L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 16 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 16

16

 

 

IL ÉTAIT DÉJÀ MIDI PASSÉ QUAND WILBUR MESSERSCHMIDT SENIOR a ouvert sa porte en peignoir et savates.

Kugel, a-t-il dit.

Senior, a répondu Kugel.

Dans la région, c’était ainsi que tout le monde l’appelait : Senior, et Kugel, qui se préparait à une dispute, à des dénégations, avait pensé qu’il était bon d’établir d’entrée une forme de complicité.

Senior s’est penché pour mieux examiner la bosse de la taille d’une balle de golf que Kugel avait sur le front, son œil violacé et enflé. La plaie faisait près de trois centimètres de long. Il avait posé un sac de glace dessus le matin, pendant que mère téléphonait à tous les magasins de la ville pour trouver des matsot. Il avait même pensé aller se faire poser des points de suture à l’hôpital avant de se raviser. Qu’allait-il raconter aux urgentistes ? Anne Frank m’a blessé avec un flacon de vitamines ? S’était ensuivie une série de réflexions :

Ils n’avaient pas de points de suture, à Auschwitz.

Ils n’avaient pas de Tylenol.

Ils avaient l’appel à quatre heures du matin, et ça durait des lustres.

Il n’aurait pas tenu cinq minutes.

Senior a claqué la langue et secoué la tête.

On dirait que vous avez contrarié la mauvaise personne, a-t-il dit.

Le passé est le présent, a déclaré Kugel.

Je suis pas sûr de suivre, a répondu Senior.

Son haleine sentait nettement le whisky.

C’est à propos de la maison.

Quoi, la maison ?

Kugel a lâché un soupir.

À propos du vieux sac que j’ai trouvé.

Kugel espérait une réaction, un signe, un tressaillement révélateur. Rien ne s’est produit.

Le vieux sac, a-t-il insisté. Au grenier.

Senior a fait non de la tête.

Des nerfs d’acier, a conclu Kugel en son for intérieur. S’il devenait nécessaire de se cacher dans le grenier de quelqu’un, Senior ne serait pas un mauvais choix.

Votre fils ne vous a rien dit au sujet d’un vieux sac que j’ai trouvé dans le grenier ?

Oh, celui-là, il entre, il sort, s’est emporté Senior avec un geste de colère. Il arrive, il s’en va, à toute heure. Il s’occupe de tout le monde, sauf de sa foutue famille…

Vous auriez laissé quelque chose ? a insisté Kugel, craignant que la conversation ne dévie. Au grenier, Senior ? Vous avez oublié quelque chose ?

Comme… un vieux sac ?

Exactement.

Naaon. Me rappelle pas avoir laissé le moindre vieux sac. Qu’est-ce qu’il y avait dedans ?

Finalement Kugel s’est jeté à l’eau.

Il s’agit… il s’agit d’une certaine victime de l’Holocauste.

Senior a incliné la tête de côté.

Au grenier, a précisé Kugel.

Senior s’est gratté le menton.

Elie Wiesel ?

Kugel a croisé les bras sur sa poitrine.

Vous m’avez vendu une maison avec Anne Frank dedans.

Senior a baissé les yeux, poussé un profond soupir, puis il a hoché la tête à plusieurs reprises et, reculant dans le hall, il a fait signe à Kugel de le suivre à l’intérieur.

Les Messerschmidt étaient l’une des familles fondatrices de Stockton. Arrivés aux États-Unis lors de la grande vague d’émigration allemande du milieu du XIXe siècle, ils avaient débarqué du bateau à New York mais ils étaient avant tout des fermiers et des charpentiers, comme tant de leurs semblables, et après de premières années difficiles, la génération suivante avait quitté la ville pour aller trouver un travail plus adapté à la campagne. Avec leurs maigres économies, ils avaient acheté un lopin de terre rocailleuse, qu’ils avaient fait fructifier grâce à un labeur aussi pénible qu’acharné. Bientôt à la tête d’une ferme prospère, les Messerschmidt avaient acquis plus de terres, sur lesquelles ils avaient bâti d’autres maisons qui pour beaucoup existaient encore aujourd’hui. La ferme initiale, dont une photo trônait au-dessus du canapé de Senior ainsi que sur les murs du conseil municipal de Stockton, et une autre plus grande, construite par leur fils, Angus, figuraient parmi les victimes de l’incendiaire. Ces incendies avaient profondément peiné les habitants de Stockton, qui avaient fait une collecte dans le but de reconstruire ces fermes historiques à l’endroit même où elles s’étaient jadis élevées.

