L'Espoir, cette tragédie
Chapitre 23
23
EN SE RENDANT AU TRAVAIL LE LENDEMAIN MATIN, Kugel a aperçu une petite harde de ruminants qui se tenait de l’autre côté de la route après un tournant. On aurait cru qu’ils attendaient. Un cerf et plusieurs biches dans les hautes herbes du talus qui s’étendaient jusqu’à l’orée de l’épaisse forêt de pins, et derrière eux trois faons visiblement nerveux. Il a ralenti, s’attendant à ce qu’ils jaillissent sur la chaussée ou se dispersent sous les arbres, mais ils n’ont pas bougé. Même les petits, d’habitude agités, étaient figés sur place. Il s’est rapproché d’eux lentement et le groupe est resté immobile, comme captivé par les buissons derrière le talus. Il s’est rangé, s’est arrêté en prenant soin d’allumer ses feux d’urgence. Un léger coup de klaxon. Le mâle, le plus grand de toute la bande, a tourné brièvement la tête vers lui avant de reprendre sa contemplation avec un frémissement irrité. Ils paraissaient anxieux maintenant, les pattes tendues comme s’ils n’arrivaient pas à décider s’ils devaient rester ou s’enfuir, alors ils piétinaient et agitaient leur queue.
Il est sorti de la voiture.
Ils n’ont pas bougé.
Hé ! a-t-il lancé, claquant la portière pour leur faire peur.
Rien.
Il s’est dirigé vers les buissons que les animaux avaient l’air de regarder si intensément. Là, dans les mauvaises herbes et les ronces, tout près du bord de la route où elle avait été heurtée par un véhicule, gisait une jeune biche ensanglantée, brisée, le ventre déchiré par une blessure profonde.
Il a écarté la végétation pour s’agenouiller près d’elle. Les yeux de l’animal étaient grands ouverts, fixes, comme si elle méditait sur la soudaine difficulté qu’elle éprouvait à respirer. Elle ne bougeait pas. Comment aurait-elle pu ? Ses pattes étaient fracturées, son échine cassée. Regardant les faibles battements de cœur qui animaient le flanc de l’animal, Kugel a senti le sien se serrer au souvenir de Jonas dans un lit d’hôpital trop grand pour lui – l’image paraissait lointaine déjà, mais jamais distante, peut-être aujourd’hui, peut-être demain… –, Jonas qui avait tellement maigri qu’il pouvait presque voir son petit cœur palpiter sous la peau. C’est un instrument qui paraît si fragile, le cœur : trop enclin à s’arrêter, une fabrication japonaise alors que ce devrait être du solide ouvrage allemand. Il marche et puis, brusquement, il tombe en panne. Et ils vécurent. Fin.
Kugel a caressé les naseaux de la biche tout en lui murmurant les plus vieilles contre-vérités de la Création. Tout irait bien, il n’allait pas lui faire de mal, il trouverait du secours. Elle a poussé un cri étranglé, cherché à lever la tête. Ses congénères l’observaient de leur place avec… oui, impossible de ne pas le lire dans leurs yeux, avec espoir. Posant sur son poitrail le bout de deux doigts joints – chuut –, il a perçu l’agitation désespérée de son cœur. Lentement, délicatement, il a porté ses doigts dans la plaie ouverte du ventre. La biche a battu des paupières, s’est léché les lèvres. Il est entré plus loin dans la chair, jusqu’à ce qu’il sente le cœur terrifié cogner contre le bout de ses doigts. Il a regardé la harde immobile. Ils avaient l’air de penser qu’il était en train de l’aider, ou qu’il y avait une chance que ce soit le cas, et un instant il a été pris de remords de leur donner un tel espoir. Mais était-ce un si grand crime, professeur ? Un moment de faux espoir allait-il rendre leur peine plus intense ? Ou était la vraie bonté ? Cette mise en scène trompeuse des doigts sur son cœur, le front plissé, ce montage faussement rassurant, n’était-ce pas le moins qu’il puisse faire ? Ces quelques minutes où il touchait l’intérieur de la biche, sans bouger, étaient un laps de temps pendant lequel ils pouvaient encore croire qu’une solution était possible, et n’était-ce pas l’aide la plus généreuse qu’il était capable de leur apporter ?
Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien.
Demande et tu recevras.
Car Dieu aimait tant le monde qu’Il a sacrifié Son seul Fils, et ceux qui croient en Lui ne périront pas mais vivront à jamais.
Baratin, certes ; positif, cependant. Le meilleur baratin qui soit. Un mensonge, mais puisque tout est mensonge, pourquoi pas un de plus afin de calmer la douleur ?
Et là, la jeune biche a soupiré, reposé sa tête sur le sol, et Kugel a enfoncé ses doigts dans le cœur, qui s’est alors arrêté. Après un instant, il les a retirés avec précaution. Ils étaient chauds, mouillés, couverts d’un sang rouge foncé, presque noir. Il les a portés à son nez, les a humés, et lentement, très lentement, il les a portés à sa bouche et a fermé les yeux.
Allez tous vous faire foutre, bande de branleurs.
Ciao.
Puis il y a eu un coup de klaxon furieux, les animaux ont détalé, des pneus ont hurlé sur la chaussée, et il a entendu un bruit de verre brisé.
Personne n’a été blessé, même si Kugel était tout tremblant et l’autre conducteur fou de rage. Un policier a surgi.
Êtes-vous blessé ? a-t-il demandé à Kugel.
Oui, a-t-il répondu.
Le flic a baissé les yeux sur son plâtre et sa béquille.
Dans un autre accident ou dans celui-là ?
Un autre, a dit Kugel.
Les autres ne m’intéressent pas, a lâché le policier.
Tant mieux pour vous, a répondu Kugel.
Des formulaires d’assurance ont été échangés, des amendes rédigées, le policier a aidé Kugel à hisser son pare-chocs arrière dans le coffre et leur a dit qu’ils pouvaient repartir. Mais il était plus de midi quand il est arrivé au bureau. Son chef, qui était parti déjeuner, avait laissé un mot sur sa table. Si vous n’êtes pas là, c’est que vous vous en fichez.
Un chef indien du nom d’Isapwo Muksika Crowfoot a déclaré sur son lit de mort : Un petit instant et je ne serai plus parmi vous. Où je m’en vais, je ne saurais le dire. Nous venons du néant et retournons au néant. Qu’est-ce que la vie ? C’est l’éclair d’une luciole passant dans la lumière. C’est la buée de l’haleine du bison en hiver. C’est comme l’ombre qui court sur la plaine et va se perdre dans le crépuscule.
C’était un peu trop long pour des dernières paroles. Kugel n’arriverait sans doute qu’à balbutier le début, Un petit ins…, et il casserait sa pipe avant de pouvoir finir le reste. Un petit instant, méditerait Bree. Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ?
Jonas admonesterait ses enfants. Rappelez-vous les derniers mots de votre grand-père. La vie n’est qu’un petit instant.
Il s’est fait la réflexion que le message de son supérieur pouvait donner une bonne épitaphe : Solomon Kugel. Ce n’est pas parce que je ne suis pas là que je m’en fiche. Né. Mort.
En dépit de sa conclusion tragique, la rencontre avec la petite biche l’avait paradoxalement mis de bonne humeur. Peut-être que cette histoire d’espoir n’était pas si nulle, finalement. Que Jovia aille se faire foutre. Il s’est imaginé le professeur sur les lieux de l’accident, prodiguant son analyse au mâle tétanisé par l’horreur. Elle est foutue, vous comprenez ? Rester planté là tout triste ? Je vous le déconseille fortement.
Dans cette disposition d’esprit, et malgré son inquiétude initiale après la découverte de la note menaçante de son chef, il a décidé que, tout compte fait, c’était un élément globalement positif.
