L'Espoir, cette tragédie
Chapitre 24
24
LE SAMEDI MATIN, Kugel s’est rendu une nouvelle fois à la quincaillerie pour acheter de nouveaux gants en latex et une nouvelle brosse. Une fois sur place, il s’est rendu compte qu’il avait oublié son portefeuille et il a dû retourner le chercher chez lui. Peut-être commençait-il à être atteint de la même maladie dégénérative que sa mère. Peut-être allait-il tout oublier, bientôt…
Elle a recommencé, hein ? lui a lancé Vince.
Qui ?
La chatte qui pissait dans les conduits d’aération.
Chiait.
Chiait ?
Chiait.
Il faut que vous vous débarrassiez de cette bestiole.
Cette fois, Vince a recommandé un détergent industriel.
On a le Comme-Par-Miracle, on a Nettoie-Tout, mais le mieux c’est le Dévastateur. Très toxique, mais ça vous élimine pratiquement tout. C’est vendu avec deux sachets de masques jetables. Et… foutez cette chatte dehors.
C’était le dernier week-end de juin. Dans une semaine ce serait le jour de l’Indépendance, le 4 Juillet. En revenant à sa voiture, Kugel a remarqué que toute la petite ville – les voitures, les magasins, les maisons – était ornée de drapeaux, de banderoles et de panneaux. Cela avait toujours été l’une de ses fêtes préférées, même dans son enfance elle ne manquait jamais d’éveiller en lui une émotion qui allait bien au-delà du patriotisme : plutôt un sentiment d’appartenance, de fusion avec une nation d’inconnus.
Qu’est-ce qui avait changé, alors ? Pourquoi toutes ces bannières et tous ces festons le rendaient-ils soudain nerveux ? Était-ce à cause de l’Amérique ou à cause de lui ? Toute cette liesse lui semblait maintenant une forme de nationalisme particulièrement veule : non de la fierté mais de la peur, non de la jubilation mais de l’anxiété soupçonneuse. Était-ce à cause de la nation – une nation en guerre – ou était-ce à cause de lui ? Était-ce à cause d’Anne Frank ? À ses yeux, les affiches et les autocollants n’exprimaient plus l’unité, ils apparaissaient comme des menaces, des provocations. Ce n’était plus un appel à la fierté collective mais un appel à attraper un parfait inconnu par le collet.
Nous sommes unis.
Ces couleurs ne déteignent jamais.
Ce pays, aime-le ou quitte-le.
La silhouette sombre des tours jumelles avec les mots « N’oublions jamais » en rouge sang…
Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas oublier ? N’est-ce pas précisément ce que les terroristes voulaient, que nous nous souvenions ? C’est sans doute ce qu’ils se sont dit quand ils ont mis au point leur plan : Je te le jure, a proclamé l’un d’eux, ils vont jamais oublier ça ! Et un autre : Non, ils pourront jamais oublier ça…
Alors, oublions.
Terminé.
Fini.
Si encore il y avait eu des leçons à tirer. Est-ce que le lendemain nous savions quelque chose de plus que la veille, avions-nous acquis un peu de sagesse, de vérité, de connaissance ? La vie est courte ? Grande nouvelle. Les hommes tuent et sont tués en retour ? Mais encore ?
Rien.
Que dalle.
Je vois des inondations, dit Nostradamus, des incendies et des guerres.
Non, sans déconner ?
Oublions, donc.
Mon ami Mohammed et moi, on va aller voir le match des Giants.
Mohammed ? Quoi, tu ne te rappelles pas le 11 Septembre ?
Non, pourquoi ?
Quel mal y a-t-il à oublier ? Qu’est-ce que nous gagnons à nous souvenir ? Kugel avait lu quelque part que la guerre des Balkans était parfois appelée la « Guerre des grand-mères », parce que durant cinquante années de paix c’étaient elles qui avaient rappelé à leur progéniture les raisons de leur haine mutuelle, raconté à leurs petits-enfants les atrocités passées, les horreurs de jadis. N’oubliez jamais ! s’écriaient-elles, alors les petits-enfants se sont souvenus et ils en sont morts. Il avait lu également que Darius le Grand, afin de ne pas oublier ce que les Athéniens lui avaient fait endurer, avait un page qui lui chuchotait à trois reprises à l’oreille, chaque fois qu’il se mettait à table : Souviens-toi des Athéniens !
Connard.
