L'Espoir, cette tragédie
Chapitre 8
8
DANS LE CIEL, LE SOLEIL ÉTAIT COMME… vous savez ce truc. Une brise soufflait tel… Oh et puis peu importe.
J’ai eu tellement peur, a dit mère.
La porte est juste ici, lui a expliqué Kugel. Il suffit de la pousser.
Il lui a montré comment faire, ce qui leur a permis de quitter le potager.
Tu vois, ce n’est pas compliqué, mère. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et je dois gérer un problème très compliqué, très délicat, enfin, avec plein d’aspects complexes et… bon, je ne peux pas courir jusqu’ici à chaque fois que…
Tirer pour entrer, pousser pour sortir, a résumé mère en secouant la tête. Partout ailleurs, c’est le contraire ! Ils l’ont fait exprès, ces propriétaires allemands, pour me torturer et me rendre folle.
C’est moi qui ai fait ce potager pour toi, mère, pas les Allemands.
C’est toujours la même chose depuis la guerre, a-t-elle murmuré.
Il a passé un bras autour de ses épaules et ils sont revenus à pas lents vers la maison.
Je sais, a soupiré Kugel.
Il avait à peine six ans quand il s’était réveillé un matin et s’était aperçu que son père n’était plus là. Les mois suivants, les explications de mère avaient souvent varié. Parfois, elle lui disait qu’il avait disparu ; d’autres fois, qu’il était mort ; d’autres encore, qu’il avait été assassiné. Mauvais endroit au mauvais moment, concluait-elle alors. Tout ce que Kugel tenait pour certain, c’était qu’il n’était plus là. La vie avait été douce, puis elle était devenue difficile. De nuit comme de jour, ça craignait. Il se demandait parfois s’il n’aurait pas été préférable que père soit parti plus tôt, qu’il ne l’ait jamais connu, n’ait jamais connu non plus de temps meilleurs. D’après le professeur Jovia, le fait de savoir qu’il y avait eu du bonheur, un passé plein de joie, de paix et de sécurité avait rendu tout cet épisode très pénible pour le petit Kugel. Faire le deuil de ce qui n’était plus et non de ce qui avait été : là était l’origine de toute souffrance humaine. La crainte d’un enfer à venir était moins cuisante que la connaissance d’un Éden qui n’existait plus. La punition n’est pas l’enfer, aimait à noter le professeur, mais le fait qu’il y ait eu un paradis.
Quoi qu’il fût arrivé à père, mère le haïssait maintenant, d’une haine farouche et totale, et elle voulait que Kugel le haïsse aussi. C’est donc ce qu’il avait fait. Mère était blessée, triste, en proie à une peine qu’il ne pouvait apaiser. Elle se retrouvait tout à coup mère célibataire de deux enfants en bas âge – la sœur de Kugel, Hannah, n’avait même pas deux ans – et puisqu’il n’y avait pas de dépouille mortelle, pas de mort officielle, il n’y avait donc pas d’assurance vie non plus. Le petit Kugel avait l’impression que du jour au lendemain sa mère était devenue vieille et aigrie, et aucun de ses efforts pour la rasséréner – pas même le fait qu’il participe aux tâches ménagères – ni ses bons résultats scolaires ne paraissait la consoler. Ainsi donc, détester père était le moindre qu’il puisse faire. Et aussi le plus. La haine étant tout ce qu’il pouvait offrir à sa mère, il haïssait son père.
C’était peu de temps après la disparition de son mari qu’elle avait commencé à faire référence à la guerre. Il semblait à Kugel que cela avait débuté le lendemain de leur arrivée dans l’appartement minuscule. Mère avait laissé quelques cartons dans la cage d’escalier, si bien que M. Rosner avait tambouriné à leur porte en invoquant toutes sortes de règlements municipaux et en proférant toutes sortes de menaces. Mère lui avait ouvert, avait présenté des excuses et, alors que la diatribe du propriétaire tirait à sa fin, elle avait glissé d’une voix douce :
C’est toujours la même chose depuis la guerre…
Ces mots avaient calmé le courroux de M. Rosner, qui, les mains sur les hanches, avait lentement secoué la tête avant de répondre :
Ça va aller.
Ces salauds, avait continué mère.
Ça va aller, avait-il répété.
À l’époque, sa mère était tout son univers, il l’aimait profondément, admirait sa force, sa résistance, et la facilité avec laquelle elle avait cloué le bec à ce cochon de Rosner. Il n’avait donc pas été surpris d’apprendre qu’elle était une héroïne de guerre. N’était-elle pas déjà une héroïne, à ses yeux ?
Il ne lui avait jamais demandé à quelle guerre elle faisait allusion, ou pourquoi M. Rosner avait été tellement impressionné par sa remarque. Ses références restaient toujours vagues. « Ces salauds », lançait-elle, ou « Une telle cruauté », ou « Des familles entières décimées », ou « Plus jamais ça ».
Certains soirs, elle venait s’asseoir au bord de son lit et lui racontait des histoires effrayantes d’émeutes, de tortures et de pogroms.
C’est quoi, un pogrom ? avait-il demandé.
Un soir, quand il avait huit ans, mère était entrée dans sa chambre, avait repoussé les mèches sur son front et lui avait annoncé qu’il était temps qu’il apprenne l’existence d’un endroit terrible nommé Buchenwald. Elle avait apporté un gros livre qui avait pour titre L’Holocauste, et elle lui avait montré les photographies à l’intérieur : des fosses communes, des prisonniers faméliques, des tas de corps dénudés. C’est ton oncle, disait-elle. Là, c’est la sœur de ton grand-père. Et là c’est le père de ton cousin.
Ça, c’est quoi ? avait-il encore demandé en montrant l’abat-jour qu’elle avait posé sur sa table de nuit.
C’est ton grand-père, avait-elle répondu en poussant un profond soupir.
Puis elle avait enfoui son visage entre ses mains et éclaté en sanglots.
Je suis tellement seule, bredouillait-elle entre deux hoquets. J’ai tellement peur. Comment a-t-il pu me laisser ? Comment a-t-il pu me faire ça ?
Puis elle avait secoué la tête, ne cherchant plus à cacher ses larmes.
Quel salaud, avait-elle chuchoté.
Attrapant l’abat-jour, il l’avait retourné en tous sens.
Ça, c’est Zeide ?
Mère s’était alors aussitôt ressaisie et avait acquiescé d’un signe de tête.
Tu as vu comme ils nous traitent ? avait-elle murmuré. Il n’y a pas de paix, jamais de paix. Partout où nous allons, nous nous cachons. Toujours et encore plus de terreur.
C’est marqué Made in Taiwan, avait-il observé.
Mère l’avait dévisagé, la déception se mêlant à la fureur dans ses yeux bouffis par les larmes.
Bon, ils n’allaient pas mettre Made in Buchenwald, quand même ? avait-elle rétorqué d’un ton cinglant.
Non, avait reconnu le petit Kugel.
Si le but recherché en lui donnant cet abat-jour avait été de lui apprendre à se méfier de son prochain, l’effet avait été si l’on peut dire inverse : Kugel avait développé une peur phobique des objets inanimés. Puisqu’un abat-jour se révélait être son grand-père, se pourrait-il que le canapé soit son cousin ? Et l’ottomane sa tante ? L’armoire le regardait d’un sale œil, il en était sûr. Des fois, il descendait pour aller pisser contre la façade de l’immeuble parce que l’idée lui était venue que le siège des toilettes était son oncle et le miroir de la salle de bains un lointain parent révulsé par ses pratiques les plus secrètes. Des décennies après, Kugel restait un anthropomorphiste acharné qui souffrait de l’agonie des bûches qu’il condamnait à la cheminée, de la panique des slips qu’il enfermait dans le cyclone de la machine à laver, de l’affliction de toute la famille des créatures innocentes – sauterelles, fourmis, grenouilles – qui connaissaient une mort ignominieuse sous les lames de sa tondeuse à gazon.
Plus jamais ça, crissaient les araignées.
Plus jamais ça, renchérissaient les criquets.
C’est seulement deux ans après, à son entrée en sixième, qu’il avait appris la vérité. Mme Rosengarten, son professeur d’histoire, avait organisé une visite scolaire au musée de l’Holocauste. La sixième était un tournant important, avait-elle déclaré à la classe, et vous êtes maintenant assez grands pour découvrir le degré d’inhumanité que l’homme peut atteindre à l’égard de son semblable. Les gloussements nerveux des élèves avaient été rapidement remplacés par des chuchotements intimidés et révérencieux. Les yeux larmoyants, les filles avaient reniflé à qui mieux mieux, les garçons avaient feint l’impassibilité typique de leur âge et de leur sexe. Mais leur silence, très atypique, lui, alors qu’ils avançaient d’une salle à l’autre, en disait long. Dans la section intitulée « Les convois », une image notamment avait fait stopper la petite procession. Occupant tout un mur, elle représentait un wagon à bestiaux. Par les barreaux de la petite fenêtre, quatre jeunes femmes avaient passé un bras et faisaient des signes amicaux au photographe. Peut-être était-ce leur jeunesse, vingt ans et quelques, qui les avait impressionnés à ce point, ou peut-être le fait qu’elles étaient jolies, avec de longues chevelures blondes, et paraissaient beaucoup plus humaines que les déportés hagards au crâne rasé qui hantaient la plupart des autres photos, peut-être était-ce aussi parce qu’elles souriaient en agitant la main, s’attendant si peu à ce qui les attendait, si ignorantes de la gravité des événements qu’elles ne se doutaient même pas qu’elles seraient mortes avant que le train n’atteigne sa destination. Enfin, quelle que soit la raison, les élèves étaient restés plantés devant la gigantesque image, tétanisés par l’horreur. Pendant un moment, personne n’avait bougé ni soufflé mot, puis Kugel s’était avancé d’un pas et, le doigt tendu vers celle qui se tenait le plus à droite de l’ouverture, sa voix d’enfant tremblante d’émotion, il avait dit :
C’est… c’est ma mère.
Puis il s’était pris la tête entre les mains et s’était mis à pleurer.
Les autres élèves en étaient restés bouche bée.
Ces salauds, avait-il bafouillé entre deux sanglots.
Ellen, la jolie brune qui était assise à côté de lui en cours de maths, avait posé sur lui ses yeux bleus étincelants mais emplis de tristesse. Kevin, la star de leur équipe de football, lui avait donné une tape réconfortante sur l’épaule.
Ta mère ? s’était récriée Mme Rosengarten. Ce n’est pas ta mère.
C’est elle ! avait insisté Kugel. Elle me l’a dit.
Ta mère a le même âge que moi, Solomon, avait répliqué Mme Rosengarten d’une voix calme. Elle n’était même pas née quand cette photo a été prise. Et elle est née à Brooklyn, en plus.
Comment vous sauriez ? s’était indigné Kugel. Vous ne savez rien du tout !
Je connais ta mère. Nous étions ensemble au camp de vacances Sackamanoff. Dans les Catskills. La cuisine était atroce, jeune homme, mais ça n’avait quand même rien à voir avec Auschwitz.
Secouant la tête de droite à gauche, elle avait fait signe aux élèves de la suivre.
On y va, les enfants.
Ellen avait levé les yeux au ciel quand elle était passée devant lui. Kevin lui avait donné une sérieuse bourrade :
T’es mort, toi, avait-il lancé entre ses dents serrées.
Conséquence de cet incident ou de cette recherche de quelque vérité inatteignable ? Le temps passant, Kugel était devenu un lecteur avide, affamé de savoir, et il avait excellé dans toutes les matières. Son idée étant que s’il n’était pas en mesure de soulager sa mère de son passé, du moins pourrait-il lui assurer un avenir meilleur. Les livres lui semblaient contenir toutes les réponses, les clés ouvrant au bonheur, à la vie. Il suffisait d’en lire énormément.
Les affirmations de Mme Rosengarten étaient justes, il les avait vérifiées. Mère était née à Brooklyn en 1945, l’année même où les hostilités entre les Alliés et l’Axe s’étaient officiellement achevées. Il en avait conclu que par ses mensonges sa mère avait voulu le protéger d’une horreur encore plus indicible qu’elle avait personnellement vécue. Était-ce d’une autre guerre qu’elle parlait ? Avait-elle été en service au Vietnam ? Envoyée en Corée ? Un après-midi, il avait pris le métro pour se rendre dans l’Upper Eastside, chez sa grand-mère, qui lui avait montré un album rempli de photos illustrant l’enfance insouciante de mère à Brooklyn, son adolescence décontractée dans les Catskills et, plus tard, sa vie de jeune épouse épanouie dans une banlieue cossue.
Jamais souffert un seul jour dans sa vie, avait tranché grand-mère en secouant la tête.
Tout déconfit, il avait refermé le lourd album d’un geste rageur qui avait fait sursauter sa grand-mère.
C’est toujours la même chose depuis la guerre, avait-elle gémi en plongeant son visage dans ses mains.
Il avait vite compris que grand-mère non plus n’avait pas connu la guerre. Les Kugel étaient des Américains de la cinquième génération. Aucun d’eux n’avait vu le feu des armes. Ils avaient perdu de la famille pendant l’Holocauste, évidemment, mais c’était pour l’essentiel des cousins, plutôt lointains.
Grand-mère était morte quelques mois après, et encore quelques mois plus tard, le soir où Kugel avait terminé sa dernière année de collège, mère était entrée dans sa chambre, s’était assise au bord du lit. Après avoir repoussé les mèches sur son front, elle lui avait tendu une boîte peinte en noir. L’intérieur était tapissé de velours rose, le fond de satin rose, et au milieu de cet écrin reposait une savonnette d’un blanc crémeux.
Qu’est-ce que c’est ? avait-il demandé.
Ton arrière-grand-mère, avait-elle répondu.
Et elle avait plongé son visage dans ses mains.
Ces salauds !
Kugel, qui avait alors treize ans, ressentait le besoin de s’affirmer, de déployer ses ailes. Il avait de moins en moins de patience à l’égard des mensonges de sa mère – inventions ? exagérations ? mythes ? –, et cette fois encore il avait osé l’affronter. Saisissant le savon, il l’avait retourné dans sa paume.
Elle s’appelait Bergamote ?
Fronçant les sourcils, mère lui avait arraché la savonnette de la main. Ses yeux étaient noyés de larmes.
Bon, ils n’allaient pas mettre « Auschwitz » dessus, quand même ?
Cela avait été la dernière fois qu’il mettait en cause les allégations de sa mère à propos de la guerre. À partir de ce jour, il avait résolu de ne lui manifester que soutien et sympathie. Puisqu’elle semblait avoir besoin de la guerre, il était content de la lui donner. Au moins était-ce autre chose que la haine, l’offrande qu’il était maintenant capable de faire à sa mère adorée. Il lui offrait la souffrance.
Doucement, a-t-il murmuré en l’aidant à passer par la porte de la cuisine.
Il l’a conduite le long du couloir. Puis, une fois dans sa chambre, il l’a soulevée pour la déposer sur son lit.
Repose-toi un peu, a-t-il conseillé.
Ces salauds, a fait mère.
Je sais, a-t-il répondu. Je sais.
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