En fait, il n’avait pas été licencié, seulement averti. Ils auraient très bien pu le virer, d’autres l’avaient été pour moins que ça, mais ils s’en étaient abstenus, évidemment parce qu’il était un employé de valeur et parce qu’ils comprenaient qu’il traversait une période difficile. Cependant, l’indulgence avait des limites, il le savait, il n’était pas idiot, et donc il allait devoir redoubler de zèle, leur montrer que leur confiance en lui était justifiée et méritée. Inquiétant ? Au contraire, c’était exactement la tape sur la main dont il avait besoin. Il avait une famille à nourrir, n’oublions pas. À partir du lundi suivant, concentration et détermination, et à la fin de la semaine ce seraient des lettres de félicitation qu’ils poseraient sur son bureau, il le voyait déjà. Tout ce qu’il lui avait fallu était une petite poussée en avant, c’était bien naturel, tout le monde en avait besoin de temps à autre, et son supérieur, qui l’avait perçu car c’était un excellent supérieur, lui en avait enfin donné une.
Très bien, a-t-il songé. Poussé je suis et poussé je serai. Un nouveau départ. Une page blanche.
En rentrant à la maison le soir, il est tombé sur Bree et le locataire plongés dans une intense discussion sur le seuil. Le second avait les mains encombrées de valises, la première essayait de lui barrer le chemin. Tandis que Kugel avançait vers le perron, le locataire s’est mis à l’interpeller. Il exigeait d’inspecter le grenier sur-le-champ et d’y monter certaines de ses affaires, ou bien il s’en irait immédiatement.
J’ai payé pour cet espace, monsieur Kugel, lui a-t-il lancé du haut des marches. Ceci est du vol qualifié et je ne le tolérerai plus !
Remonté par ses nouvelles résolutions professionnelles et décidé à en faire de même sous son toit, Kugel a tenté de calmer le contestataire, lui demandant poliment s’il était possible d’aborder ce sujet comme des adultes sensés. Très vite, toutefois, il est apparu que le locataire allait quitter les lieux, et ce à l’instant même, si on ne lui laissait pas voir le grenier.
Écoutez, a plaidé Kugel, vous savez que ma mère vit avec nous parce qu’elle est âgée et souffrante.
Ce n’est pas mon problème, a coupé le locataire.
Non, en effet. Nous avons tous nos problèmes, nous ne pouvons pas toujours sauver la planète. Mais le monde va mieux, nous devenons meilleurs, l’avez-vous remarqué ? Les chiffres ne mentent pas, jamais, parce que au bout du compte il y a une raison à tout, n’êtes-vous pas d’accord ? Mais pour quelle raison je vous demande d’attendre ? Eh bien, la maladie de ma mère que je viens de mentionner a rendu nécessaire le fait qu’elle vienne habiter ici, avec nous. Personne n’est moins satisfait que moi de cette situation, je vous le garantis, mais puisque nous ne pouvions pas louer la chambre qu’elle occupe actuellement, et puisque le revenu de cette location était indispensable à l’équilibre de notre budget, nous avons été forcés, je dois vous le dire, nous avons été contraints de louer également le grenier.
Bree l’a dévisagé avec des yeux stupéfaits.
Vous avez loué le grenier, a répété le locataire.
Hélas, oui.
Foutaises !
J’aurais dû vous en informer plus tôt, je suis désolé, mais les médecins nous avaient assuré que mère serait décédée, à l’heure où je vous parle, et j’espérais installer l’autre locataire dans sa chambre afin de vous laisser toute la superficie du grenier dont vous avez besoin et qui, comme vous le soulignez justement, vous revient de droit.
Le locataire a croisé les bras sur sa poitrine.
Il y a quelqu’un là-haut, donc ?
Oui.
En ce moment même ?
Absolument.
Je ne vous crois pas une seconde.
Pourquoi ta voiture est toute défoncée ? lui a soudain demandé Bree.
