L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 20 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 20

20

 

IL N’Y AVAIT AUCUN DOUTE LÀ-DESSUS, depuis qu’il l’avait informée de la présence d’Anne Frank au grenier, il avait noté des changements aussi indiscutables que troublants dans le comportement de mère. Pour commencer, elle avait cessé de récolter les légumes qu’il laissait dans son potager chaque matin, déclarant avec un air énigmatique qu’elle avait beaucoup plus important à faire, désormais. Il avait toutefois continué à y déposer une nouvelle récolte tous les jours, ce qui lui ajoutait une nouvelle corvée, encore plus pénible. Tous les soirs, il devait ramasser ce qu’il avait dispersé dans la matinée. Et ses nouvelles blessures ne lui facilitaient pas la tâche.

En tombant dans l’escalier du grenier, il s’était fait une série de contusions et d’égratignures, certaines bénignes, d’autres sérieuses. Sa cuisse droite présentait maintenant un grand hématome violacé qui lui faisait mal dès qu’il posait quoi que ce soit dessus. Cette jambe était si douloureuse qu’il avait pensé s’être cassé la cheville, mais les radios n’avaient détecté aucune fracture et les médecins ne lui avaient prescrit que des analgésiques et une béquille pour l’aider dans ses déplacements. C’était son poignet gauche qui avait été le plus touché, fêlure de deux des métacarpes, fracture à l’extrémité du radius, de sorte qu’il portait un plâtre qui allait du coude au bout des doigts et se terminait en forme de pelle plate pour maintenir le poignet et la main au même niveau.

Bien que les calmants lui aient permis de dormir d’un sommeil profond, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, il avait trouvé que la médecine d’urgence obéissait à une éthique chrétienne implicite qui le chiffonnait. Si vous souffriez suffisamment, on vous donnait de la Vicodine, si vous ne souffriez que modérément, il fallait se contenter de codéine, si vous ne souffriez pas du tout, on vous refilait du Tylenol et la note d’honoraires. Cette nuit-là, néanmoins, il avait été plongé dans une telle torpeur qu’il s’était reveillé le lendemain matin sans se souvenir d’un seul rêve. Un fait hautement appréciable, lui aussi. N’est-ce pas merveilleux, l’oubli…

Bree, déjà levée et habillée, était en train de remettre un peu d’ordre dans la chambre. Espérant une manifestation de sollicitude, Kugel a poussé un grognement qui se voulait déchirant.

Rien.

Il s’est donc levé pour prendre le flacon de médicaments sur la commode et, après avoir attendu que Bree soit tournée dans sa direction, il a porté un comprimé à sa bouche en grimaçant de douleur pour lui montrer que le moindre mouvement lui était affreusement pénible.

Elle l’a contourné pour sortir de la pièce sans un mot.

Et merde, a-t-il pensé.

Il a ensuite appelé le bureau pour parler à son supérieur.

Tampons hygiéniques, psalmodiait le message d’attente. Ongles coupés. Urine.

Son chef n’allait pas apprécier qu’il soit encore absent un jour, mais il pouvait s’estimer heureux que Kugel ne se soit pas cassé le cou. Ils seraient soulagés d’apprendre ça, au moins.

Oui, a-t-il dit à son chef, je sais… Bien sûr, oui… Entièrement ma faute, non… Une mauvaise chute, dans l’escalier du grenier… Si, le poignet gauche… Ah ah ah, non, ce ne devrait pas être un problème pour ça… Oui, c’est en effet une période difficile et je comprends, oui, ma maladresse n’est pas votre problème… Non, pas plus d’une journée, normalement… Demain, bien entendu… Merci, oui.

Puis il est descendu à la cuisine, où il s’est mis à remplir un sac de légumes pour le potager de sa mère. Deux tomates, une courgette. C’était sa faute à elle s’il s’était cassé le bras. Il a ajouté une poignée de fraises, un paquet de blancs de dinde en tranches. S’il ne s’était pas levé pour lui faire du thé, il ne serait pas monté voir Anne.