Bref, a poursuivi Senior – ils étaient dans le salon de son petit pavillon et il était allé se verser un autre verre à la table derrière le sofa –, les Messerschmidt sont venus ici dans l’espoir qu’on leur fiche la paix. C’est ça, la vraie promesse de l’Amérique pionnière. On n’y cherche rien de plus qu’un peu d’espace et de solitude.

La bouteille de whisky dans une main et son verre dans l’autre, il s’est lourdement assis dans le fauteuil en face de la cheminée.

Mes ancêtres n’étaient pas américains et fiers de l’être, a-t-il reconnu, mais ils n’étaient pas allemands et fiers de l’être non plus. Il n’y a rien de plus dangereux que d’être fier de sa terre, c’est ce que je dis, moi. Le sol, c’est le sol, et c’est le même partout. Enfin, leur vie n’était pas mauvaise, en ce temps-là, ils ont construit, ils se sont enrichis et ainsi de suite, et puis la Première Guerre mondiale est arrivée. Teddy Roosevelt, ce gros fils de pute, s’est mis à rouspéter contre ceux qu’il appelait « les Américains avec un tiret ». « Germano-Américains », par exemple. Et paf, les bibliothèques ont enlevé tous les livres en allemand de leurs étagères, les rues avec un nom allemand ont été rebaptisées… Pendant ce temps, nous autres, Américains avec un tiret, on se précipitait pour acheter des bons pour l’effort de guerre, histoire de prouver notre patriotisme, et on a changé nos noms, on a fait semblant d’être ce qu’on n’était pas alors qu’on n’était ni l’un ni l’autre, pareil que tous ces Arabes qui ont couvert leurs bagnoles de petits drapeaux américains après le 11 septembre. Toujours la même histoire. Mes arrière-grands-parents ont changé Messerschmidt en Messersmith, et quelques années après mes grands-parents ont tout raccourci en Smith. De Messerschmidt à Smith en cinq décennies d’Amérique, alors toutes ces conneries de serment à la patrie… Si tu ne peux pas les battre, joins-toi à eux, ils disent, mais moi ce que je dis c’est que la plupart du temps tu peux pas les battre, et le reste du temps ils te laisseront pas te joindre à eux, alors qu’est-ce qui te reste ? Whisky ?

Non merci, a fait Kugel. À propos d’Anne Frank… ?

Mais Senior était lancé.

Bon, la guerre s’est terminée et mon père et ma mère ont décidé de revenir à leur nom de Messerschmidt, juste à temps pour la Seconde Guerre mondiale. Là tout a recommencé. Les Allemands ont été parqués dans des camps, mais on a eu la chance que les Américains détestent les Japs encore plus que nous. C’est parce qu’on leur ressemblait plus, donc on s’en est sortis un peu mieux. Mes parents étaient des Américains de la troisième ou quatrième génération… Mon père a construit la maison où vous vivez maintenant… Et ils étaient vachement plus yankees que nazis, mais laissez-moi vous dire un truc, quand ils ont appris tout ce que les nazis avaient fait aux juifs et consorts, c’était comme si c’était de leur faute à eux. Un truc terrible, ça. J’oublierai jamais. J’étais qu’un gosse à l’époque, mais ils m’ont montré toutes ces photos de camps, de cadavres… Ils ont dit que je devais voir ça, que je devais regarder ce que mon peuple avait fait. Un truc terrible. Je suis prêt à parier tout l’argent que j’ai pas et que j’ai jamais eu que personne à mille bornes à la ronde détestait les Allemands autant que mes parents. Ils ne voulaient plus en entendre parler ! Enfin bon, à vingt ans j’ai rencontré ma chère, chère Esther, qu’elle repose en paix, et on s’est mariés pas longtemps après. Et pas longtemps après ça mon père est mort, et ma mère a pas tardé à le rejoindre. Ça nous a laissé la maison pour nous, ma femme et moi, alors on a rangé un peu, on a mis leurs affaires de côté, et c’est comme ça qu’on est tombés sur elle au grenier.

La vieille dame ?

