L'Espoir, cette tragédie
Chapitre 4
4
IL FAISAIT DONC CHAUD DANS LE GRENIER quand Kugel y est enfin parvenu, plutôt péniblement.
Il n’aimait pas et n’avait jamais aimé les greniers. Les clous de la toiture pointaient comme des griffes prêtes à se planter dans son crâne. Les cartons, les boîtes en plastique et les malles en cuir étaient des tombes, des sarcophages bourrés de fantômes, de regrets, de nostalgie et de deuil, et le pire était que cette accumulation sentimentale vous donnait toujours l’impression que le passé était préférable au présent, que ce qui avait eu lieu était mieux que ce qui viendrait et que l’on pouvait donc serrer douloureusement et peureusement ces vestiges sur son sein tandis que l’on s’enfonçait dans un avenir imprévisible mais sans doute décevant. Vieux chapeaux, vieux pulls – toujours trop petits désormais, jamais trop grands –, appareils électroniques qui en leur temps avaient paru impressionnants et semblaient maintenant complètement dépassés (quoi, on n’avait pas su faire mieux, à l’époque ?), papier cadeau pour des présents jamais offerts, revues cochonnes qui avaient survécu aux individus qui les avaient achetées, photographies de personnes dont on ne se rappelait même plus le nom, lettres écrites par des disparus de longue date, clés esseulées de serrures depuis longtemps oubliées, serrures dont la clé avait été perdue il y a des lustres, tout un tas d’objets qui semblaient si importants que l’on voulait les protéger et dont l’existence n’était pourtant même plus un souvenir.
Kugel était du genre à jeter. Et il jetait.
Mère était une conservatrice. Elle gardait tout.
C’est toujours la même chose depuis la guerre, avait-elle soupiré tandis qu’elle préparait ses cartons pour venir les rejoindre dans leur nouvelle maison, ajoutant quelque bout de papier jauni et déchiré dans une autre boîte déjà pleine à craquer.
La plupart des cartons de Kugel étaient remplis de livres. Sciences, philosophie, art, littérature, philosophie de la science, science de la littérature, art de la philosophie, essais et thèses sur ces essais, Gogol traitant de Pouchkine, Nabokov de Gogol, Wilson de Nabokov traitant de Gogol, Joyce à propos de L’Odyssée, Beckett à propos de Joyce, plein de gens à propos de Beckett… Il avait fini par se lasser d’eux, et même par avoir honte d’eux, de l’espoir qu’il avait placé en eux, des réponses qu’il y avait cherchées, et pourtant il n’arrivait pas à se résoudre à les jeter, à l’instar de ces vieux flacons de médicaments qui n’ont jamais eu d’effet mais que l’on n’ose pas mettre à la poubelle au cas où, sait-on jamais, l’on serait atteint de la seule maladie qu’ils puissent guérir, et où cela se produirait à peine deux semaines après qu’ils auraient été retirés du marché… À la suite du déménagement, Kugel avait pris une semaine de congé durant laquelle il avait hissé carton après carton jusqu’au grenier alors même qu’il aurait préféré les balancer aux ordures. Il paraît qu’on n’emporte pas ses biens dans l’au-delà, mais essayez seulement de les laisser derrière vous…
Quelque chose puait. Il a froncé le nez, retenu sa respiration.
Depuis qu’Ève leur avait montré la maison, la mauvaise odeur n’avait fait qu’empirer.
Tout de suite après la signature de l’hypothèque, avant même de contacter les déménageurs, Kugel avait dépensé des milliers de dollars afin de faire venir une compagnie spécialisée dans le nettoyage des conduits et canalisations, mais la puanteur était revenue aussitôt. C’était encore pire dans le grenier. Une odeur d’égout. De pourriture.
Il détestait les greniers, bon Dieu !
Il a tiré sur le cordon blanc attaché à l’ampoule nue, juste au-dessus de lui.
Il y a quelqu’un ? a-t-il chuchoté dès qu’il y a eu de la lumière.
Mère avait dû monter, ou peut-être Bree afin de repérer un peu les lieux pour son bureau, car les cartons qu’il avait abandonnés dans tous les coins des semaines plus tôt étaient maintenant soigneusement alignés et empilés. On aurait dit de vrais murs, lisses, hauts de quatre et parfois cinq cartons, formant un grand U dont la base était orientée au sud et les deux branches s’avançaient sur la droite et sur la gauche, obstruant deux des quatre lucarnes et n’en laissant qu’une de libre de chaque côté.