Après avoir pris une boîte d’asperges surgelées et un plateau de makis préemballé, il a passé les anses du sac sur son bras valide, saisi sa béquille, et il est parti dans le jardin en claudiquant. L’opération était devenue sacrément compliquée, maintenant. Chaque fois, il devait faire un pas en avant, caler sa jambe sur la béquille, poser le sac par terre, sortir un article, le positionner, repasser le sac à son bras, faire un doigt à Anne Frank, reprendre la béquille dans sa main, avancer encore et recommencer tout le foutu processus. Après quelques minutes de cette pantomime, il s’est soudain rendu compte d’un phénomène surprenant : ça poussait. Contre toute attente, de jeunes pousses vertes avaient percé ici et là la terre parcheminée du potager de mère. Au début, il a cru que c’étaient des mauvaises herbes, forcément, mais il a constaté que les tiges portant une ou deux feuilles étaient parfaitement alignées en rangs parallèles. Maintenant que mère avait cessé son labourage et son ratissage acharnés, elles pouvaient enfin se développer.

Du bout de sa béquille, Kugel a écrasé une première pousse. Il en a fait de même avec toutes les autres, ce qui lui a pris un certain temps. Au bout d’une heure, il était certain qu’elles étaient toutes mortes. Après avoir jeté les tranches de dinde par terre et dispersé les makis sur les plates-bandes, il est rentré à la maison en boitant.

La transformation la plus troublante de mère depuis qu’elle était au courant de l’existence d’Anne Frank était qu’elle semblait rajeunie, vivifiée, stimulée, et cette vivacité inédite était patente, ce matin-là, à la cuisine, tandis qu’elle s’affairait à préparer un plateau-souper pour la pensionnaire du grenier. Ce spectacle était un vrai tourment, pour Kugel. Elle qui était censée être à l’article de la mort était désormais infatigable. Elle allait et venait dans la maison avec une rapidité effarante, le dos presque droit, manifestant une détermination à toute épreuve. Le même escalier qui, quelques jours auparavant, lui avait tiré des gémissements d’agonisante et l’obligeait à faire une pause toutes les trois marches en soupirant bruyamment, une main sur les reins, elle le montait ou le descendait maintenant sans un arrêt, sans une plainte, avec la fougue d’une femme qui aurait eu la moitié de son âge. Au matin, qui pour Anne Frank était le soir, elle allait retirer les assiettes et les déchets de la nuit précédente ; dans l’après-midi, pendant qu’Anne Frank dormait, elle se rendait en ville avec Bree pour lui acheter de quoi manger et écrire ; le soir, elle lui faisait du café et un petit déjeuner, veillant à ce qu’elle ait tout ce qui lui fallait pour la nouvelle nuit de créativité qui s’annonçait.

L’inexplicable amélioration de l’état de mère avait également attiré l’attention de Bree, qui l’abordait de façon plus positive. Pendant qu’ils buvaient leur café ce matin-là – Tu ne sais pas où sont les filets de dinde ? a-t-elle demandé à Kugel –, elle a émis l’idée que ces progrès justifiaient un appel téléphonique à son médecin traitant, un éminent spécialiste en gériatrie, le Dr Lamb. D’après Bree, si mère se sentait assez bien pour s’occuper d’Anne Frank, elle pouvait également s’occuper d’elle-même. Peut-être le moment était-il enfin venu pour elle de quitter la maison et de les laisser en paix. Ainsi, ils seraient en mesure de louer la deuxième chambre du bas et, mieux vaut tard que jamais, d’avoir une vie à eux. Quant à Kugel, dont la toute récente patience envers Anne s’accompagnait d’une impatience grandissante à l’égard de sa mère, il était content d’avoir trouvé un point sur lequel Bree et lui pouvaient tomber d’accord. Par conséquent, dès que mère a eu terminé son propre petit déjeuner et s’est retirée dans sa chambre – Cet album de famille ne se fera pas tout seul, a-t-elle soupiré en partant –, ils se sont tous deux assis à la table de la cuisine pour appeler le Dr Lamb.

Quelques mois plus tôt, celui-ci avait examiné mère. C’était un grand type dont la brutale franchise avait impressionné Kugel. Alors qu’elle se reposait sur son lit d’hôpital, il l’avait prié de le suivre dans le couloir et là, avec une expression de sympathie guindée, il lui avait annoncé : Votre mère est mourante. Je suis désolé. Nous ne pouvons rien faire pour elle, mais nous pouvons esssayer de lui procurer un certain confort. Ou de minimiser son inconfort. De limiter ses souffrances.

C’est impossible, avait répondu Kugel.

Nous voudrions seulement faire en sorte qu’elle se sente mieux.

La faire se sentir mieux ne la fera pas se sentir mieux.

Le Dr Lamb l’avait scruté d’un air préoccupé.

Qu’est-ce qui la ferait se sentir mieux, alors ?

Qu’elle se sente mal.

