L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 22 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 22

22

 

AU BOUT DE SIX ANS DE VIE COMMUNE, Hannah et Pinkus n’avaient toujours pas d’enfant mais ce n’était pas faute d’essayer avec obstination. Sans se préoccuper du contexte ni de la compagnie, ils se montraient éhontément démonstratifs l’un envers l’autre. Était-ce parce qu’ils tentaient toujours d’être parents, selon Kugel, ou parce qu’ils étaient complexés par leurs lamentables échecs antérieurs, selon mère ? En tout cas, il n’y avait guère de moment où ils ne se tripotaient pas d’une façon qui suggérait ouvertement le sexe, se touchant en permanence, se rectifiant mutuellement les vêtements ou se passant la main dans les cheveux. Leurs proches, et tous ceux qui avaient la malchance d’être témoins de ces préliminaires ostensibles, s’efforçaient soit de prétendre qu’ils n’avaient pas remarqué, soit de détourner l’attention en engageant une conversation des plus banales avec l’un ou l’autre.

Un comportement cent pour cent naturel, affirmait Pinkus, qui n’était pas biologiste de l’évolution pour rien, tout en empoignant Hannah dans la cuisine, en fourrant le nez dans son cou et en pétrissant ses hanches et ses jambes.

Je suis un mâle, donc j’obéis aux impératifs de l’instinct.

Et le dernier match des Yankees ? demandait alors Kugel.

Aussi désireux d’enfanter qu’ils soient, ni l’un ni l’autre ne souhaitait autant que Kugel les voir devenir parents, puisque leur regrettable stérilité faisait de Jonas l’unique cible de l’intensité mélodramatique de mère. Quand celui-ci n’était encore qu’un nourrisson, elle le prenait dans ses bras, fixait ses yeux dans les siens et, secouant la tête, murmurait : Le dernier Kugel.

Elle voulait dire juif, bien sûr.

Lui-même, dans son enfance, avait été : Le dernier Kugel.

Ils avaient des cousins et des oncles, évidemment, dans le monde entier, mais pour quelque raison obscure, depuis mille ans, n’importe quel Kugel était invariablement « le dernier Kugel », tout comme n’importe quel juif était forcément le dernier juif. Ce n’était pas Tevye le

laitier1 mais Tevye le Dernier. Et pourtant, il n’y avait jamais eu de « dernier juif ». Un dernier Assyrien, oui, et un dernier Ammonite, et un dernier Babylonien, et un dernier Mésopotamien, et un dernier des Mohicans. Mais pas un dernier juif. Il y avait eu un ultime Aztèque, un Maya terminal, un Phénicien définitif, un Ottoman sans suite, un Acadien conclusif ; il y avait bien eu un ou une Inca qui avait éteint les lumières et tiré la porte en s’en allant, mais pas de dernier juif. Rocky Balboa a pris une raclée, certes, mais l’histoire veut qu’il ait fini par gagner, ou par faire match nul, enfin en tout cas il n’avait pas perdu. Demandez à un Amérindien Arawak qui a gagné et qui a perdu, ou à un Pequot, ou à un Héréro… Pourquoi ne parlait-on jamais des juifs qui n’étaient pas des « derniers » ? Ceux qui avaient réussi, prospéré, qui s’étaient mariés, avaient eu des enfants et n’étaient pas morts dans des pogroms, ou à cause du Zyklon B ou de l’Inquisition, mais de vieillesse ? Il y a bien des juifs qui meurent de vieillesse, non ? À quoi servirait la Floride, sinon ?

Pinkus avait publié plusieurs livres afin de prouver de manière historique et mathématique que le monde allait de mieux en mieux. Nous sommes en train de devenir meilleurs, proclamait son dernier ouvrage en date. Plus humains, plus concernés, moins violents. Intitulé Il faut admettre que ça progresse, lentement mais sûrement, c’était un énorme best-seller. Le professeur Jovia, qui avait écrit un essai sur la futilité de l’espoir, Bonjour, ténèbres, en était encore à envoyer des lettres de sollicitation aux éditeurs.

Tandis que Bree passait les pommes de terre à mère et mère le poulet à Kugel, Pinkus expliquait à toute la tablée que les choses ne cessaient de s’améliorer, et ce depuis des centaines d’années. C’était le sujet de son prochain livre, Voici venir le soleil et, je vous le dis, tout va bien.

