L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 12 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 12

12

 

 

EN RENTRANT CHEZ LUI, Kugel a trouvé la voiture de sa sœur, Hannah, garée dans son allée.

Génial.

Hannah ne prenait pas très bien la mort imminente de mère. Quand il était parti s’installer à Stockton et que mère l’avait rejoint peu après, Hannah avait décidé de louer une maison dans une petite ville de la région. Pour être plus près, avait-elle dit. Au cas où.

Au cas où quoi ? avait demandé Kugel.

Au cas où, avait répondu Hannah.

Son mari, Pinkus Stephenor, était spécialiste en biologie de l’évolution et il avait obtenu un poste d’enseignant à l’université du coin. Hannah rendait souvent visite à mère et souvent, en compagnie de mère, elle fondait en larmes. Mère la prenait dans ses bras et disait :

Allons, arrêtons cela.

Hannah hochait la tête et se ressaisissait.

Tu as raison, murmurait-elle, tu as raison. Et de toute façon nous n’y pouvons rien.

Alors mère ajoutait :

Ne passons pas nos dernières heures ensemble à pleurer comme des enfants.

Et à ces mots Hannah s’effondrait à nouveau.

Hello ? a lancé Kugel en passant la porte d’entrée.

Il entendait des voix.

À l’étage.

Mère et Hannah.

Qu’est-ce qu’elles fabriquaient là-haut ?

Posant le sac de courses sur le guéridon du hall, il s’est agenouillé et a plaqué l’oreille contre la grille de chauffage. La ventilation était en marche, ce qui non seulement rendait l’écoute plus difficile mais diffusait les effluves nauséabonds en provenance du grenier, qui l’enveloppaient dans un nuage écœurant. Retenant sa respiration, il a essayé d’entendre ce qu’elles disaient malgré le vrombissement de la chaudière.

Hannah (sanglotant) : Oh, maman, je…

Il n’a pas pu saisir le reste. Il s’est redressé et a pris une bouffée d’air moins vicié avant de rapprocher son visage de la grille.

Mère : Arrête ça, Hannah.

Hannah : Tu as raison.

Mère : Bon, où est-ce que j’ai bien pu mettre ces photos ? Je suis sûre qu’il y avait une autre caisse par ici…

Elles étaient au grenier. Kugel a frissonné d’effroi. Si mère tombait sur Anne Frank, il était fichu. Elle ne le laisserait jamais la mettre dehors. Il est hors de question que mon fils expulse Anne Frank de cette maison, proclamerait-elle. Cela étant, elle n’apprécierait pas non plus que la pitié de Kugel se concentre sur quelqu’un d’autre, ce qui rendrait la situation encore plus intolérable.

J’entrevois des jours de ténèbres.

J’entrevois des kilomètres et des kilomètres de culpabilité.

Retire cette boîte-là, Hannah, a-t-il entendu. L’autre est peut-être derrière.

Attrapant au vol le sac de chez Mère Nature, il s’est précipité dans l’escalier. Il lui restait une toute petite chance de redresser la situation. Mère, qui avait toujours besoin d’être le centre de l’apitoiement général, ne serait sans doute pas enchantée d’être sous le même toit qu’une rescapée de l’Holocauste. Ce serait comme voir Carl Lewis s’installer dans les starting-blocks juste à côté de vous au moment où vous vous apprêtez à courir le 500 m aux jeux Olympiques de la Souffrance… En fait, il se pourrait même qu’elle exige qu’il jette Anne Frank à la rue.

L’espoir fait vivre, avait-il dit un jour au professeur Jovia.

Ou pas, avait répliqué celui-ci.

Il avait foncé au grenier aussi vite qu’il l’avait pu, mais Hannah avait déjà descendu près de la moitié des cartons du mur occidental lorsqu’il est parvenu en haut. Penchée au-dessus du restant des cartons et des caisses, elle scrutait l’obscurité du grenier assise par terre à côté de mère, qui fouillait dans une boîte ouverte.

Non, a dit Hannah, il n’y a pas d’autres caisses par là. Seulement quelques vieilles couvertures dans un coin et… un ordinateur. Tiens, c’est bizarre, il est allumé.

Qu’est-ce qui est allumé ? a fait mère.

L’ordinateur.

L’ordinateur est allumé ?

Dans l’espoir de les distraire, Kugel les a appelées, rabrouant gentiment sa mère – elle ne devrait pas soulever ces caisses toute seule – et exigeant de sa sœur qu’elle vienne lui dire bonjour sur-le-champ.

Il faisait encore jour. Du peu qu’il avait lu du journal d’Anne Frank, il se rappelait que celle-ci dormait durant la journée et écrivait la nuit. Elles avaient dû la réveiller, donc, mais où était-elle passée ?