Senior a fait oui de la tête et s’est envoyé un coup de whisky.

Anne Frank, ouais.

Ce n’est pas Anne Frank, a dit Kugel.

Oh que si ça l’est, oh que si. C’est elle, sûr de sûr. Et c’est une vieille siphonnée, ça aussi c’est sûr. Quoique je la blâme pas, hein, après ce qu’elle a traversé et tout… Un truc terrible, vraiment terrible. Vous imaginez qu’Esther voulait que je la mette dehors, évidemment, et comment ! Mais c’est qu’elle était pas allemande, Esther. Je l’ai suppliée de ne pas m’obliger à le faire. Comment un Allemand pouvait jeter Anne Frank de son grenier, je lui ai demandé ? Tu vois déjà les gros titres ? « Les nazis frappent encore » ? « Un habitant de Stockton en rajoute une à six millions » ? Non, non merci, j’ai une vie privée et j’y tiens. Alors, j’ai fait lire le Journal à Esther et ça l’a touchée, et elle a été d’accord pour laisser Anne Frank rester encore un peu, le temps qu’elle finisse le livre sur lequel elle travaillait à cette époque.

Elle travaille toujours dessus, a précisé Kugel.

Senior a haussé les épaules.

Ça doit pas être facile, faut croire. Trente-deux millions de bouquins vendus, c’est pas de la rigolade. Enfin, les premières années ont pas été trop dures. Elle dormait la journée, bossait la nuit. Je lui achetais de la bouffe de temps à autre, mais c’est tout. Quand Wilbur Junior est arrivé, par contre, c’est devenu plus compliqué. Junior pleurait beaucoup, bébé, et ensuite ç’a été un petit gars très joueur, et tout ce bruit la rendait chèvre, la pauvre Anne. Quoique, bon, il a fini par l’appeler tata Frank et ils ont même été assez proches, quand il est devenu un peu plus grand. Il avait quinze ans lorsque Esther nous a quittés – elle avait le palpitant fragile – et je crois que ç’a été plutôt dur pour lui. Dur, ouais. Je ne suis pas parfait, monsieur Kugel, pas même très bon, faut reconnaître. Trop de picole, pas assez de jugeote, qu’est-ce que je peux dire ? J’ai pas été correct avec ce garçon, c’est un fait, et croyez pas qu’il me pardonnera un jour, non plus. Peux pas dire que je le blâme pour ça, non plus. Des trucs terribles, je lui ai fait, terribles.

Vous m’avez menti, a déclaré Kugel en se levant. Vous avez dit qu’il n’y avait aucun problème avec la maison.

Vous voulez me coller un procès ? Tout ce que je possède, vous l’avez sous vos yeux. J’avais pas l’intention de vous l’imposer, monsieur Kugel. Quand la bonne femme de l’agence m’a dit que vous étiez juif, j’ai pensé que c’était le Seigneur en personne qui vous avait envoyé, tout pareil qu’Il a envoyé son juif de fils, Jésus. Un Allemand peut décemment pas virer Anne Frank de chez lui, mais un juif, et comment qu’il peut !

De nouveau Kugel s’est insurgé.

Un juif ne peut pas virer Anne Frank de chez lui.

Plus facilement qu’un Allemand, en tout cas, monsieur Kugel. Ça, c’est sûr. Franchement, je suis désolé, mais j’ai payé plus que ma part. J’ai passé mes plus belles années à expier quelque chose que j’ai pas fait, ni mes parents, quelque chose qui est arrivé avant que je vienne au monde. Je me plains pas mais j’en ai soupé, d’expier, et j’ai même pas eu le temps d’expier des trucs que j’ai vraiment faits. Vous allez oublier qu’elle est là. Ça prendra un certain temps mais vous verrez, bientôt vous aurez oublié. Bon, vous dépenserez un brin plus en provisions, vous entendrez peut-être deux ou trois bruits la nuit, mais ce sera tout. Elle se suffit pratiquement à elle-même et tout ce qu’elle fait là-haut, c’est quoi ? Dormir et écrire.

Incroyable, a marmonné Kugel.

Senior s’est versé un autre whisky.