Un vieux fauteuil, une paire de guéridons anciens et un tapis roulé étaient disposés à l’autre bout du grenier, où un mannequin de tailleur sans tête montait une garde silencieuse face à d’éventuels intrus.
Avec la ferveur de l’émigrant fraîchement débarqué sur la Terre promise – ce qu’il était peu ou prou –, Kugel s’est mis à quatre pattes et, plein d’espoir, a commencé à chercher de la merde. S’il n’était pas disposé à se glisser derrière les murs de cartons, il a inspecté le sol au pied des deux lucarnes accessibles et sur le pignon nord de la maison. Il a trouvé quelques crottes ici et là, mais qui semblaient dater un peu.
Frottant ses mains sur son pantalon, il s’est redressé sur les genoux. Typique : vous passez votre vie à essayer d’éviter les merdes et puis quand vous en avez vraiment besoin, plus rien.
Dernières paroles ?
Pas mal du tout.
Il faudrait qu’il pense à noter la phrase avant de se recoucher.
Il s’est épongé le front. La chaleur suffocante et la pestilence lui donnaient le tournis.
Les jambes flageolantes, il s’est levé afin de redescendre et, ce faisant, il a soudain remarqué une rallonge orange qui partait de la prise à la base du plafonnier. Elle courait le long de la poutre sur laquelle elle avait été accrochée, puis descendait le long du mur de cartons gauche, au coin duquel elle rencontrait un bloc multiprise dangereusement surchargé, chaque sortie recevant une double ou une triple extension, des câbles jaunes, noirs, orange serpentant par terre comme des entrailles avant d’aller se perdre derrière la paroi. Tout le monde savait que l’installation électrique constituait le point faible de ces vieilles maisons, la moindre petite étincelle au milieu de tout ce bois qui depuis plus d’un demi-siècle avait eu le temps de sécher pouvant facilement se transformer en brasier infernal.
Avec ce fatras, pas besoin d’un incendiaire, a-t-il marmonné dans sa barbe.
Il s’est dirigé vers le mur, en a tiré le carton au sommet de la pile marqué « Jonas-Habits-Hiver » et celui d’en dessous, intitulé « Photos-Mère-1 de 6 ». Penché en avant, il a regardé derrière la paroi et soudain il est resté cloué sur place. C’était comme si tout son corps se vidait de son sang, comme si celui-ci s’échappait par des trous percés dans la plante de ses pieds. Il aurait voulu crier, mais il pouvait déjà à peine respirer.
Il a fini par s’affaler sur le plancher. Après s’être relevé tant bien que mal, il a tâté ses poches pour trouver sa lampe électrique, puis s’est prudemment dirigé vers les cartons. Les mains tremblantes, le cœur battant, il a braqué le faisceau lumineux vers le recoin obscur à l’arrière du mur factice.
Non, ce n’était pas un caprice de son imagination. Il aurait bien aimé pourtant, mais non.
Là, sur le sol derrière les cartons, reposait le corps recroquevillé d’une vieille femme, emmitouflée dans une couverture. Il a tapoté la poutre au-dessus d’elle avec sa torche, cherchant à la réveiller.
Hé !
Rien.
Sur la pointe des pieds, il s’est penché encore un peu plus. Elle exhalait une odeur de décomposition, elle sentait la mort. Était-elle morte ?
Hé, a-t-il répété.
Morte ? Qui était-ce ? L’incendiaire ? Morte ?
Comment allait-il sortir un cadavre de là sans que Jonas s’en rende compte ?
Braquant toujours la torche vers elle, il a dégagé deux ou trois autres cartons. L’inconnue n’a pas bronché quand ceux-ci sont tombés par terre avec fracas. Elle était allongée sur le flanc, en position fœtale, au milieu d’un petit tas de châles usés et de couvertures élimées. Son visage était plongé entre ses bras, mais il distinguait ses cheveux argentés, rares et dépeignés, ses veines d’un bleu livide sur les poignets, les os noueux de ses mains squelettiques.
À mesure qu’il retirait les cartons, la puanteur émanant de cette femme devenait de plus en plus insupportable. Il a lutté pour ne pas détourner la tête, mais l’odeur ignoble et putride semblait l’imprégner, le traverser de bout en bout. Le cœur au bord des lèvres, il s’est couvert le nez et la bouche d’une main. L’idée de respirer cette forme prostrée, de la laisser entrer en lui, lui a néanmoins donné la nausée.