Il avait honte de reconnaître qu’il n’avait jamais lu son journal en entier. Quand mère le lui avait offert pour ses treize ans, elle lui avait déjà fait lire La Nuit d’Elie Wiesel, et L’Aube, et Le Jour, ainsi que Si c’est un homme de Primo Levi, et l’avait obligé à regarder les trois heures du Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer, les sept heures et demie du programme de la NBC intitulé Holocauste, et les neuf heures de Shoah de Claude Lanzmann.

Alors, quand elle lui avait donné Anne Frank, la voix d’une enfant, il s’était rebellé : J’en ai ma claque, de ce foutu Holocauste. Mère avait été tellement horrifiée qu’elle ne s’était pas mise en colère, ne lui avait pas fait la leçon. Elle avait tourné les talons et était partie. C’est lui qui était allé la trouver plus tard et lui avait demandé pardon.

Elle lui avait donné le choix : le Journal d’Anne Frank, ou Le Chagrin et la Pitié.

Il avait pris le livre des mains de sa mère, l’avait retourné. Quelque chose de déchirant, de tragique, disait la présentation. Il avait opté pour le documentaire, cinq heures en tout. Au moins pouvait-il le passer en accéléré quand mère ne regardait pas, et puis il connaissait plus ou moins la fin.

Il a longuement serré Hannah dans ses bras, avec une tendresse peu habituelle, tout en cherchant Anne Frank des yeux par-dessus l’épaule de sa sœur. Il ne l’a pas vue, mais en revanche il a noté que le sol était parsemé de photographies et de coupures de presse, au milieu desquelles reposait une paire de ciseaux.

Mère, a-t-il lancé en lâchant Hannah, qu’est-ce qu’on a dit à propos des photos ?

Depuis un an, mère s’était attelée à la confection d’un album de famille destiné à Jonas. Kugel l’avait suppliée d’abandonner cette idée mais, sous prétexte que sa mémoire déclinait et que son temps était compté, elle était déterminée à léguer une histoire familiale à son unique petit-fils. Elle avait sollicité tout le monde : cousins, oncles et tantes, afin qu’ils lui envoient les documents photographiques d’époque, et ils s’étaient empressés de la satisfaire. Toutefois, ces photos reflétaient un passé très différent de celui dont elle se souvenait, ou qu’elle voulait se rémémorer, ou qu’elle tenait à ce que Jonas connaisse. Des clichés noir et blanc représentant de joyeux groupes à la plage, de jeunes mariées resplendissantes et de jeunes mariés se rengorgeant, des parties de badminton en sépia dans le parc impeccable d’un centre de vacances à la montagne, des amoureux se tenant par la main sur l’embarcadère du ferry de Coney Island et provoquant le sourire attendri des estivants autour d’eux…

Complètement inutile.

Elle avait donc décidé de compléter cette collection en intercalant de-ci de-là des photos documentaires de prisonniers à Buchenwald, des coupures de presse à propos de pogroms en Union soviétique, un collage sur la Nuit de cristal, des monceaux de cadavres à Dachau, des fosses communes à Auschwitz, à tel point que ces images terrifiantes d’événements épouvantables supplantaient maintenant les photos de la vie des Kugel.

Leonard Zelig aurait été fier d’elle. Enfin, avant qu’il ne se transforme en abat-jour.

Mère avait entrepris ce projet au moment où Jonas était tombé malade. Dès le début, Kugel l’avait priée de ne pas réviser l’histoire familiale, mais elle avait soutenu qu’elle ne faisait qu’ajouter du contexte, rendre le passé plus vivant. S’il comprenait et approuvait son désir de transmettre une mémoire à son petit-fils, il aurait préféré que ce soit un récit plus édifiant, plus réel : celui de la vie de mère. Une histoire de recommencement, avait-il argué, celle d’une femme abandonnée faisant face à l’adversité et élevant seule deux enfants à peu près normaux, plus ou moins équilibrés et présentant des troubles de la sexualité somme toute assez mineurs.

Il faut qu’il soit au courant de son passé, avait plaidé mère.

Son passé, c’est toi, avait rétorqué Kugel.

Elle avait secoué la tête. Non. Moi, j’ai eu une vie facile. Si tout ce qu’on apprend à un jeune garçon sur les ouragans est le calme qui règne dans l’œil du cyclone, il ne sera jamais prêt quand le vent arrachera le toit au-dessus de sa tête et que la pluie noiera tout ce qu’il possède.

Kugel l’avait dévisagée.

Mais de quoi tu parles, enfin ? avait-il fini par demander.

Je parle de la vie, avait dit mère.

Tu parles de la mort, avait-il corrigé.

Quelle est la différence ?

Inutile de la raisonner, avec elle cela ne marchait jamais, il avait préféré faire appel à ses émotions, comme souvent. Bien que sa manière de le manifester puisse être destructrice, son amour pour Jonas était profond et elle privilégierait toujours le bien-être de son petit-fils, du moins le croyait-il.