Soutenir une idée pareille peut paraître absurde, n’est-ce pas, a-t-il argumenté, quand on voit le Rwanda, le Darfour, le Cambodge, l’Holocauste… Naïf au mieux, criminel au pire. Et pourtant, ce sont les faits, voyez-vous, ce sont les chiffres. Nous pouvons mesurer, comparer, vérifier cette réalité : sommes-nous plus violents qu’il y a un siècle, cinq siècles, dix siècles, ou moins ? Allons-nous plus mal, ou allons-nous mieux ? La réponse est que nous allons bien mieux. Personne ne veut l’entendre, cette réponse, ce qui est assez fascinant en soi, mais le fait est qu’il n’y a pas plus de tueries qu’avant ; nous avons plus de journalistes, c’est tout.

Comment ça avance, l’écriture ? a demandé Hannah à Bree.

Ah, je n’ai pas eu beaucoup de temps…

Mes arrière-grands-parents, a continué Pinkus, ont connu le génocide arménien. Je sais à quel point ç’a été inhumain, je ne prétends donc surtout pas minimiser les génocides, mais il faut bien dire que comparé au passé, à la barbarie et à la violence quotidiennes, aux conflits et aux bains de sang qui ne cessaient de se succéder depuis des siècles, eh bien, l’Holocauste n’a pas été si terrible.

Kugel a jeté un coup d’œil inquiet à la bouche du chauffage située à droite de ses pieds.

Mère s’est tournée vers Pinkus.

Je devrais remercier les nazis d’avoir été plus civilisés que leurs ancêtres.

Hannah s’est interposée.

Tu blesses mère, Pinkus.

Ce que je veux dire, a insisté ce dernier, c’est que nous sommes sur la bonne voie. Pourquoi serait-ce blessant ? Je suis au courant pour Auschwitz, Hiroshima, My Lai, les massacres des Khmers rouges. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes, non ? Nous progressons. Nous sommes plus solidaires, plus généreux, plus moraux. Moins violents, moins brutaux, moins haineux. Il y a dix mille ans, un simple chasseur-cueilleur avait soixante pour cent de chances de finir trucidé par ses semblables, au cours d’une guerre, d’une querelle territoriale, d’un affrontement tribal. C’est un fait. Au siècle dernier, dont on dit qu’il aurait été le plus belliqueux de toute l’histoire, cette probabilité était de… moins de un pour cent ! Et ce en incluant deux guerres mondiales, s’il vous plaît. Et encore, regardez les statistiques d’homicides, de meurtres non liés à des conflits collectifs : dans l’Europe médiévale, nous en avions cent pour cent mille personnes, alors que l’Europe moderne en connaît moins de un pour cent mille. Moins de un ! Et on ne devrait pas se demander pourquoi ? On ne devrait pas essayer de comprendre la logique de cette avancée, pour s’assurer qu’elle se poursuit ?

Ce magnifique sol européen est imprégné du sang de mes parents, a déclaré mère.

Pinkus a secoué la tête.

Ce doit être agréable, Brooklyn, a dit Bree à Hannah.

Oui, mais ici, vous avez des arbres.

C’est exactement ce qui me fascine, mère, a poursuivi Pinkus. Nous allons dans la bonne direction, nous nous comportons mieux, et il faudrait essayer d’en assimiler les raisons, mais dès que l’on ose mentionner ce progrès, les gens se mettent dans tous leurs états. Non ? Comme si l’humanité avait besoin que le monde aille plus mal, même s’il va mieux ! Oh, bien sûr, nous n’aurons pas de difficulté à admettre qu’il progresse pour les autres, mais de là à nous inclure là-dedans, jamais ! Non, pour nous, c’est toujours de mal en pis. Voici ce que je crois : nous rêvons d’utopies, mais nous ne pourrions pas en supporter une seule. D’après moi, l’impossibilité du paradis est moins un problème théologique qu’une donnée générique. C’est dans notre nature. Combien de jours s’écouleront au paradis avant que nous commencions à nous plaindre, à trouver quelqu’un qui nous hait, qui nous fait de l’ombre ? Un jour ? Une semaine, maxi ! La poursuite du bonheur, tant que vous voudrez, mais que Dieu nous vienne en aide si nous y parvenons. Rien ne nous rendrait plus malheureux que la béatitude. Qu’est-ce que nous aurions fait sans Hitler ?

Kugel a jeté un nouveau coup d’œil à la base du mur. Laissant sa serviette glisser de ses genoux, il l’a poussée du pied contre la grille.

Mère a jeté la sienne dans son assiette d’un geste révolté.

J’en ai assez entendu comme ça !

Voyons, mère, personne ne dit que ce n’était pas horrible, a plaidé Pinkus. J’ai moi-même écrit un article montrant que les effets du génocide rwandais se faisaient encore sentir des années après et que…

Génocide ? l’a-t-elle coupé en balayant son argument de la main. Je vous en prie ! Ça n’a duré qu’un été. Quelques mois difficiles. L’ONU appelle tout et n’importe quoi « génocide ». L’Holocauste a duré des années, des années de souffrance et d’assassinat systématique. Ça, c’était un génocide.

Mère ! s’est exclamé Kugel.

Pinkus ! s’est exclamée Hannah.

Et le génocide arménien, alors ? a riposté celui-ci. Il a duré des années, lui aussi. Est-ce que ça le rend aussi grave que le génocide nazi ?

Le génocide arménien ? Combien de morts ? Un million ?

Un million et demi, a corrigé Pinkus.

Appelez-moi quand vous dépasserez les trois millions. Là, on pourra parler. Génocide, mon œil !

Se levant, elle a pointé un doigt menaçant sur le mari de sa fille.

Peut-être que vous auriez besoin de souffrir vous-même avant de trompeter si facilement que tout va mieux. Vous êtes la personnification de l’arrogance de la science, de l’outrecuidance des statistiques. Si comme moi vous aviez passé trois ans, trois années à vous cacher dans un grenier privé de lumière pour échapper aux mains sanguinolentes des Allemands, peut-être que vous ne verriez pas la vie à travers les lunettes roses que vous semblez porter ! J’étais une enfant, une fillette tremblante de peur dans une annexe froide et vide, qui ignorait à quelle heure la mort frapperait mais qui savait qu’elle finirait par venir !

Kugel a entendu un bruit.

Tap, tap-tap.

Il a attrapé la serviette de sa mère et l’a laissée tomber sur la bouche de ventilation.

Tap, tap-tap.

Mère n’avait pas terminé.

Mais vous ! Qu’est-ce qui vous a fait trembler dans la pénombre ? Des notes ? Des examens ? Vous, dans votre chambre douillette d’un dortoir du MIT, ou de Stanford, ou de Harvard. Et vous osez venir me dire que la vie est meilleure ? Pfff !

Sur ce, elle a quitté la pièce comme une tornade.

Mère ! s’est écriée Hannah en lançant un regard suppliant à Kugel.

Vous avez entendu ? a demandé Pinkus, prenant le reste de la famille à témoin. C’est précisément pour ça que j’écris ce livre ! C’est fas-ci-nant ! Comme si quelqu’un allait chez son médecin et entrait dans une rage folle en apprenant que le résultat de l’examen est négatif, que non seulement il n’est pas atteint mais qu’il jouit d’une santé florissante ! Menteur ! Charlatan ! Vous ne voyez pas que je saigne, que j’ai saigné ? Vous ne voyez pas les cicatrices ? Les dégâts ? J’ai l’audace d’avancer que le patient – l’humanité – n’est pas aussi souffrant qu’on le pensait, et maintenant on veut ma tête ! Nous sommes malades, gémissent-ils, et quand je dis : Vous n’êtes pas si mal, ils hurlent : Nous sommes mourants ! Qu’aurions-nous fait sans les chambres à gaz et les fours ?

Tap, tap-tap.

Pinkus ne s’arrêtait plus, désormais.

Qu’aurions-nous fait sans Dresde, Srebrenica, la forêt de Katyn, les charniers du Cambodge ? Je vais vous dire ce qui m’inquiète, moi : ce n’est pas que nous devenions plus violents, non, au contraire ; c’est que nous atteignions un jour un degré de paix tellement dérangeant, un degré de bonheur tellement inouï que nous nous engagions dans la plus sauvage des guerres, dans un Holocauste qui serait comme un millier d’Holocaustes. Parce que la paix nous fait peur. Comme nous nous attendons à l’enfer, nous sommes mal préparés au paradis. C’est comme regarder deux hommes traverser une autoroute à l’heure de pointe en portant une plaque de verre : nous prévoyons la casse, nous sommes certain qu’elle va arriver, la situation est à ce point tendue que nous finissons presque par souhaiter qu’une voiture surgisse, et alors nous ramassons une pierre et nous la lançons nous-même. Bam, tout de suite ! Je sais que cette plaque de verre va éclater en mille morceaux de toute façon, je sais qu’elle ne peut pas y échapper, donc cessez de me donner de l’espoir, cessez de me laisser croire !

Tap, tap-tap.

Mère ! a crié Kugel en quittant sa chaise et en se hâtant dans le couloir.

Une fois hors de vue des autres, toutefois, il a ignoré la chambre à coucher maternelle et s’est engagé dans l’escalier.

En gravissant les marches, il s’est souvenu d’un matin, quelques semaines après la maladie de Jonas, où le métro dans lequel il se trouvait s’était arrêté brusquement alors qu’il était déjà en retard à son rendez-vous avec le professeur Jovia. La colère était palpable, dans le wagon. Merde, avait marmonné le type à sa gauche. Merde de merde, avait-il répondu. Après un moment, le conducteur avait annoncé que la rame avait heurté un passager, et qu’ils allaient être bloqués jusqu’à ce que la police et les services d’urgence arrivent pour prendre soin du malheureux. Autour de Kugel, l’ambiance avait subitement changé.

Tout le monde, y compris lui-même, semblait honteux de s’être montré aussi impatient. Bientôt, des détails avaient été communiqués : la victime était une dame âgée et aveugle qui travaillait dans cette station depuis des années ; soudain désorientée, elle avait fait un pas du mauvais côté et était tombée du quai juste au moment où le convoi arrivait.

Kugel avait imaginé ses dernières pensées.

La ligne F ? C’est comme ça que je meurs ? Sous la rame de la ligne F ?

Ces nouvelles consternantes avaient rendu l’atmosphère encore plus solennelle, dans le wagon. Certains avaient exprimé à voix haute une pensée destinée à l’infortunée, d’autres encore s’étaient mis à prier, d’autres à rapporter à la cantonade le souvenir de tragédies similaires : l’ami qui avait péri dans l’attaque du World Trade Center, le cousin qui avait tout perdu à cause de l’ouragan Katrina, l’enfant terrassé par la grippe porcine… Cet étalage complaisant, cette affliction de pacotille avaient tapé sur les nerfs de Kugel. Fermez-la, tous, gardez pour vous vos histoires déprimantes.

Il n’avait pas eu besoin de les invectiver, cependant. Leur attendrissement avait duré aussi longtemps que leur patience, c’est-à-dire pas beaucoup, et les minutes passant leur sympathie s’était de nouveau muée en indignation. Pourquoi c’est si long ? avait pesté quelqu’un. Scandaleux, s’était plaint un autre. Redémarrez ce putain de métro, bon sang, elle ne va pas être plus morte qu’elle ne l’est déjà ! avait pensé Kugel. Enfin la rame avait redémarré poussivement et tout le monde, lui inclus, avait lâché un soupir de soulagement.

Déployant l’escalier amovible, il l’a grimpé avec hésitation, s’attendant à moitié à être reçu par une pluie de boîtes de borscht et de bocaux de harengs. Entendre Anne Frank taper sur son clavier derrière la paroi l’a un peu rassuré.

Je suis désolé pour tout ça, a-t-il déclaré en s’approchant du mur de cartons. C’est un scientifique, vous comprenez. Il évolue dans les données, pas dans les sentiments.

Le cliquetis s’est arrêté. Kugel a passé la tête au-dessus des cartons et Anne Frank s’est retournée vers lui. La pile de feuilles à côté de l’écran avait grossi.

Qu’est-ce qu’elle essaie de faire, me plagier ?

Euh… quoi ?

Votre mère. Tout ce baratin à propos des greniers.

Il s’est tout de suite inquiété pour Jonas. Si Anne Frank arrivait à entendre les paroles de mère, le petit garçon le pouvait aussi.