Si on n’apprend pas du passé, a dit quelqu’un, on est condamné à le répéter. D’accord, mais si la seule chose que nous apprenons du passé est que nous sommes condamnés à le répéter ? La cicatrice est souvent pire que la blessure, apparemment. Si seulement il existait un détergent miracle contre le passé. Une vie qui sentirait le citron, voilà ce que Kugel voulait. Pour Jonas, pour Bree, pour mère, pour Anne. Une vie régénérée, nettoyée, lustrée, et qui sentirait la lavande. Ne laisse pas de trace. Propreté impeccable. Le flacon en promo sur Amazon… qu’importe. Cliquer pour ajouter au panier. Livraison express.
Oublions Alamo.
Aux chiottes.
Fini.
C’était cette forme de patriotisme qui inquiétait Kugel, une inquiétude qu’il avait héritée de sa mère, laquelle lui répétait qu’ici tout pouvait arriver aussi.
Quoi ?
Ça.
Quoi, ça ?
Ça, ça.
Elle semblait presque déçue que ça ne se soit pas encore produit.
Alors qu’il se redressait après avoir posé le sac sur le siège arrière et fermait la portière, il a remarqué un écriteau « À louer » à une fenêtre en haut d’une petite maison blanche.
Il est allé frapper à la porte. Aucune réponse. Il a tenté de regarder par les vitres du rez-de-chaussée, frappé de nouveau, puis il a contourné la bâtisse et trouvé une porte de service qui n’était pas verrouillée. Il l’a légèrement poussée.
Y a quelqu’un ?
Il est entré dans la cuisine.
Y a quelqu’un ? Je suis là pour la chambre à louer.
La maison était en ordre, bien entretenue. De la vaisselle propre sur l’égouttoir de l’évier. Il a avancé dans ce qui était le salon, a traversé un petit bureau et s’est retrouvé dans l’entrée.
Y a quelqu’un ? a-t-il de nouveau demandé en levant la tête vers l’étroit escalier.
Il a monté prudemment les marches. À l’étage, il y avait trois chambres à coucher, dont une complètement vide qui sentait la peinture fraîche. C’était à sa fenêtre que l’écriteau avait été collé. La pièce était petite mais très claire grâce à sa grande baie donnant sur la rue.
Il s’est assis par terre, puis s’est étendu sur le dos, les mains croisées sur le ventre. Il s’est remis debout. Il a fermé la porte, l’a rouverte. Il est retourné dans le couloir. Au plafond, une trappe qui devait conduire au grenier.
Y a quelqu’un ?
Il a déployé l’escalier escamotable. Le grenier était exigu, beaucoup moins grand que le sien, et tellement rempli de bric-à-brac qu’il était difficile de se frayer un chemin entre les tables, les chaises, les vélos, les caisses et d’anciennes malles de bateau, le tout empilé au petit bonheur. Pas de fenêtres, rien que de maigres rayons de soleil filtrant par la grille d’aération du pignon. Il a attrapé une bonne longueur de corde qui servait à fermer un carton et il est redescendu pour l’attacher à la base de l’escalier comme il avait vu Anne Frank le faire. Puis il s’est hissé de nouveau là-haut, a tiré sur la corde et la trappe du grenier s’est refermée à ses pieds. Très bien. Il a repris son inspection des lieux jusqu’à trouver une vieille table de salle à manger contre le mur du fond. Il s’est glissé dessous, a fermé les yeux et s’est endormi.
Lorsqu’il s’est réveillé – après avoir dormi comme un loir, ce qui n’avait pas été le cas depuis longtemps –, il a entendu des voix en bas. Les propriétaires. Il a posé une oreille contre le plancher. Un homme, une femme, dont les paroles lui parvenaient étouffées. Il a pressé son oreille, mais il ne saisissait que les intonations, la cadence des phrases, un mot isolé. Il a reconnu les longues pauses, le ton souvent indifférent, la familiarité des échanges quotidiens : ils devaient être mariés depuis longtemps.
Lui : Mmm mm mm mmm mm ?
Un silence pesant.
Elle : Mmm mmm mm.
Une porte qui se fermait. Des pas.
Elle : Mmm mm mmm.
La télévision en marche, maintenant.
Lui : Mmm. Mmm mmm mmm.
Ils discutaient de quelque chose. Une querelle.
Elle : Mmm mmm mmm ?
Une porte de placard qui claque.
Lui : Mmm ! Mmm mmm mmm !
Kugel a gloussé.
Elle : Mmm mmm. Mmm !
Il a posé une main sur sa bouche, tentant de ne pas rire tout haut, mais c’était tellement comique qu’il a été bientôt pris d’un fou rire silencieux.
