L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 6 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 6

6

 

PENDANT QUE BREE HABILLAIT JONAS en hâte et que mère s’habillait lentement, Kugel est allé à la cuisine. Il a rempli de légumes un sac en toile, puis a déverrouillé la porte qui donnait sur le jardin – il prenait soin de la fermer à clé chaque soir depuis le début des incendies, en s’arrangeant pour que Bree ne le voie pas faire – afin de se rendre dans le potager de mère où rien ne poussait jamais.

Ce grand rectangle de terre dure et poussiéreuse situé au milieu de leur terrain, entièrement entouré d’un haut grillage et divisé en petites parcelles surélevées, était le seul endroit du jardin dépourvu de toute végétation. Partout ailleurs, le gazon, les mauvaises herbes et les fleurs des champs poussaient à une vitesse étonnante, ce qui était assez ennuyeux car cela exigeait un entretien permanent et une tonte hebdomadaire, une corvée que Kugel détestait. Il avait tenté en vain de persuader sa mère d’utiliser de l’engrais, de veiller à ajouter du compost et d’arroser plus régulièrement, mais elle ne l’écoutait pas, s’entêtant à ratisser le sol stérile chaque matin pendant des heures, d’abord d’est en ouest, puis d’ouest en est, puis du nord au sud, puis du sud au nord, et là elle s’arrêtait un moment pour s’éponger le front, s’éventer avec son chapeau avant de tout recommencer.

Pénétrant dans le périmètre en veillant à ne pas laisser le vieux portillon grincer sur ses gonds, il a plongé la main dans son sac et s’est mis à arpenter le terrain désolé en laissant tomber de-ci de-là les légumes achetés au supermarché – radis, tomates, haricots verts et même épis de maïs épluchés. Plus tard, lorsque mère sortirait de la maison, elle sourirait en découvrant les résultats impressionnants de son jardinage opiniâtre.

Kugel ne savait pas très bien s’il répétait ce manège tous les matins pour sa mère ou pour lui ; quoi qu’il en soit, il ne supportait pas de la voir s’échiner chaque jour sans rien avoir à montrer, ni d’entendre ses pleurnicheries interminables. Même si elle n’avait planté que des graines de haricots, d’herbes aromatiques et de tomates – le cœur de Kugel s’était serré lorsqu’il l’avait vue porter au jardin ces sachets de semences déjà condamnées –, elle ne s’était jamais étonnée des nombreuses autres variétés qu’elle y découvrait, courges, concombres ou laitues. Au contraire, elle entrait dans la cuisine en se pavanant, portant des brassées de verdure qui venaient du supermarché, et, le menton levé avec prétention, se vantait d’avoir la main verte. Puis elle demandait à Kugel de bien vouloir garder pour lui ses leçons de jardinage. Quelquefois, et non sans remords, il déposait aussi des fruits, oranges, pommes, melons jaunes, voire des cubes de cantaloup dans des barquettes en plastique, mais mère était si certaine de ses pouvoirs d’horticultrice que ces apparitions miraculeuses ne semblaient pas la surprendre. La fenêtre de sa chambre donnait sur le jardin. Toutefois si elle avait fini par découvrir ce que Kugel fabriquait dehors chaque matin, elle n’en avait jamais rien dit. Il pensait qu’au fond elle préférait ne pas savoir.

La corvée n’était pas déplaisante, d’ailleurs, et les semaines passant il en était venu à apprécier la quiétude de ce moment solitaire. Sa mission l’obligeait à sortir tôt le matin, quand tout était encore tranquille. Il sentait la fraîcheur de la rosée sur ses jambes nues, emplissait ses poumons d’air pur, goûtait la paix et le calme des premières heures. Le soleil, encore bas dans le ciel, filtrait doucement entre les pins et les érables, et réchauffait son visage pendant que les oiseaux voletaient dans les frondaisons.

Ce matin-là, pourtant, il avait l’impression qu’on l’observait. Comme s’il était en train de faire quelque chose de mal. Il a jeté un coup d’œil vers la maison. Personne à la fenêtre de mère, ce n’était donc pas elle.

Bree ?

Elle n’appréciait pas qu’il dépense de l’argent pour acheter des légumes à mère, il le sentait, ni qu’il l’encourage à rester chez eux – c’est ainsi qu’elle voyait les choses –, mais jusqu’ici elle avait préféré ne pas se disputer avec lui sur le sujet.

Est-ce qu’elle avait fini par perdre patience ?

Mais il ne l’apercevait pas non plus.

Son regard s’est porté là-haut, juste en dessous du soleil levant, sur la lucarne sombre du grenier.

Était-ce la vieille folle qui l’espionnait ? le jugeait ?

Qu’elle aille se faire foutre.

Quel était son problème ? Qu’il mente à sa mère ? Qu’il éparpille tous ces légumes pour rien ? D’accord, d’accord, on sait que plein de gens meurent de faim dans le monde, mais après ? Ce ne sont pas ces quelques navets qui pourraient les sauver. Ou est-ce autre chose qui vous chiffonne, madame ? Le fait que je sois dehors par ce matin magnifique pendant que vous êtes coincée à l’intérieur ? Mais vous n’êtes pas « coincée », vous avez décidé d’être coincée, ce qui est très différent. Je suis ici depuis un quart d’heure, j’ai passé toute la journée d’hier dans le jardin et je n’ai pas encore vu une seule chambre à gaz.

Donc, allez vous faire foutre.

Qu’elle puisse le juger était assez comique ! Elle, une intruse, une affabulatrice, une voleuse qui sentait plus fort que les chiottes les plus infâmes, elle le jugeait ! Oui, c’était trop drôle.

Le soleil poursuivant son ascension, Kugel s’est abrité les yeux d’une main pour voir s’il la distinguerait à travers la vitre. Il ne voyait rien, mais dans le doute il a tendu le majeur en l’air, au cas où elle serait là, en train de l’espionner. Puis il a repris son labeur.

Ça gâchait tout d’être observé de la sorte.

Qu’est-ce qu’elle y connaissait, de toute façon ?

L’emmerdeuse.

Elle n’allait pas lui dicter ce qu’il devait faire ou ne pas faire. Ce n’était pas elle qui faisait la loi, ici.

C’est ma foutue maison.

Il devait la mettre à la rue, purement et simplement. Au diable les autres et leurs jugements. Il allait monter là-haut et la sortir de là à coups de pied dans ses vieilles fesses.

Il a effectué un dernier tour dans le potager, dispersant les fruits et légumes qui restaient dans le sac, tous sauf une pomme, qu’il a fourrée dans la poche de sa veste.

Elle avait sans doute faim.

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