bien fermé à clé la porte d’entrée, Kugel est allé à la cuisine, lui aussi. Devant la plaque de cuisson, Bree préparait des œufs brouillés. Jonas était assis à la table garnie d’assiettes de pain et de muffins. Par la fenêtre, il a vu mère qui, retournée à son potager, remplissait un deuxième panier de légumes achetés au supermarché et se réjouissait de la belle récolte qu’elle avait mise au monde.

En regardant Bree s’activer, ses hanches se balancer légèrement, Kugel a éprouvé une vague de désir. Dans sa vie, il n’avait aimé qu’une autre femme, une Afro-Américaine appelée Aliyah, que mère avait réprouvée parce qu’elle n’était pas juive. Elle serait la fin des Kugel, gémissait-elle, ce qui lui faisait désirer Aliyah encore plus, au point qu’il était prêt à négliger que son prénom signifiait en hébreu « montée », un terme employé communément pour désigner le fait d’émigrer en Israël et qu’il détestait pour le jugement implicite et le complexe de supériorité qu’il contenait. Il aimait Aliyah, l’adulait même, mais il se demandait aussi, non sans inquiétude, si une partie de lui, même infime, ne désirait pas Aliyah par simple contradiction. Hélas, elle s’impliquait avec passion dans la défense de la cause de la communauté afro-américaine et ne semblait vouloir discuter avec lui que de son peuple, de l’esclavage, de Tuskegee et de Birmingham.

On peut parler d’autre chose ? avait-il suggéré, un soir.

Comment, parler d’autre chose ?

Je n’ai pas envie de parler du passé sans arrêt.

Le passé est le présent, avait répondu Aliyah.

Alors parlons d’Auschwitz, avait-il proposé. Remplissons la baignoire, mettons plein de mousse dedans, déshabillons-nous, entrons dans l’eau et parlons d’Auschwitz.

J’en ai marre, de ces histoires d’Holocauste, avait répliqué Aliyah.

Lorsqu’il avait rencontré Bree quelques mois plus tard, sa judéité avait été compensée par le fait qu’elle entretenait un rapport pour le moins ténu avec ses origines. Elle ne les rejetait pas, ne les chérissait pas, elle n’y pensait pas beaucoup, simplement. Il l’admirait pour cela, cherchait à l’imiter, à devenir comme elle. Quel bonheur ce serait s’il parvenait à transformer l’ambivalence en indifférence…

Alors ? a demandé Bree quand il a pris place à la table.

Alors quoi ?

Elle a jeté un coup d’œil à Jonas.

Tu as parlé à la f-e-m-m-e ?

Kugel s’est assis pesamment à côté de son fils.

C’est une r-e-s-c-a-p-é-e, chérie.

Elle a posé sans ménagement un plat d’œufs brouillés devant lui.

Qui ne l’est pas ?

Bree avait été victime de violence parentale dans son enfance, son père était alcoolique et n’hésitait pas à la brutaliser. Quant à sa mère, elle était trop faible et complexée pour la protéger. Dès qu’elle avait eu dix-huit ans, Bree était partie pour New York et ne leur avait plus adressé la parole depuis. Au début de leur liaison, elle avait éprouvé le besoin de lui en parler et Kugel ne demandait pas mieux que de l’écouter, mais comme sa propre mère il avait l’impression de ne pas avoir souffert suffisamment, par rapport à Bree, et donc de ne pas être qualifié pour l’aider, ni même pour la comprendre. Un père absent, qu’est-ce que c’était en comparaison d’un père abusif ? Un bon père qui s’en allait, était-ce aussi traumatisant qu’un mauvais qui restait ?

Lequel est le pire ? avait demandé Kugel.

Ils sont nuls tous les deux, avait répliqué Bree.

Oui, mais lequel est le pire ?

C’est suffisant d’écouter, avait-elle déclaré.

Mais il ne pouvait s’empêcher de vouloir l’aider, bien que la seule idée qu’il ait pu trouver était de l’aider à s’aider elle-même. Avec des livres. Ceux-ci ayant toujours été sa réponse favorite, il avait acheté à Bree tellement d’ouvrages de développement personnel – Surmonter ceci, Comment en finir avec cela, Accepter son machin chose – qu’elle avait cessé d’éprouver le besoin de lui en parler. Cela lui avait sans doute donné la désagréable impression que cette souffrance passée qu’elle avait voulu partager avec lui s’était transformée aux yeux de Kugel en une caractéristique déterminante de son identité. Elle n’était plus Bree, elle était devenue Bree des Douleurs, Bree de la Ceinture de cuir, Bree des Coups de tatane, la Patronne des Ex-enfants d’alcooliques.

J’ai souffert, soutenait-elle, mais je ne me réduis pas à la souffrance.