Si elle veut piller quelqu’un, a-t-elle poursuivi, qu’elle pille Wiesel…

Est-ce que cet enfant avait besoin d’en apprendre encore plus ? se disait Kugel. Enterrer une tête de chat était suffisant, non ? Fallait-il aussi l’initier aux greniers et aux nazis ?

Je ne sais pas ce qui est pire, monsieur Kugel, a dit Anne Frank. L’auto-hagiographie de votre mère, ou les gens comme vous qui permettent qu’elle soit écrite.

Elle a repris son travail.

Les frères Grimm étaient moins sinistres que ça, a-t-elle maugréé entre ses dents.

Kugel se demandait souvent comment il expliquerait tout cela à Jonas. La plupart des pères se tourmentaient au sujet de la Grande Explication, mais la sexualité était plus facile à expliquer que l’assassinat collectif. De quelle manière s’y prendre ? En des termes que l’enfant puisse appréhender, recommandaient les livres de psychologie infantile qui détaillaient la façon de parler de la mort aux bambins. Eh bien, Jonas, dirait-il, tu aimes Bob l’Éponge, pas vrai ? Alors, il y a des gens qui ne l’aiment pas, tu vois ? Plankton, par exemple. Plankton déteste Bob l’Éponge, exact ? Maintenant, imagine qu’il y a tout un tas de Plankton, et tout un tas de Bob, et les Plankton se réunissent et décident que tout irait mieux à Bikini Bottom s’ils se débarrassaient de tous les Bob l’Éponge ! Tu sais ce que c’est, un optimiste ? Enfin bref, un jour ils entourent tous les Bob et ils les mettent dans, euh, une sorte de camp. Quel genre de camp ? Eh bien, un camp de la mort. Ce qui se passe, c’est que les Plankton essaient d’exterminer les Bob l’Éponge. Ça veut dire quoi, exterminer ? Bon, annihiler, tu connais ce mot ? Bon, pas grave… Enfin, un jour, un Bob l’Éponge très, très courageux arrive à échapper aux Plankton et à se cacher dans le grenier de M. Krabs et… Ça finit bien, donc ? Bon, c’est là que ça se complique un peu, fiston, parce que…

Il faut que j’aille voir si Jonas dort, a-t-il dit tout haut.

Anne tapait toujours.

Vous lui avez parlé de moi ?

J’avais l’intention de lui parler de sexe en premier, a-t-il lancé tout en rassemblant ses forces pour redescendre l’escalier.

Protéger un enfant du monde extérieur, c’est facile, a commenté Anne Frank tandis qu’il se risquait sur les premières marches.

Sa jambe lui faisait mal et il ne pouvait se cramponner qu’avec sa main valide.

Mais le protéger de son monde intérieur, monsieur Kugel, c’est un tantinet plus compliqué…

Et encore des conseils éducatifs venus de mochetés à moitié folles, a-t-il marmonné.

Certains des parents désastreux avant la guerre sont devenus d’excellents parents face à l’adversité nazie, monsieur Kugel. C’est l’avantage d’avoir un ennemi. Le pays qui a le plus d’ennemis autour de lui est celui où les pères ne sont pas à la hauteur. Les pères qui crient le plus fort sur l’entraîneur de base-ball sont ceux dont le fils n’est pas du tout en sécurité à la maison.

Comment avance le livre ?

Pas de réponse. Il a achevé sa pénible descente.

L’accident dans le métro, ou plutôt sa réaction et celle des autres passagers, avait tellement chiffonné Kugel qu’il en avait parlé au professeur Jovia, lorsqu’il était finalement arrivé à son cabinet.

C’était abominable. Nous étions abominables. Notre colère nous rendait indifférents au malheur d’autrui, notre sympathie était complètement nombriliste.

Et donc ?

Donc, nous devrions mieux nous comporter.

Mais nous ne le faisons pas.

Mais nous devrions.

Qu’est-ce que le barman a dit à l’homosexuel ? a demandé le professeur.

Et merde, a soupiré Kugel.

Il s’est dressé comme un coq, il a montré la porte du doigt et il a dit : Dehors ! Des consommateurs se sont joints sans doute à ses quolibets. Le malheureux s’en est allé sans demander son reste, il voulait juste une bière, pas des ennuis, mais c’était trop tard. Ils l’ont roué de coups, lui ont cassé les dents, l’ont déshabillé, lui ont enfoncé un bâton dans l’anus, ont écrit « Pédé » avec la pointe d’un couteau dans son dos et l’ont laissé agoniser dans le caniveau.