Quelqu’un montait l’escalier principal, lentement.
Silence.
Kugel s’est ressaisi.
Une lumière s’est allumée et puis, directement au-dessous de lui, un grognement, des pets.
Oh, Seigneur, l’a-t-il entendue grommeler.
Il a de nouveau pouffé.
Elle était aux toilettes.
Encore des flatulences, encore des invocations au Seigneur. Il faisait tout pour ne pas éclater de rire, mais le bruit de la chasse d’eau a été trop pour lui, il a craqué. Il a enfoui sa tête dans une couverture, espérant que le son de l’eau ruisselante couvrirait ses hoquets. Des larmes coulaient sur ses joues, il avait mal aux côtes. Ensuite, il y a eu un grincement de ressorts de lit, un autre grognement, puis il n’a plus entendu que le bourdonnement aigu de la télé au rez-de-chaussée.
Dix minutes ont passé, peut-être un quart d’heure.
Kugel a plaqué son oreille contre le sol du grenier.
Des ronflements.
Sortant de son abri, il a poussé plusieurs caisses dans un coin jusqu’à former une sorte de mur. Derrière, il a empilé quelques couvertures, de vieux châles. Sans faire de bruit, il est allé rouvrir la trappe, il est descendu et il a remonté le couloir à pas de loup jusqu’à la chambre principale. La vieille dame était allongée sur le flanc, endormie. Il a souri en repensant à la scène des toilettes. Il s’est approché d’elle sur la pointe des pieds et doucement, très doucement, lui a déposé un baiser sur le crâne.
Il s’est dit qu’il l’aimait peut-être.
En bas, un vieil homme dormait dans le fauteuil marron installé en face de la télévision. Kugel est revenu en silence à la cuisine, a passé la porte. Le soleil se couchait.
Retournant au perron, il a frappé.
Une minute ! a crié le vieux d’une voix enrouée. Un instant après, la porte d’entrée s’est ouverte.
Je suis là pour la chambre à louer.
Le vieux a fait non de la tête.
Déjà prise, désolé.
Un grand type ? Avec une barbe ?
Le vieil homme a acquiescé.
Quelque chose comme ça, a-t-il ajouté, soudain un peu méfiant.
Kugel a levé les yeux sur la façade.
Bon, à bientôt.
C’est ça, a répondu le vieil homme.
Il a refermé la porte et Kugel a entendu plusieurs serrures tourner derrière le battant.
Le lendemain, il a passé la majeure partie de la journée à nettoyer les conduits et les grilles de chauffage. Après avoir hissé un seau d’eau et son matériel au grenier, il a récuré chaque partie métallique qu’il pouvait atteindre, avant de verser le reste du détergent dans les conduits pour qu’il agisse partout dans la maison. Pourtant l’odeur persistait dans l’air, l’odeur d’Anne Frank, et aussi sur ses doigts en dépit de plusieurs lavages de mains successifs.
Lorsqu’il s’est couché ce soir-là, Bree dormait déjà. On attache trop d’importance aux preuves d’amour les plus manifestes, aux gestes de tendresse ou de sollicitude, alors que le signe le plus parlant de bonne santé d’un couple, c’est s’ils vont se coucher en même temps ou non.
Kugel s’est allongé tout habillé. Il a fermé les yeux. Mère avait peut-être raison, Anne Frank ne méritait peut-être pas de mourir sur un tas de chiffons.
Spinoza : J’appelle homme libre celui qui agit par la seule nécessité de sa nature.
Spinoza toujours : La vraie vertu est de vivre sous l’autorité de la raison.
Kugel s’est demandé si Spinoza avait formulé ces principes avant ou après avoir trimbalé le lit de mort de sa mère à travers les Pays-Bas. Il avait lu en effet que le philosophe l’emportait partout où il allait, d’Amsterdam à Rijnsburg, de Rijnsburg à Voorburg, de Voorburg à La Haye. C’était une habitude qui ne lui paraissait pas très raisonnable. On ne parlait pas d’un matelas gonflable, là, ni d’un futon, mais d’un lit en bois de bonne taille. Avec un sommier, sans doute.
Cette anecdote le troublait. Si elle était morte quand Spinoza était déjà un homme mûr, on aurait pu se dire qu’elle avait représenté beaucoup pour lui, que sa perte n’avait pas été seulement celle d’une mère mais d’un mentor, d’un exemple et d’une référence dans l’existence, et aussi que Spinoza avait visiblement du mal à dire au revoir. Ça resterait bizarre, tout de même, foutrement bizarre, mais on aurait pu lui concéder cette excentricité. Le problème, c’est que la mère de Spinoza avait poussé son dernier soupir quand il avait six ans. Donc, puisque le pape de la Raison pouvait se montrer à ce point déraisonnable à propos d’un lit de mort, lui-même, Kugel, devait probablement reconsidérer la question. Et c’est pourquoi, en se rendant à son travail le lendemain matin, il s’est arrêté au magasin de matelas de Stockton.
Tout doit partir, proclamait le panneau dans la vitrine.
Tu ne te doutes pas à quel point c’est vrai, a-t-il lancé à la devanture.
L’idée d’offrir un lit de mort au rabais à Anne Frank le chiffonnait. Ce n’était pas le genre d’objet sur lequel il semblait approprié de lésiner. Il n’avait pas non plus envie d’y mettre une fortune.
God Bless America, trompetait une autre affiche.
Dieu bénisse l’Amérique. Ou bien était-ce God, Bless America ? Dieu, bénis l’Amérique ! Comme un ordre, un commandement. Bousculer Dieu de cette façon n’était sans doute pas très judicieux. Et surtout, cela signifiait que Dieu n’avait pas encore béni l’Amérique. Que l’Amérique restait en attente de bénédiction. Parce que s’Il nous avait déjà bénis, nous n’aurions pas besoin qu’Il le fasse à nouveau, non ? Ou bien était-ce God Bless, America ? Dieu bénisse, Amérique ! Comme : À plus tard, Amérique ! Comme : Tu es foutue, Amérique !
Comme : Trouve-toi un grenier, et vite fait.
Un vendeur s’est approché avec empressement.
Je jette juste un coup d’œil, a dit Kugel.
Pas de problème, aucun problème. Pour que vous sachiez seulement, tous les articles en soldes sont indiqués par une étoile jaune.
Parfait, a pensé Kugel. Je vais acheter à Anne Frank un lit de mort marqué par une étoile de David.
Spinoza.
Quel faiseur.
On n’achète pas un lit de mort, évidemment. Ça n’existe pas. On achète un lit normal et on claque dedans. Un Sommeil de rêve, ou un Bonheur de nuit, en polyuréthane progressif (marque déposée), fibres bioréactives ou mousse traitée antigermes, matériaux de pointe, le nec plus ultra. Même les moins chers coûtaient déjà des centaines de dollars, certains des milliers. Après tout c’était logique, a songé Kugel en examinant les étiquettes. Un empire sur le déclin consacre forcément ses ressources intellectuelles et scientifiques au confort du sommeil. Au dodo. À la petite sieste. Mais pourquoi ne vendaient-ils pas de lits de mort ? Du matériel dédié : un Serta MortParfaite, un Sealy Chantducygne, un Tempur-Pedic avec technologie de pointe MeurtEnDouceur. Quelque chose de classe, quelque chose de confortable, conçu pour ne pas servir plus de quelques mois, maximum. Ces lits pleins de vie étaient garantis vingt ans. Pourquoi devrait-il payer pour dix-neuf ans et demi de sommeil qu’il n’avait pas l’intention d’utiliser ? Parce qu’il n’allait certainement pas se servir d’un lit sur lequel quelqu’un était mort. À moins qu’il ne puisse le rapporter au magasin après son décès ? Ce devrait être possible de rendre un matelas une fois que quelqu’un avait crevé dessus. Après tout, personne n’était censé être au courant.
Hitler était un optimiste.
Plus Kugel pensait à Spinoza, plus il était fâché. Ce type était loin d’être un imbécile, alors quel espoir nous restait-il si un esprit aussi distingué que le sien pouvait se comporter de manière aussi stupide quand on en venait aux sentiments ? Pas juste idiot mais complètement ravagé, de la folie pure. Et puisqu’un intellect aussi logique était capable de se montrer si déficient, pourquoi même essayer d’espérer ?
Vous avez des bagages à enregistrer, aujourd’hui, monsieur Spinoza ?
Oh, deux valises. Le lit de mort, je le prends en cabine.
Très bien, monsieur Spinoza.
Il a fait le tour de l’espace d’exposition. Le choix était affolant : latex, mousse, spires, simple, double divisé, double extra-large, king-size. Tiens, il n’avait même pas réfléchi à la largeur. Qu’est-ce qu’il lui faudrait ? Extra-large ? Les simples étaient les moins coûteux, peut-être devait-il se rabattre là-dessus et en finir. Elle était tellement fluette, qu’est-ce qu’elle avait besoin d’un extra-large ?