Il n’était pas certain de saisir la distinction.

Le locataire est apparu sur le seuil. Kugel n’était pas d’humeur à l’écouter déblatérer à propos du grenier. Il y avait des écureuils morts plein la route. Est-ce qu’il était au courant de ça, cet emmerdeur ? Est-ce qu’il se souciait deux secondes des pauvres écureuils gris victimes de leur optimisme ?

Sans entrer dans la cuisine, le locataire s’est adossé au chambranle de la porte, les bras croisés sur la poitrine.

Cette maison pue la merde, monsieur Kugel, a-t-il lâché.

Kugel a senti la rage monter dans son cœur et se répandre dans tout son corps, de la racine des cheveux à ses doigts de pied. Elle était peut-être seulement due au manque de sommeil, ou à tout à la fois – Anne et mère, Bree et Ève, vélo et écureuils, passé et présent –, mais il a eu soudain la conviction que sa situation n’aurait pas été aussi catastrophique, voire qu’il n’aurait eu aucun souci à se faire, si ce foutu locataire n’avait pas croisé sa route. Sans ses jérémiades permanentes, sa maudite insolence, sa maudite arrogance, sa maudite indiscrétion, son maudit égoïsme, aurait-il perdu à ce point le contrôle de son destin, et celui-ci aurait-il paru aussi insoluble ?

Visiblement inconscient de la haine qu’il venait de susciter, l’autre s’est entêté.

Je n’aurais pas été surpris que ça sente la pisse, monsieur Kugel. Cela sentait déjà mauvais le jour où je suis arrivé ici. Mais cette odeur de merde, monsieur Kugel, c’est tout bonnement…

Kugel s’est dressé d’un bond, renversant sa chaise au passage, et a pointé un doigt menaçant sur le locataire.

Dehors ! a-t-il rugi.

Le locataire a reculé d’un pas.

Dehors, a répété Kugel en s’avançant vers lui. Ou fermez-la ! Cessez de me menacer, cessez de geindre, cessez, ou je vous jure que je vous fous dehors à coups de pied au cul !

Le sang cognait dans ses oreilles. Si jamais il ne se maîtrisait pas, il serait capable de le tuer, ce fils de pute.

Solomon ! s’est écriée Bree.

Jonas s’est mis à hurler.

Le locataire a tourné les talons et s’est esquivé.

Bree a pris Jonas dans ses bras, et soudain Kugel s’est retrouvé à son tour avec un doigt menaçant pointé sous le nez.

Tu as intérêt à ce qu’il reste, a-t-elle sifflé entre ses dents. Puis, montrant le plafond : Et tu as intérêt à ce qu’elle s’en aille.

Attrapant le petit déjeuner de Jonas sur le plan de travail, elle est partie comme une furie.

Bree ! a appelé Kugel en la suivant.

À la porte d’entrée, elle s’est arrêtée et l’a fusillé du regard.

Et si ta mère ne casse pas sa pipe rapidement, je me charge de la t-u-e-r moi-même.

Elle a claqué la porte derrière elle. Il est resté dans le hall, les mains sur les hanches, tête baissée. Le silence soudain qui avait suivi l’esclandre de Bree était un soulagement. C’était toujours ça.

Tap.

Il a fermé les yeux.

Tap-tap.

Ne tapez pas sur les conduits, a-t-il dit tout haut.

TAP.

TAP-TAP.

Ne tapez pas sur les conduits, a-t-il répété, plus fort.

Des larmes de colère voilant ses yeux, il s’est jeté à terre et a hurlé dans la grille :

Ne tapez pas sur les conduits ! Cessez de taper ! Partez de chez moi, d’accord ? On a tous nos problèmes ! Vous n’avez rien de particulier ! Vous êtes comme les autres, vous êtes ordinaire, vous comprenez ? Vous faites chier, vous êtes une dégonflée, vous êtes peinarde, vous avez le foutu grenier pour vous, alors cessez de vous plaindre ! Moi, je suis en bas, j’essaie de vivre, de faire face à la réalité, pendant que vous vous planquez, que vous chouinez, que vous emmerdez tout le monde, alors fermez-la, fermez-la ! Trente-deux millions d’exemplaires, trente-deux millions d’exemplaires, voilà ce que vous avez eu pour votre peine ! Et moi, j’ai quoi ? Et les autres ? Rien, pas une seule putain de récompense, et c’est comme ça tous les jours, toute la sainte journée, alors fermez-la. Vous allez la fermer, oui ?

Il a entendu la porte de service s’ouvrir, et un moment plus tard mère a fait son entrée.

Le maïs pousse très bien, cette année, a-t-elle annoncé. Et les avocats ! Qui aurait cru ? J’ai toujours su que j’avais la main verte. Mais comment s’occuper d’un potager quand on est toujours sur la route, toujours en fuite, toujours pourchassé ? Pfffeuh. C’est sans fin, sans fin. Ils ne nous laisseront pas un instant de répit.

Elle a soupiré avant de se tourner vers lui.

Qu’est-ce que tu fais par terre ? À qui parles-tu ?

Tap.

C’est quoi, ce bruit ? a-t-elle poursuivi.

Tap-tap.

Et c’est ainsi, alors qu’il se tenait à quatre pattes devant une bouche d’aération malodorante dans laquelle il venait de s’époumoner, incliné devant sa mère qui le dominait de toute sa taille et se vantait d’une récolte qu’elle n’avait jamais semée, oui, c’est ainsi qu’il a trouvé la solution au problème Anne Frank.

Elle se tenait juste devant lui.

Il y avait déjà pensé auparavant, au fait que mère ne supporterait pas de descendre de la première marche du podium, mais désormais il en était certain. Il était là, des larmes d’indignation coulant sur ses joues, et elle se lamentait d’être chassée de son jardin…

Mère, a-t-il dit en se remettant lentement debout, je dois te dire quelque chose.

Elle ne pourrait pas supporter la concurrence d’une autre martyre dans la maison, pas une seconde, et surtout une qui avait les fameux chiffres sur le bras pour le prouver. Impossible. Il l’a entraînée jusqu’au canapé, s’est assis à côté d’elle.

Qui est mort ? s’est-elle enquise.

Personne n’est mort, a-t-il répondu. Je ne veux pas t’inquiéter, hein, mais l’autre nuit j’ai découvert quelqu’un… une vieille femme, bien plus vieille que toi… qui se cache dans notre grenier.

Mère a porté la main à sa gorge.

Dans notre grenier ? a-t-elle chuchoté.

Kugel a hoché la tête. Un grand bruit de chute provenant du haut de la maison leur est soudain parvenu.

Là, c’est elle, a-t-il dit à sa mère.

Tu me fais marcher.

Oh non. Et tu dois encore savoir quelque chose.

Il l’a dévisagée tandis qu’il prononçait les paroles fatidiques.

C’est une rescapée, mère.

Elle a froncé les sourcils en se raidissant.

Touché.

Une rescapée ? Je t’en prie ! Rescapée de quoi ?

De l’Holocauste, mère. Elle a le numéro. Et elle prétend… c’est là que j’ai besoin que tu m’aides… elle prétend qu’elle est Anne Frank.

Oh, par pitié, a-t-elle protesté. C’est une mauvaise plaisanterie, ou quoi ?

Il a fait non de la tête, puis il s’est mis à tout lui expliquer. Ses coups de fil, ses recherches, ses propres recoupements. Il n’était pas facile d’y voir clair, car elle ressemblait foutrement à Anne Frank et son histoire semblait vraisemblable.

Tu as appelé la police ? a demandé mère.

Non.

Tu as appelé le Centre Simon Wiesenthal ?

Oui.

Et ?

Tap, tap-tap. Tap, tap-tap.

Il a baissé les yeux sur la bouche de chauffage.

Elle m’appelle, a-t-il constaté.

Comment ?

Elle tape sur les conduits.

Pourquoi fait-elle ça ?

Elle est du genre exigeante. Viens, on va là-haut.

Maintenant ?

Mère n’en menait pas large, mais, chemin faisant, il lui a assuré que tout irait bien, et que si la situation la dérangeait, eh bien c’était sa maison, à elle aussi, et elle ne devrait pas se gêner pour prier la vieille dame de s’en aller, de se casser, quoi, d’aller trouver un autre grenier ailleurs. Il a ajouté que compte tenu de sa propre expérience de la guerre elle était plus à même que quiconque de décider si cette dame mentait ou pas, non seulement quand elle soutenait être Anne Frank mais encore quand elle prétendait avoir traversé l’Holocauste. Et si mère concluait que la vieille dame était une falsificatrice et qu’elle devait déguerpir sans attendre, eh bien, lui, Kugel, agirait selon ses vœux. Parce que après tout c’était aussi chez elle, ici…

Il a tiré sur la trappe, déployé l’escalier.

J’ai peur, a murmuré sa mère.

Il n’y a rien à craindre, mère. Elle est vraiment vieille. Elle ne pourrait pas faire de mal à une mouche.

Levant la tête, il a appelé Anne pour qu’elle descende.

Anne ? Vous êtes là, Anne ?

Rien.

Elle dort pendant la journée, a-t-il expliqué à mère.

C’est ridicule, a-t-elle rétorqué.

Il a attendu un instant.

Anne, c’est moi ! Je vous ai entendue taper, donc je me suis dit que j’allais venir voir si vous aviez besoin de quoi que ce soit.

