L'Espoir, cette tragédie
Épilogue
ÈVE A BAISSÉ SA VITRE quand sa voiture est entrée dans l’allée de la vénérable propriété des Herschkopf, laissant le bruit du gravier crissant sous les pneus envahir l’habitacle. Elle a jeté un coup d’œil aux Cohen, Nick et Sharon, qui étaient assis à l’arrière serrés l’un contre l’autre, main dans la main. Sharon a souri à Nick.
Ce bruit, a-t-elle murmuré. Comme j’aime ce bruit !
Nick a souri, l’a embrassée.
Moi aussi.
Nous y sommes, a lancé Ève en souriant.
Elle s’est garée à l’ombre d’un grand chêne qui s’élevait devant l’imposante demeure de style victorien. Quand Nick lui a montré du doigt la balançoire suspendue à une branche, Sharon a souri à nouveau. Ève a souri à Sharon, qui a souri à Nick, qui a souri à Ève.
La veille encore, celle-ci était venue remettre en place la fichue balançoire, la quatrième en quelques mois. La précédente avait été coupée par des gamins, la nuit d’Halloween. Elle l’avait cherchée près d’une heure dans les fourrés, sans succès, et n’avait pas eu le choix : elle avait dû utiliser le pneu de la roue de secours dans son coffre. Ce remplacement lui avait coûté cent dollars, mais avec Nick et Sharon, elle ne voulait prendre aucun risque. Elle travaillait sur cette vente depuis douze semaines et n’allait certainement pas perdre l’affaire pour un foutu pneu.
Elle avait rencontré le couple en juin. La propriété des Herschkopf avait été la première qu’elle leur avait montrée. C’était le jour où elle avait parlé avec ce pauvre M. Kugel pour la dernière fois, peu de temps avant qu’il ne perde la vie dans ce terrible incendie survenu chez lui… Elle se rappelait que Sharon avait discuté avec lui et que, sur la route de la maison qu’elle allait leur faire visiter, elle n’avait pas mâché ses mots.
Ce type nous a demandé s’il pourrait se servir de notre grenier, figurez-vous !
Votre grenier ?
En cas de… d’un holocauste, avait complété Sharon en s’étranglant presque sur le mot. C’est incroyable, non ?
Ève avait tenté de calmer le jeu.
Ça n’a pas été facile pour lui, dernièrement.
J’ai perdu de la famille dans l’Holocauste, avait déclaré Sharon en croisant les bras sur sa poitrine. Plein de famille.
Passant son bras autour de ses épaules, Nick l’avait attirée contre lui.
Ces salauds, avait-il dit.
Ne parlons pas du passé, avait conseillé Ève d’un ton encourageant. Parlons de l’avenir, de votre avenir.
En tout, c’était maintenant leur cinquième visite ici. La maison était en bon état mais pas assez aux yeux de Sharon et Nick. En gros, ils adoraient l’extérieur mais détestaient l’intérieur. Parallèlement, Ève était en pourparlers avec un autre couple qui adorait l’intérieur mais détestait l’extérieur, et avec un autre encore qui adorait l’emplacement mais détestait la maison. À son humble avis, tous ces coupeurs de cheveux en quatre nombrilistes suffisaient à rendre caduc le concept même de paradis. Malheureusement, la maison Herschkopf ayant été classée monument historique par la Société du patrimoine de Stockton, Nick et Sharon étaient les seuls acheteurs potentiels qui pourraient réellement la transformer comme ils voudraient. Mais si les Cohen avaient les moyens financiers de refaire l’intérieur à leur goût, ils avaient entendu des récits effrayants à propos du stress engendré par les travaux de rénovation. Des couples nageant dans le grand amour soudain brisés ou, pire encore, lentement mais sûrement démolis au fur et à mesure que le foyer de leurs rêves était reconstruit, finissant par abandonner un nid de trois cents mètres carrés et d’un million de dollars destiné à un amour qui n’existait plus.
Enfin chez vous, a glissé Ève en les faisant entrer. Bon, je vous laisse entre vous.
Elle a attendu au salon pendant que Nick et Sharon refaisaient le même tour des lieux que les fois précédentes. D’abord la cuisine dans un silence qui semblait réprobateur, puis la salle à manger qui a provoqué divers hochements de tête, haussements d’épaule et murmures, puis l’ascension de l’escalier avec les sourcils froncés, puis les chambres à coucher où il a été beaucoup question de profondeur de penderies, puis un coup d’œil forcé au grenier avant le retour au rez-de-chaussée avec une pause-chuchotements dans le hall d’entrée – Crois-tu… Je ne pense pas que… Mais si on… Ça ne pourra pas… – et les retrouvailles avec Ève dans le living. Cette fois encore, celles-ci se sont accompagnées de maints soupirs et mouvements négatifs de la tête.
Nous sommes seulement un peu…, a commencé Sharon. Nous sommes seulement un peu inquiets.
À cause des travaux, a complété Nick.
À cause du stress, a corrigé Sharon.
Un peu inquiets ? a répété Ève en allumant une cigarette et en rejetant la fumée du coin de la bouche. Vous devriez l’être plus qu’un peu. Je ne suis pas quelqu’un de religieux, madame Cohen, je vous assure, mais je suis persuadée que Dieu a créé le monde en six jours. C’est un entrepreneur de première, c’est tout. Le meilleur. Mais je vais vous dire ceci : si ces six jours sont censés inclure les réunions avec les architectes, les discussions sans fin sur les plans, la compétition aux devis entre les maîtres d’œuvre et les prises de bec avec la commission des permis de construire, eh bien, que Dieu me fasse grâce, mais la Genèse n’est qu’une énorme fumisterie. La rénovation est une saloperie et je sais de quoi je parle, moi qui ai retapé tellement de maisons que j’en perds le compte. Croyez-moi, avant que les plans définitifs arrivent, vous aurez eu la tentation d’assassiner l’architecte, de vous étrangler mutuellement et de jeter les cadavres pourrissants dans les nouvelles fondations, et ce à condition que les maudits maçons aient daigné se présenter sur le chantier. Et je vais vous dire la cause de tout ça : les plans préliminaires.