Il s’est reculé d’un pas, balayant le grenier de sa torche dans l’espoir de découvrir un drap, une bâche, quelque chose qui lui permettrait d’emballer ce corps, de le traîner en bas sans réveiller Jonas, et qui atténuerait peut-être aussi ces émanations infectes.
Et après, petit génie ? Tu vas le laisser dans ta voiture ? Tu vas y stocker un cadavre ?
Il ignorait combien de temps s’était écoulé depuis qu’il avait quitté son lit. Une heure ? Plus ? Il s’est de nouveau penché par-dessus ce qui restait du mur de cartons. Son cœur cognait si fort qu’il s’est demandé si Bree pouvait l’entendre d’en bas. Une goutte de sueur coulant sur son front, une autre dans son cou, il a tendu le bras vers la vieille, lentement, très lentement, jusqu’à toucher son épaule avec le bout de la lampe électrique.
Aucune réaction.
Il l’a touchée encore.
Morte. Elle était morte.
Bon, c’était mieux que vivante.
Ou pire, peut-être.
Au moment où il pressait à nouveau la torche contre l’épaule inerte, une main décharnée, que l’on aurait crue sortie de la tombe, l’a repoussé d’une tape agressive.
Bordel, a soufflé Kugel en se jetant en arrière et en levant le bras comme s’il s’apprêtait à frapper. Putain de bordel !
La vieille femme a toussé, une quinte affreuse, et remonté la couverture déchirée sur son épaule.
On peut dire ça, a-t-elle murmuré d’une voix râpeuse, sèche.
Elle a encore toussé en se renfonçant sous son tas de guenilles.
Vous… êtes vivante, a dit Kugel.
Elle a furtivement essuyé la bave sur ses lèvres avant de répondre :
Ça reste entre nous.
Qui êtes-vous ? Kugel a tenté d’éclairer son visage. Qu’est-ce que vous voulez ? C’est vous, l’incendiaire ? Depuis quand êtes-vous là ? Vous avez besoin d’aide ? Je dois appeler une ambulance ? Vous êtes l’incendiaire ? Vous êtes malade ? Qui êtes-vous ?
Une nouvelle quinte de toux, puis elle s’est raclé la gorge.
Je suis Anne Frank, a-t-elle marmonné.
Elle est folle, s’est aussitôt dit Kugel. Elle est vivante, admettons que c’est encourageant, c’est mieux que morte, il faut que ce soit mieux que morte, mais de toute évidence elle est complètement cinglée. Est-ce que je dois partir en courant ? L’enfermer dans le grenier ? Comment peut-on bloquer la trappe ? Avec un chevron assez long. En le coinçant à la verticale sur le sol du couloir devant la porte, elle ne pourra pas ouvrir de là-haut, elle ne pourra pas sortir. Qui a dit qu’elle voulait sortir ? Et où vais-je trouver un chevron ? Dans la grange ? Dans la cave ? On devrait toujours avoir un chevron à portée de la main, c’est nécessaire, dans une ferme, c’est ce qu’il faut, c’est ce que tout le monde a, c’est…
Elle s’est détournée de lui, protégeant ses yeux de la lumière, se rencognant encore plus sous les combles, mais avant qu’elle ne disparaisse il a eu le temps de voir qu’elle était hideuse, défigurée et vieille – d’ailleurs il n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi décrépit –, le blanc de son œil droit était jauni par le temps, le gauche voilé d’une cataracte, mort, aveugle. Elle avait la peau grisâtre presque transparente, et le peu de cheveux qu’elle avait encore sur le crâne partait par plaques. La tête enfoncée dans les épaules, elle avait une grosse bosse dans le dos, si bien qu’elle restait penchée même quand elle regardait droit devant elle.
Qu’est-ce que vous faites ici ? a demandé Kugel à voix basse, sa terreur se transformant peu à peu en indignation. Qu’est-ce que vous voulez ?
Je veux que vous éteigniez cette fichue torche, a-t-elle coassé.
Qui êtes-vous ? a-t-il répliqué tout de suite, en braquant la lampe sur elle. Comment êtes-vous entrée ici ?
Elle s’est tassée dans son recoin, une main levée, essayant toujours d’échapper à la lumière brutale.