Il a souri à mère tout en faisant tourner son doigt sur sa tempe, pour signifier qu’elle était un peu dérangée.

Tout va bien, Anne, a-t-il poursuivi. J’aimerais que vous fassiez la connaissance de ma mère. Je lui ai parlé de vous. Elle a adoré votre livre.

Comme il ne se passait toujours rien, mère lui a demandé s’il ne se payait pas sa tête, ou s’il n’était pas surmené par le déménagement. Soudain, ils ont entendu un grand bruit, celui d’un gros carton tombant lourdement sur le sol. Sursautant, mère a saisi Kugel par le bras.

Ça va aller, a affirmé Kugel.

Au-dessus de leurs têtes, il pouvait entendre quelque chose se traîner sur le plancher, s’approchant peu à peu de l’ouverture, et finalement le visage hideux de la vieille femme est apparu par la trappe.

Oh, Dieu du ciel… a balbutié mère, le souffle coupé.

Kugel était ravi. Elle était encore plus répugnante à la lumière du jour que dans la pénombre des combles, et il pouvait entendre la respiration haletante de sa mère.

Il a fait les présentations.

Anne Frank, voici ma mère. Mère, voici Anne Frank.

Les mains plaquées sur sa bouche, mère a ouvert des yeux énormes. Appuyée contre la trappe, Anne Frank a tendu un bras au bout duquel se trouvait une moitié de miche de pain d’Ézéchiel.

Comment appelez-vous cette saleté ? a-t-elle lancé.

Du pain d’Ézéchiel.

Est-ce que j’ai demandé ça ? a-t-elle crié. Ai-je demandé ça ?

Euh, non, a-t-il concédé, pris de court par cet accès de colère.

Bien sûr que non, a continué Anne Frank, puisque je ne sais même pas ce que c’est ! Mais je sais ce que ce n’est pas, monsieur Kugel. Ce n’est pas de la matsot !

À ces mots, elle a levé son bras et jeté la miche à toute volée. Kugel l’a esquivée de justesse et elle a atterri bruyamment derrière lui.

Vous n’auriez pas tenu cinq minutes, à Auschwitz ! s’est exclamé Anne Frank d’un ton méprisant. Pas cinq !

Sortant la tête des épaules, Kugel a regardé la moitié de pain rebondir le long du couloir avant de relever les yeux vers Anne Frank.

Bergen-Belsen, a-t-il corrigé.

J’ai d’abord été à Auschwitz, crétin ! Vous n’avez même pas lu mon journal, donc ?

Mère lui a lancé un regard de reproche en soupirant tristement.

J’ai lu La Nuit, a-t-il répondu, penaud. Quand Oprah en a parlé. Dans son émission littéraire, vous savez…

Avec un glapissement terrible, Anne Frank a levé le gros flacon de multivitamines pour personnes âgées qu’elle tenait dans son autre main et a visé Kugel. Cette fois, malheureusement, le projectile a atteint sa cible, en plein entre les yeux, et il a senti une vive douleur dans son crâne, au point qu’il n’a pas pu savoir tout de suite si c’était le flacon ou l’os qui s’était brisé. C’était l’un et l’autre, a-t-il conclu alors qu’il tombait à genoux. Plaquant ses mains sur sa figure, il les a tenues un instant devant ses yeux, comme s’il s’adonnait à quelque prière, effaré de découvrir que ses paumes étaient couvertes de sang.

Quand je dis matsot, a déclaré Anne Frank, j’attends des matsot. J’essaie d’écrire, monsieur Kugel. De composer des phrases, de décrire… Enfin, vous croyez que c’est facile ? Trente-deux millions d’exemplaires ! Et vous, voilà comment vous me récompensez ? Elie Wiesel ! Oprah Winfrey ! Pas de matsot ! Pas de harengs ! Pas de borscht ! Des vitamines ! Des vitamines !

Soudain, elle a tiré sur une corde et la trappe s’est refermée. Kugel n’avait pas remarqué cet astucieux stratagème qui lui permettait de replier la trappe d’en haut.

Ils l’ont entendue ramper tandis qu’elle regagnait sa cachette derrière les cartons.

Toujours à genoux, il a tâté son arcade sourcilière et senti qu’elle était déjà enflée. Du sang coulait jusque sur son menton, et il éprouvait toujours une vive douleur dans le crâne.

Il a levé les yeux vers sa mère. Celle-ci fixait du regard la trappe hermétiquement close, la bouche ouverte, les mains posées sur la base de son cou.

Elle est un peu exigeante, a-t-il marmonné.

Mère a secoué la tête.

Elle est merveilleuse, a-t-elle affirmé d’une voix transportée.

Et merde !

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