Pourquoi, pourquoi… La vie, c’est un paquet de petits pourquoi, n’est-ce pas ? Un petit pourquoi par-ci, un petit pourquoi par-là. Plus de « pourquoi » que de « parce que », ah, ils sont rares, les « parce que », et puis une montagne de « donc », mais ça ne contrebalance pas le déficit de « parce que »… Elle est plutôt vieille, voyez-vous, a-t-il poursuivi en se tournant de nouveau vers le locataire, et plutôt mal en point. La femme du grenier, je veux dire, pas la voiture. J’avais des scrupules à louer cet espace sans vous prévenir, mais elle paraissait dans une situation assez… désespérée. Voulez-vous faire sa connaissance ? Vous comprendrez tout de suite de quoi il s’agit. Elle n’a pas apporté grand-chose avec elle, d’ailleurs je doute qu’elle ait beaucoup d’affaires à elle, et elle passe le plus clair de ses journées à dormir sur un petit tas de couvertures. Mais si vous désirez la rencontrer, elle est là-haut.
J’aimerais, oui, a confirmé le locataire. J’aimerais énormément.
Très bien.
Kugel s’est engagé dans l’escalier, le locataire sur ses talons et Bree sur ceux du locataire. Il n’était pas inquiet, il faisait encore jour et Anne Frank dormirait certainement ; et si elle était réveillée, c’était encore mieux. Il pourrait ensuite discuter avec le casse-pieds, chacun exprimerait ses plaintes respectives et il était sûr de pouvoir le convaincre de rester. Sa mère et Anne étant terriblement vieilles, le locataire aurait ce qu’il voulait, dès que l’une ou l’autre mourrait.
Je suppose que la pauvre femme a son cabinet de toilette particulier ? s’est enquis le type sans dissimuler le sarcasme dans sa voix.
Oh non, a fait Kugel. Et pas d’entrée privative non plus. Ce n’est pas du tout pratique. Vous allez vite vous rendre compte que vous avez obtenu la meilleure chambre.
Il était étonné de ne pas avoir pensé à ce stratagème plus tôt. Il arrive qu’un problème semble très ardu alors que la solution, relativement simple, se trouve sous votre nez depuis le début. Ce qui l’inquiétait était que Bree allait voir Anne Frank pour la première fois et il s’attendait à une réaction assez négative. Tout comme la sienne l’avait été au tout début, il fallait le reconnaître. Mais allez savoir. Bree éprouverait peut-être de la pitié. Pour lui, Kugel, sinon pour Anne. Enfin elle mesurerait ce qu’il venait de traverser.
Après avoir tiré la trappe, il a posé un doigt sur ses lèvres et entrepris l’ascension. Lentement, ils sont parvenus en haut. Pendant qu’il s’aventurait sur le plancher, Bree et le locataire sont restés prudemment sur les dernières marches, seules leurs têtes émergeaient de la trappe du grenier. Il s’est retourné pour leur faire signe de le suivre, tout content à l’idée qu’au moins un de ses problèmes allait être incessamment résolu. Et c’est là qu’il l’a aperçue. Anne Frank était on ne peut plus réveillée. Elle était accroupie de manière grotesque au-dessus de l’ouverture du conduit de chauffage, la jupe remontée autour de la taille, le visage rougi par l’effort.
C’est toujours la même chose depuis la guerre, a-t-elle soufflé.
Bree et le locataire se sont tournés vers elle.
Je me barre d’ici, a annoncé le locataire.
Bree a dégringolé l’escalier et s’est précipitée dans leur chambre, le locataire sur les talons, courant précipitamment vers la porte.
C’est une rescapée ! lui a crié Kugel. Une rescapée.
Dans le couloir déserté, les mains sur les hanches, une épaule contre le mur, il a reniflé avec insistance.
Bon, au moins, il savait maintenant d’où venait la puanteur.
Il n’était pas fou.
C’était déjà quelque chose.
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