Je vois, avait dit le médecin en hochant la tête. Nous pouvons arrêter le traitement contre la douleur. Supprimer les antidépresseurs. Limiter drastiquement les desserts, et prescrire des heures d’exercices épuisants.

Je crois qu’elle aimerait ça, avait répliqué Kugel.

Kugel a mis le téléphone sur haut-parleur. À côté de lui, Bree s’était emparée d’un bloc-notes.

C’est à propos de mère, a lâché Kugel.

Hmm-hmm, a fait le Dr Lamb. Et quel est le problème ?

Eh bien, elle a l’air, comment dire… elle a l’air d’aller mieux.

Mieux ?

Oui, mieux. Elle paraît pleine de… d’énergie. Pour quelqu’un à l’article de la mort, comme vous l’aviez suggéré. Vous aviez bien dit « à l’article » ?

J’avais dit « mourante ».

Exact.

Je vois… Et maintenant, vous voulez que je vous dise que tout va bien aller, qu’elle a passé un cap, qu’elle est tirée d’affaire ? Je ne peux pas faire ça, monsieur Kugel.

Elle dégage, a écrit Bree sur le bloc-notes.

Eh bien non, je n’allais pas… Je me demandais juste si vous estimiez qu’elle pouvait vivre seule à nouveau, reprendre sa vie normale, quoi. Je crois qu’elle aimerait ça.

Et vous aimeriez ça aussi, a relevé le médecin. Que ce soit terminé.

Eh bien, je pense qu’elle serait plus… heureuse. Je l’aime et je veux juste qu’elle le soit, vous savez. Heureuse.

Monsieur Kugel, la maladie de votre mère est de type dégénératif. Ce n’est pas quelque chose dont elle, ou qui que ce soit, puisse se remettre.

Il a regardé Bree en haussant un sourcil plein d’espoir, même s’il savait pertinemment que ce n’était pas la réponse qu’elle voulait entendre.

Je comprends qu’il soit difficile pour un enfant de devoir affronter la disparition prochaine de sa mère, a poursuivi le Dr Lamb. Il existe des traitements alternatifs que vous pouvez tenter, des pilules, des injections, des analyses, des sondes. Vous pourrez essayer l’acupuncture, l’homéopathie, la biorésonance, les massages thérapeutiques. Vous pouvez lui donner de l’argent protéiné, du cartilage de requin, du cerveau de singe et du sperme d’éléphant. Rien de cela ne lui fera de mal ni, je vous le garantis, ne l’aidera. Cela pourra la maintenir en vie durant un certain temps, c’est un fait, mais cela ne fera que retarder l’inéluctable tout en prolongeant ses souffrances.

Du sperme d’éléphant ? a répété Kugel.

Le conseil que je vous donne, c’est de laisser la maladie suivre son cours. Si nous pouvions intervenir d’une quelconque manière, nous n’hésiterions pas. Nous faisons tout ce qui est possible et c’est pourquoi nous ne faisons rien. Il y a un temps pour naître et un temps pour mourir.

Énergie ? Paranoïa ?

Et toute cette énergie soudaine, a repris Kugel, toute cette… paranoïa ?

Ces accès d’activité ou de positivité ne sont pas inhabituels chez les patients souffrant de la même affection que celle de votre mère, monsieur Kugel. Malheureusement, ce ne sont pas les signes annonciateurs d’une guérison, mais le début de la fin. Une dernière salve, je dirais.

Jetant un coup d’œil à Bree, Kugel a haussé les épaules.

Quant à la paranoïa, c’est de toute évidence la confirmation de ce que je viens de vous expliquer, a ajouté le médecin.

Donc, tout ce que nous pouvons faire, c’est attendre ?

Secouant la tête avec force, Bree a croisé les bras sur sa poitrine.

On ne peut pas continuer mais on continue, a lâché le Dr Lamb.

Et après, quoi ?

Après, avec de la chance, on meurt d’un coup. Oui, on peut au moins espérer ça.

Mais ce n’était pas ce que Bree espérait.

Je vais en ville, a-t-elle annoncé d’un ton glacial en se levant.

Puis elle est montée chercher son sac et ses clés.