Les plans préliminaires ? s’est étonné Nick.
Ève a développé sa démonstration :
Les architectes, voyez-vous, sont des menteurs professionnels. Ce n’est pas une attaque personnelle, ça fait partie de leur travail. Nous les payons pour qu’ils nous mentent, et si leurs mensonges ne sont pas assez fignolés nous les renvoyons à leurs tables à dessin pour qu’ils nous en présentent de nouveaux, plus énormes encore, des mensonges avec piscines à débord, plans de travail en marbre et sol chauffant. Les plans préliminaires sont de la pure fiction, monsieur Cohen. Des faux. Ils sont faits de rêves, d’espoirs et de mensonges. C’est pour ça que nous les aimons tant, ils sont totalement bidon. Le jardin d’hiver sera ici, nous y recevrons les voisins à dîner, nous mettrons le jacuzzi là-bas, là-haut, les chambres des enfants seront juste à côté de la nôtre, pour qu’ils sachent que nous sommes là, à côté d’eux maintenant, pour toujours et à jamais et plus encore… Et donc vous échangez une poignée de main, vous signez des chèques, vous faites donner le premier coup de pioche et c’est là que tout part de travers. C’est là, madame Cohen, que toute la merveilleuse fiction se transforme en hideuse réalité, et c’est là que le stress que vous avez mentionné commence. Quand la fiction est démasquée. C’est pour ça que les gens aiment tant les architectes mais détestent les entrepreneurs. Ceux-là se coltinent le grand bourbier du réel. Les architectes mentent et les corps de métier doivent leur mettre le nez dans leurs mensonges. Ah, d’accord, mais ici il y a un problème de drainage. Là, le puits est presque à sec, vous aviez remarqué ? Ici les fondations ne sont pas de niveau. Le solarium que vous avez prévu est exposé plein nord, donc question soleil, bonjour. Et autant oublier les sauteries avec les voisins parce que ce sont des enfoirés qui s’opposent à votre projet d’extension. Et puis le jacuzzi fait un bruit de dingue et bouffe de l’électricité à n’en plus finir… Enfin, quand toutes les disputes se sont achevées, quand le travail est terminé avec des mois de retard, quand la dernière camionnette d’artisan quitte votre allée, vous vous rendez brusquement compte qu’il y a quelque chose qui cloche dans votre appareil génital. Vos trompes sont bouchées, ses canaux à lui sont bouchés, ses couilles sont trop chaudes, ou votre utérus est trop froid, et donc ces chambres à coucher supplémentaires qui ont englouti la fin de votre crédit ne resteront que des symboles douloureux de trois mètres sur cinq, des évocations déprimantes de la progéniture que vous n’aurez jamais. Alors, face à toute cette horrible réalité, que faire ? Craquer. S’effondrer. Et il y a de quoi. La réalité est un cauchemar. On crie, on hurle, on essaie de rejeter sur l’autre la responsabilité du paradis perdu. Et soudain, vous vous apercevez que vous étiez bien mieux dans votre peau avant que le mot paradis ait été prononcé. Seulement, c’est trop tard. Tu ne peux pas revenir, Adam, et toi, Ève, désolé, mais tu ne peux pas remettre la pomme sur sa branche.
Donc… quelle est la solution ? a murmuré Sharon.
L’agent immobilier a écrasé sa cigarette sur le couvercle du poêle à bois.
Quand on ne peut plus continuer à rénover, a-t-elle noté d’un ton résigné, on continue à rénover. Parce que si vous arrivez plus ou moins à garder la tête hors de l’eau, il se passe alors quelque chose d’extraordinaire : un mois après, ou deux, ou trois, la fiction revient en force. Vous vous retrouvez assis devant le poêle à bois, en train de contempler les flammes et de siroter un verre de vin, et les souvenirs de votre courte vie dans cette maison sont déjà plus beaux que ce qu’elle a été. Vous réécrivez tout, en fait. Tu te rappelles la première fois que nous avons eu de l’électricité ? dites-vous avec un sourire attendri. Tu te rappelles comme on était contents, quand ils ont terminé les chambres ? Tu te souviens comme c’était amusant, quand on a peint la salle de bains ? Tu te souviens du soir où ils ont livré l’électroménager, quand nous avons préparé notre premier dîner dans notre nouveau chez-nous, et qu’après nous avons fait l’amour dans la cuisine ? Il y a des gens qui réécrivent le passé en l’embellissant, d’autres en le noircissant – le maçon était antisémite, l’architecte homosexuel nous détestait parce qu’on était hétéros –, mais d’une façon ou d’une autre, je vous le promets, la fiction reviendra. Pour la simple raison que ce qui n’est pas de la fiction est trop dur à supporter.
Levant la main, Ève a balancé les clés de la maison qu’elle retenait entre le pouce et l’index.
Alors, marché conclu ?
Consultant Sharon du regard, Nick a pris la main de Sharon dans la sienne et souri.
Sharon a souri à Nick.
Nick a souri à Ève.
Ève a souri à Sharon.
Sharon a reniflé, le nez levé.
Mais… cette odeur ?
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