Il s’est allongé sur l’un des matelas, a croisé les mains sur la poitrine et s’est mis à observer le plafond.
Il pourrait y avoir de l’action.
Des soubresauts, et d’autres trucs de ce genre.
Le moment venu.
Quand elle mourrait.
Un extra-large, alors.
Stan Laurel, avant de mourir : Je préférerais être en train de skier.
Vous faites du ski, monsieur Laurel ? s’enquit l’infirmière.
Non, dit-il, mais je préférerais skier plutôt que ça.
L’aumônier demandant à Chaplin : Le Seigneur peut-Il avoir pitié de votre âme ?
Chaplin de répondre : Pourquoi pas ? Elle lui appartient.
Kugel a fermé les yeux. Il ne voulait pas qu’Anne Frank chute de son lit de mort.
Ah, vraiment désolée, monsieur Spinoza, mais ce lit de mort ne va jamais rentrer dans le compartiment à bagages.
Il s’est endormi très vite. Il a de nouveau rêvé des vieillards en tunique d’hôpital et couverts de bandages se traînant dans son allée. Ils sont encore passés devant lui, mais il n’a pas tenté de les repousser. Cette fois, il s’est contenté de les regarder tandis qu’ils avançaient en boitant, se dandinant, gémissant et soufflant, bêlant et pétant. Il les a suivis dans le jardin, puis dans les bois où ils se sont immobilisés un par un devant le précipice. Dans ce rêve-là, il se forçait un chemin entre eux, parvenait au bord du gouffre et s’efforçait d’apercevoir ce qu’il y avait en bas, animé par le besoin de savoir ce qui leur arrivait, quand ils tombaient. Au pied de la falaise, les morts formaient un tas de corps sanglants, de cannes en bois, de perches à transfusion, de déambulateurs démantibulés, de fauteuils roulants cassés. Tout était silencieux, personne n’essayait de se relever. Kugel sentait ses genoux fléchir, soudain envahi par la peur du vide devant lui. Il cherchait à reculer mais n’y parvenait pas, une foule trop dense se pressait dans son dos, le dépassait, le bousculait, le poussait encore plus près du bord malgré sa résistance…
Il s’est réveillé en sursaut, un vendeur lui tapotant l’épaule.
Ceci est un produit de qualité supérieure. Un Serta SommeilParfait avec couche supérieure en mousse Mémoire.
Ce… C’est combien ?
Celui-là va vous rajeunir, croyez-moi. Une seule nuit et vous vous sentirez plus jeune de dix ans.
Tout en écoutant le vendeur, Kugel s’est fait la promesse de ne pas acheter ce modèle à mère.
Combien il coûte ?
En extra-large, il faut compter huit cents, huit cent cinquante dollars, et nous offrons le cadre.
Huit cent cinquante dollars ? Quelle heure est-il ?
Dix heures et demie.
Bordel, a-t-il marmonné.
Nous pouvons l’emballer et le charger en cinq minutes, a assuré le vendeur.
Ce futon, là, c’est combien ?
Cent cinquante.
Je prends le futon.
Le temps que le vendeur l’ait attaché sur le toit de sa voiture, il était presque onze heures. Tandis qu’il quittait le parking, l’image d’Anne Frank mourante lui est apparue. Il l’a vue étendue sur le dos dans la pénombre lugubre et vespérale de son grenier, les yeux vagues, essayant d’articuler quelque chose de ses lèvres figées mais ne parvenant qu’à aspirer une dernière goulée d’air, une dernière fois, sa malheureuse existence touchant enfin à son terme.
Sur un futon.
Spinoza aurait-il trimbalé partout le futon de sa mère ?
La peur ne peut aller sans l’espoir, et l’espoir sans la peur. Et maintenant, aidez-moi avec ce cadre de futon, il pèse un âne mort.
Au carrefour suivant, il a fait demi-tour. De retour au magasin de matelas, il a dépensé le prix exorbitant d’un Serta SommeilParfait avec la fameuse mousse.
Et merde, a-t-il pensé.
Il était midi dix lorsqu’il a pénétré dans le parking de son entreprise, un matelas extra-large et son cadre attachés sur le toit de sa voiture. Une collection de cartons vides attendait sur sa table. Et un mot de son supérieur : Nous ne pouvons plus nous permettre de vous attendre.
Dernières paroles ?
Il fallait qu’il les note dans son calepin.
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