La paranoïa de sa mère était assez réduite. Ces derniers temps, elle s’était mise à verrouiller les fenêtres le soir et à interrompre brusquement la conversation, quel que soit le sujet, dès que le locataire ou Bree entrait dans la pièce. Elle était devenue toujours plus méfiante à l’égard de tout, des voisins qui disaient bonjour de la main et de ceux qui ne le faisaient pas, des gens qui raccrochaient quand elle répondait au téléphone, des voitures qui passaient trop vite – ou trop lentement, ce qui était pire – lorsqu’elle marchait sur le trottoir. Mais elle n’était jamais aussi tendue que quand elle voyait le livreur d’UPS, lequel se présentait de plus en plus régulièrement à la maison. Cartons de matsot, boîtes de borscht et bocaux de harengs arrivaient tous les deux jours, et entre-temps c’étaient des livres sur les camps de concentration ou sur la meilleure manière d’éditer soi-même son livre. Mère l’observait de la fenêtre de sa chambre, de celle du salon, ou par le judas de la porte d’entrée.

Le klaxon maintenant familier du camion UPS a fait bondir Kugel, qui s’est hâté de boitiller jusqu’à l’entrée. L’afflux quotidien de ces paquets, de ces commandes qui étaient bien au-dessus de leurs moyens mettait Bree en furie, et il aurait aimé se débarrasser du livreur avant qu’elle ne redescende.

Mère était déjà à la fenêtre, écartant les stores pour regarder dehors. Quand Kugel est péniblement arrivé derrière elle, elle a eu un claquement de langue désapprobateur.

Pas bon, ça, a-t-elle chuchoté.

Mère…

On devrait acheter un livre électrique.

Un quoi ?

Un livre électrique.

Elle voulait dire un lecteur de livres électroniques.

Non, nous n’allons pas lui acheter un livre électrique, mère.

Elle pourrait télécharger tout ce qu’elle voudrait, a-t-elle plaidé. Toutes ces livraisons, c’est trop risqué. Je n’aime pas ça.

Laisse tomber, a-t-il soupiré.

Il n’avait pas d’argent pour un e-Book. Pas d’argent pour quoi que ce soit, d’ailleurs.

Il nous surveille, a continué mère.

Quoi ?

Il en sait trop. Je ne lui fais pas confiance.

Il n’y a rien à savoir, mère.

Après avoir déposé les cartons sur le perron, le livreur d’UPS a vérifié son écran. Baissant encore la voix, mère a susurré :

Il sait qu’on reçoit plein de colis, brusquement.

Et ?

Et s’il additionne deux plus deux ?

Deux plus deux égale Anne Frank dans notre grenier ?

Mère s’est retournée pour le dévisager.

Cette femme-là rôde pas mal dans le coin aussi, a-t-elle chuchoté.

Cette femme-là est mon épouse, mère.

Je me méfie d’elle.

Le livreur ayant frappé à la porte, Kugel est allé ouvrir et mère lui a emboîté le pas.

Attention, a-t-elle murmuré quand Kugel a ouvert le battant.

Bonjour.

Bonjour, a répondu le type d’UPS avec un sourire. Aïe, a-t-il ajouté en découvrant les blessures de Kugel. Vous avez relevé la plaque d’immatriculation de ce camion, au moins ?

Vous devriez voir dans quel état est l’autre gars, a répondu Kugel.

Avec un petit rire, le livreur lui a tendu sa machine à scanner et un stylo magnétique qu’il a sorti de la poche de sa chemise kaki.

C’est bon, maintenant, a déclaré mère.

Kugel lui a lancé un coup d’œil par-dessus l’épaule.

Vous recevez un sacré paquet de bouquins, ces derniers temps, a remarqué l’homme d’UPS.

Je suis un grand lecteur.

Oh, moi aussi, moi aussi. Mais les livres, c’est terminé, maintenant. Ma femme m’a offert un e-Book pour Noël, cette année. C’est autre chose, y a pas à dire.

Il paraît, a répondu Kugel en signant le bon.

J’ai remarqué que vous aviez masqué vos fenêtres, là-haut…

Mère a donné un coup de coude à Kugel.

Les courants d’air, a déclaré Kugel.

Ouais… Y a pas de petites économies, de nos jours. Bon, alors on se voit demain, hein ?

Oui, oui, a répondu Kugel.

Le livreur est remonté dans son véhicule et leur a adressé un signe avant de redescendre l’allée.

Il sait, a dit mère.

Il ne sait rien du tout.

Il nous a sans doute déjà dénoncés.

À qui ?

Peu importe.

Mère, je t’en prie…

Elle est retournée dans le hall d’entrée tandis que Kugel regardait la camionnette d’UPS s’engager sur la route avec un dernier coup de klaxon amical.

Il a souri et fait au revoir de son bras plâtré.

Il avait posé un tas de questions, non ?

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