Je ne comprends pas.

Il n’y a rien à comprendre. Nous sommes répugnants. Vous êtes allé au zoo, dernièrement ? Il faudrait. Et amenez-y Jonas, ce sera bon pour lui. Regardez le zèbre pacifique aller et venir dans son enclos, admirez le lion superbe qui se prélasse au soleil, amusez-vous du dromadaire aux yeux tristes mastiquant sa bouchée d’herbe, et ensuite allez à la cage aux singes. Allez voir vos ancêtres. Ce sont, et de loin, les créatures les plus dangereuses de tout le zoo. Ils violent, ils tuent, ils se regroupent en bandes. Terrifiants, vos plus qu’arrière-grands-parents. Observez les avertissements apposés sur la grille, des mises en garde qui n’existent nulle part ailleurs dans le parc : Ne provoquez pas les singes ! Ne regardez pas le gorille dans les yeux ! Ne passez pas la main par le grillage ! Aucune autre espèce ne requiert autant de prudence que celle dont nous descendons. Il ne manque qu’un écriteau, le plus important de tous : Ne descendez pas de cette espèce !

C’est déprimant, a murmuré Kugel.

Seulement si vous croyez qu’il faut être meilleur. Cessez d’attendre de nous plus que ce que nous ne pourrons jamais donner et vous cesserez d’être déçu.

Dans sa chambre, Jonas dormait à poings fermés. Kugel est retourné à la salle à manger.

Comment va-t-elle ? s’est enquise Hannah.

Elle ?

Mère.

Oh. Ça va…

Peu après, elle était de retour, elle aussi. Tenant entre ses mains l’abat-jour qu’elle lui avait donné quand il était petit.

Kugel a réprimé un soupir.

Et merde.

Elle est allée au bout de la table d’un pas funèbre, avec une expression tragique soigneusement étudiée.

Nous sommes restés dans cette annexe tant que nous avons pu, a-t-elle déclaré.

Kugel a posé son pied sur la bouche de chauffage.

Mais quelqu’un, quelqu’un que nous prenions pour un ami, nous a vite dénoncés. Je ne lui en veux pas, il protégeait sa propre famille. Un juif mort de plus dans le vaste mouvement de l’univers, qu’est-ce que c’est ?

Tendant les bras, elle a présenté l’abat-jour à Pinkus de la même manière que l’on présente sa couronne à un roi.

Une couronne d’épines, a songé Kugel.

Ceci, mon cher Pinkus, est ma tante.

Kugel a secoué la tête. Pinkus a saisi la chose avec deux doigts.

Pourquoi ne lui racontez-vous pas, à elle, comme tout s’est amélioré ? Pourquoi ne lui décrivez-vous pas, à elle, le monde merveilleux qui est le nôtre ?

Pinkus a retourné l’abat-jour.

C’est marqué Made in Taiwan…

Bon, ils n’allaient pas mettre Made in Buchenwald, si ?

Tu m’avais dit que c’était mon grand-père, mère, est intervenu Kugel.

Qu’est-ce que ça change ? Tu es apparenté à cet abat-jour, et brusquement tu te demandes à quel degré ?

Plus tard, pendant que Bree et Hannah débarrassaient la table, il est sorti dans le jardin et a ramassé les légumes et les fruits qu’il avait dispersés dans le potager, le matin.

Il faut qu’elles partent, a dit Bree lorsqu’il l’a rejointe au lit.

Je sais.

Toutes.

Je sais.

Elle lui a tourné le dos.

Plagier Anne Frank. Il fallait oser, a-t-elle lâché en fermant les yeux.

Peut-être le professeur Jovia avait-il raison. Peut-être attendait-il non seulement trop des gens, mais aussi trop de lui ? Ménager mère, abriter Anne, couver Jonas… Il ferait mieux d’être un salaud. Le secret du bonheur était peut-être d’être un fils de pute.

Ça ne serait pas facile. Mais il espérait pouvoir y arriver.

 

1. Tevye le Laitier est un personnage récurrent de plusieurs pièces de Cholem Aleikhem.

(N.d.T.)

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