Je vous l’ai dit, a-t-elle grommelé, je suis Anne Frank. Et maintenant, éteignez cette saleté.
La peur n’est pas un état définitif, c’est un sentiment précurseur, un catalyseur, quelque chose qui se transforme parfois en soumission, plus souvent en violence ou en colère. Attrapant l’un des cartons, Kugel l’a bruyamment fait tomber par terre, puis en a poussé un autre, et un autre encore.
Qui êtes-vous ? a-t-il répété beaucoup plus fort en s’attaquant frénétiquement au mur de cartons, sans plus se soucier de réveiller Bree, Jonas et mère en bas. Qu’est-ce que vous fichez ici ? Comment êtes-vous entrée chez moi ?
Quand il s’est arrêté, une demi-douzaine de cartons gisaient renversés, leur contenu répandu sur le sol. Hors d’haleine, il a à nouveau pointé le faisceau de la torche sur le visage dissimulé de la vieille.
Qui êtes-vous ?
Il aurait voulu voir la terreur dans les yeux de la vieille femme, mais celle-ci s’est contentée de serrer son cardigan d’une main et de remettre de l’ordre dans ses cheveux de l’autre.
Puis, avec un soupir de ravissement feint :
Oh, comme j’aime rencontrer les propriétaires…
Kugel a envoyé valser encore un carton et d’anciens cahiers d’écolier ont volé sur le plancher, ainsi que des cartes postales et une médaille de mérite scolaire. Quatre autres cartons ont suivi, et là, derrière le restant de mur, est apparue une petite table de fortune, un bout de contreplaqué de soixante centimètres de long posé sur deux colonnes de vieilles boîtes à chaussures de Bree, avec, dessus, une lampe, un ordinateur portable et une petite imprimante laser.
Mais enfin, c’est quoi, ça ? a-t-il murmuré en balayant avec le faisceau de sa torche le bureau improvisé.
Sa main s’était tendue vers des feuilles empilées en petits tas bien nets à côté de l’imprimante. Beaucoup plus alerte qu’il ne s’y était attendu, la vieille femme s’est redressée d’un bond pour protéger d’une main la pile de papiers.
Non ! a-t-elle sifflé entre ses dents.
Kugel s’est reculé.
Vous pourrez le lire quand ce sera terminé, a-t-elle annoncé de sa voix rocailleuse.
Kugel l’a observée. Était-elle vraiment réelle ou bien était-ce autre chose, un rêve, un cauchemar, voire une hallucination ? Cela faisait quelque temps qu’il ne dormait pas bien. Mais l’odeur atroce lui apportait une réponse claire : tout cela était bien réel.
J’appelle la police, a-t-il annoncé.
Puis, après avoir éteint la torche, il s’est dirigé à reculons vers la trappe. Il était trop effrayé pour lui tourner le dos. Avec un geste excédé qui semblait le congédier, elle s’est extraite de son recoin, s’est installée devant l’ordinateur et, comme si de rien n’était, s’est mise à taper sur le clavier.
C’était ça, le bruit qui l’avait alerté. Les touches du clavier. Le bruit qu’il entendait depuis des jours.
Il s’est arrêté en haut de l’escalier.
Et laissez-moi vous dire une chose.
Elle a continué à taper sans même lui adresser un regard.
Je ne sais pas qui vous êtes, a-t-il déclaré, mais je suis sûr d’une chose. Anne Frank est morte à Auschwitz. Avec beaucoup d’autres, dont certains étaient des parents à moi. Fanfaronner en prétendant être Anne Frank est donc non seulement révoltant et pas drôle du tout, mais c’est une insulte à la mémoire de millions de victimes de la barbarie nazie.
Elle s’est interrompue et s’est tournée vers lui, le scrutant de son horrible œil jaunâtre.
C’était Bergen-Belsen, monsieur Je-sais-tout.
Il a continué à la foudroyer du regard, même s’il avait conscience que la honte l’avait fait rougir jusqu’aux oreilles. Sans un mot, il s’est engagé dans l’escalier.
Vous avez perdu des parents dans l’Holocauste, dites-vous ?
Il s’est figé sur place. De la marche où il était, il l’a vue relever la manche de son cardigan, dévoilant des chiffres d’un bleu passé tatoués sur son avant-bras livide. Un numéro de camp de concentration.
Ça vous dit quelque chose ? a lâché Anne Frank.
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