Tu vas l’effrayer, avait-il donc répondu en la regardant dans les yeux.

Mais mère n’avait pas cédé.

Quelqu’un doit le faire.

Alors qu’Hannah aidait mère à ramasser les photos jonchant le plancher du grenier, Kugel a soudain aperçu l’œil jaune et voilé d’Anne Frank dans une fente de la paroi de cartons.

Il faut mettre le dîner en route, s’est-il hâté de lancer.

Avec un grand soupir et un mouvement navré de la tête, mère fixait la coupure de presse qu’elle venait de ramasser. La photographie désormais célébrissime de prisonniers du camp de concentration de Buchenwald entassés sur les planches en bois qui là-bas faisaient office de lits.

Votre cousin Alex, a-t-elle annoncé.

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, un énorme agrandissement de cette même photo avait orné le mur de leur lugubre salon. Elle avait l’habitude de montrer l’un ou l’autre des déportés – le jeune qui se servait de sa gamelle comme d’un oreiller, ou celui de la couchette du bas qui avait ces yeux terribles, hagards, des yeux de ragondin –, de secouer la tête et de dire : « Pauvre cousin Alex », ou : « Oh, ce cher oncle Morris », ou : « Comme ton grand-père Solomon me manque, c’est de lui que tu tiens ton prénom, Sol »…

Kugel a jeté un nouveau coup d’œil à Anne Frank.

Il faut vraiment qu’on prépare le dîner.

S’il se rappelait si précisément cette photo, si elle le hantait jusqu’à ce jour, c’était moins à cause de ses supposés parents que d’un prisonnier en particulier, celui qui se tenait debout tout à droite, presque nu, squelettique, la peau livide tendue sur les os, un bout de tissu drapant son bas-ventre dans une ultime réaction de décence et de dignité. Et il souriait, Kugel en était sûr depuis la première fois que mère lui avait montré la photo. Pas un large sourire, non, plutôt un soupçon de sourire, à la Mona Lisa, mais un sourire quand même.

Pourquoi est-ce qu’il sourit, lui ? avait-il demandé à sa mère.

Il ne sourit pas !

Elle avait été outrée.

Mais il souriait, indéniablement. Encore maintenant, alors qu’il aidait sa mère à se relever et que ses yeux étaient tombés sur la photo, l’homme était toujours là, toujours nu, toujours squelettique et toujours souriant. Pourquoi souriait-il ? La question le taraudait encore. Qu’y avait-il de si amusant ? Comment pouvait-on sourire dans cet univers de souffrance et de mort ? Et, puisqu’il en était à se poser ces questions, pourquoi continuait-il à jouer le jeu de mère ? Pourquoi ne l’avait-il jamais obligée à admettre la vérité, à savoir que leur vie, hélas, n’avait pas été si mauvaise ? Que, tout compte fait et même si on pouvait trouver cela malheureux, ils avaient été favorisés ?

Allons-y, mère. On doit mettre le dîner en route.

Ces salauds, a chuchoté mère.

Ça va aller, a répondu Kugel.

Il l’a aidée à se mettre debout et elle s’est mise à protester – Il ne me reste pas beaucoup de temps – jusqu’à ce qu’il lui promette de descendre la boîte dans sa chambre plus tard pour qu’elle puisse poursuivre son travail. S’il redoutait que Jonas ne découvre ce qu’elle concoctait, la chambre à coucher de mère était l’endroit le plus sûr puisque le petit garçon n’y avait jamais mis les pieds depuis qu’elle était venue habiter avec eux.

À genoux devant le carton, Hannah avait ramassé une petite photo en noir et blanc qu’elle tenait au creux de sa paume tel un oiseau blessé. Elle a secoué la tête en soupirant. C’était une photo de père.

Ce salaud ! a-t-elle dit, la haine vibrant dans sa voix. Une femme, un foyer, deux enfants magnifiques… Quel degré de lâcheté faut-il atteindre pour se suicider ?

Se suicider ? s’est exclamé Kugel. Tu m’as dit qu’il avait disparu. Ou qu’il avait été tué, a-t-il ajouté en se tournant vers leur mère.

Qu’est-ce que ça change ? a répondu mère.

Qu’est-ce que ça change ? s’est-il indigné.

Qu’est-ce que ça change ? a coupé Hannah, venant à la rescousse de mère. De toute façon, les choses arrivent, et on n’y peut rien, alors qu’est-ce que ça change ?

Pourquoi tu le détestes autant, alors ? a demandé Kugel.

Qui ?

Père.

Qu’il y ait une explication à son geste ne veut pas dire que je ne puisse pas éprouver de la haine pour lui, a déclaré Hannah en jetant la photo par terre. Et que j’éprouve de la haine pour lui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d’explication. