L'Espoir, cette tragédie
Chapitre 27
27
JONAS TREMBLAIT VIOLEMMENT DANS LES BRAS DE BREE.
Son corps se convulsait à chaque sanglot.
J’ai entendu un monstre, a-t-il gémi.
Quand Kugel était petit, mère lui avait raconté que pour survivre dans une chambre à gaz il fallait uriner sur un mouchoir et le placer sur sa bouche et son nez quand le gaz commençait à sortir. Kugel ne savait pas du tout si c’était vrai. Si ça l’était, et si vous refusiez de vous mettre un bout de tissu plein de pisse sur la figure, vous mouriez bêtement ; si c’était faux, votre mort était encore pire, bien pire, parce que non seulement vous mouriez dans une chambre à gaz, mais en plus avec un chiffon plein de pisse sur la figure.
Est-ce qu’il devait apprendre l’astuce à Jonas ?
Comment pourrait-il ?
Comment ne pourrait-il pas ?
Et si ça marchait ?
Et si ça ne marchait pas ?
Bree berçait doucement le petit garçon en le serrant contre elle. Il arrive un moment dans l’existence où toute la colère accumulée se calme et se transforme en résignation, où l’on ne ressent même plus la nécessité d’exprimer sa rage. Ça ne vaut plus le coup, tout simplement. Il a paru à Kugel que Bree avait atteint ce point. Elle ne lui jetait plus de regards furibonds, ne grinçait plus des dents, ne se détournait plus de lui, elle se bornait à caresser le dos de son fils, les yeux clos, en murmurant Chut, chut, tout ira bien… Exactement ce qu’il avait dit à la biche.
Quand il a essayé de lui tapoter le dos lui aussi – le petit garçon portait son pyjama préféré, un pyjama Bob l’Éponge dont la gaieté lui a paru totalement déplacée, dans ce contexte –, Jonas s’est dérobé sous sa main. Kugel a senti son cœur se briser. Les enfants sentent tout, et là Jonas comprenait instinctivement ce qui se passait, à savoir que son père n’était pas à la hauteur. Qu’il merdait. Le père de Bob l’Éponge, lui, avait fait du bon boulot. Son fiston était content, confiant, épanoui. Difficile de dire quel père avait été celui de Patrick – peut-être l’avait-il laissé miséricordieusement tomber sur la tête alors qu’il n’était qu’un nouveau-né –, mais celui de Carlo Tentacule avait dû être un père catastrophique, pour avoir un fils aussi négatif, colérique, jaloux… Kugel ne voulait pas être un autre Mister Tentacule.
Les monstres, ça n’existe pas, a-t-il déclaré.
Si ça existe ! a crié Jonas. Je l’ai entendu.
D’accord, d’accord…
Mère a surgi dans la chambre, nouant en hâte la ceinture de sa robe de chambre.
J’ai entendu un hurlement, a-t-elle chuchoté.
Tout va bien, a fait Kugel en montrant le plafond du menton. Jonas a entendu un monstre.
Mère a déposé un baiser sur la tête de son petit-fils, lui a caressé distraitement le bras.
Ce n’est pas très gentil de dire ça, tu ne trouves pas ? a dit mère.
Kugel l’a rappelée à l’ordre.
Mère !
Et là, un son qui en effet était monstrueux a résonné dans la pièce, quelque chose entre le rugissement et le halètement, et toute la petite famille a sursauté. L’horrible bruit a recommencé. Kugel a levé les yeux. C’était Anne Frank, il en était sûr. Anne Frank qui était… qui était en train de vomir dans le conduit de chauffage.
Jonas s’est mis à hurler. Le serrant contre elle, Bree a attrapé sa couverture et s’est ruée hors de la chambre.
Et merde.
Il s’est apprêté à monter au grenier, mais mère l’a retenu par la manche de sa chemise.
Ce n’est pas sa faute. Elle est âgée, en mauvaise santé. Mon Dieu, qu’est-ce que cette femme va…
Se libérant de la poigne maternelle, Kugel a couru jusqu’à l’escalier du grenier, qu’il a grimpé d’un pas lourd. Il faisait chaud, là-haut. L’air était lourd, humide, chargé d’une odeur répugnante de vomi et de merde. Il a réprimé un haut-le-cœur, sur le point de vomir lui aussi.
Comment avait-il pu laisser les choses en arriver là ? Au début, il ne l’a pas vue. Tout ce qu’il a noté, c’est qu’elle avait retiré la grille de la bouche d’aération et que du vomi maculait le sol autour du conduit.
Tirant sa chemise sur son nez, il l’a trouvée derrière le mur ouest, en position fœtale sur son tas de couvertures effilochées, les paupières fermées. Une mare de vomi s’étalait près de sa couche.
Anne ? a-t-il dit à voix basse.
Elle n’a pas bougé.
Est-ce que… Est-ce que je dois prévenir quelqu’un ?
Elle a ouvert les yeux quelques secondes puis, sans répondre, les a fermés à nouveau.
Je dois prévenir quelqu’un ? a-t-il encore demandé. Qui faut-il appeler ? Anne, je ne…
Pensant qu’elle pouvait avoir froid, il a retiré une couverture sous elle et l’en a couverte. Puis il s’est dit qu’elle risquait d’avoir trop chaud, alors il l’a enlevée. Il est resté là, bêtement. Soudain, elle a éructé, le faisant bondir en arrière.
Je… je vais chercher un seau, a-t-il balbutié. Et du thé. Je vous ramène du thé.
Il a dégringolé l’escalier malgré sa jambe douloureuse. Dans le couloir, il a croisé Bree.
Il dort, a-t-elle chuchoté.
Elle se meurt, a-t-il dit du même ton.
Vite, il lui a remonté une tasse de thé et une théière d’eau chaude qu’il a déposées près d’elle avant d’aller ouvrir l’une des lucarnes pour aérer un peu. Redescendu à la cuisine, il a pris un seau, quelques rouleaux de papier, une bouteille de détergent. Mère faisait les cent pas dans le hall.
Est-ce que je devrais aller la voir ?
Laisse-la un peu tranquille, a conseillé Kugel.
Elle va bien ?
Elle ira bien.
Peut-être que je devrais aller auprès d’elle.
Mère. S’il te plaît.
Il lui a fallu un certain temps pour récurer le sol et le conduit. Il a dû pousser de sa seule main valide les cartons proches du tas de hardes afin de nettoyer tant bien que mal le plancher autour du corps prostré. Il a laissé le seau à portée de main d’Anne Frank, ainsi qu’un rouleau de papier. Tout en s’activant, il s’est promis de trouver un autre morceau de contreplaqué et de le clouer sur cette prise d’air aussi. Ensuite, il a remis les cartons en place et allumé la petite lampe de chevet à côté du lit resté inutilisé.
Tapez si vous avez besoin de quoi que ce soit. Anne ? N’hésitez pas à taper…
Revenu dans le couloir, il a laissé l’escalier du grenier déployé, au cas où.
Au cas où quoi ?
Au cas où.
Il était deux heures du matin.
Et Bree et Jonas n’étaient plus là.
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