On a tous une croix à porter, monsieur Kugel. Vous avez jamais eu envie de vous cacher quelque part ? Vous avez jamais pensé que le monde est fichtrement trop laid pour qu’on le supporte un jour de plus ? Vous vous êtes jamais demandé dans quel univers de cinglés vous vous êtes fait entraîner, et vous avez entraîné votre fils ? On ne peut protéger ses gosses de personne, pas même de soi-même. Non, je la blâme pas, pas une seconde. De se cacher, et surtout pour écrire. On commet tous des erreurs, monsieur Kugel. Dieu sait si ç’a été mon cas. Vous y viendrez. Vous arriverez au point où vous comprendrez que ça y est, que ce qui reste à écrire de votre vie est sacrément moindre que ce qui a déjà été écrit et que ces pages ont rien, mais alors rien d’emballant. Tantôt elles sont trop tristes et vous auriez voulu qu’elles soient plus gaies, tantôt elles sont trop gaies et vous auriez préféré plus de tristesse. Et donc vous réécrivez, voilà. On fait tous ça. Vous ajoutez ici, vous biffez là. Vous êtes peut-être pas encore assez vieux, Dieu vous bénisse, mais moi j’aurai soixante-douze ans en janvier. Tous ceux de mon âge sont morts, et les plus jeunes attendent que je m’en aille. Je m’enferme à double tour, je prends soin de toujours rentrer chez moi avant la nuit. Je ne sors plus jamais avec mon portefeuille. Oui, j’en suis arrivé là. Vous saviez qu’il arrive un moment où vous pouvez plus sortir avec votre portefeuille ? Mais vous ne savez pas car, non, on n’y pense jamais. Toute sa vie, on s’inquiète de combien on a dans son portefeuille, et où on l’a laissé, et si on a mis tel reçu, et où est cette carte de crédit, et pourquoi je peux jamais retrouver mon permis de conduire là-dedans, mais on se dit jamais qu’il y aura un jour où on sera tellement faible et vulnérable qu’on prendra plus le risque de sortir avec ce foutu truc dans la poche. Moi, j’ai un peu de liquide sur moi, quelques billets à donner au gamin qui va vous coincer au coin de la rue. Si vous avez rien à leur donner, ils cogneront plus fort. En théorie, du moins. Je sais pas si c’est vrai, mais j’ai pas envie de vérifier par moi-même. D’accord, j’ai pas connu ce par quoi Anne Frank est passée. J’ai jamais vu un camp de la mort ou une chambre à gaz de mes propres yeux, mais la peur, c’est la peur. Vous avez jamais eu envie de prendre votre charmante épouse, votre petit bambin innocent et de vous enfermer dans un grenier quelque part ? Vous vous dites jamais que vous aimeriez ne plus jamais sortir, trouver quelqu’un d’assez généreux – une seule personne, ça suffit – pour vous apporter à manger de temps en temps ? Eh bien moi, si. Acceptez le conseil d’un type qui a de l’expérience, monsieur Kugel : tout ce qu’il y a de bon dans le « bon vieux temps », c’est que c’est presque fini. Si je pouvais trouver un gars qui me laisse me cacher dans son grenier, réécrire l’histoire de ma vie et attendre la fin, je signerais tout de suite.

Ils ont été interrompus par un claquement de portière. Kugel, qui s’était approché de la fenêtre, a vu Will descendre de son pick-up et se diriger vers l’entrée de la maison.

J’ai envisagé de prendre un chien, a-t-il dit tout haut.

J’ai envisagé de prendre une arme, a répondu Senior.

Un gros.

Une petite.

Will est entré, l’air renfrogné, puis son visage s’est soudain éclairé quand il a aperçu Kugel.

Hé, mister K, comment va ?

Ça va.

Senior a fait discrètement glisser la bouteille et le verre sur le sol derrière le fauteuil, là où son fils ne pouvait pas les voir.

Content de l’entendre, a dit Will, très content. Hé, on dirait que vous avez pris une balle de baseball dans la caboche, mister K !

À peu près ça.

Comment va notre amie ?

Elle est un peu exigeante, a répondu Kugel en haussant les épaules.

Vous lui transmettrez mon bon souvenir.

Kugel a promis à Will que ce serait fait, puis celui-ci est allé dans la cuisine sans adresser la parole à son père. Senior l’a regardé s’éloigner.

Ouais. Quelques remaniements du manuscrit, je dirais pas non…, a-t-il lâché en reprenant son verre.

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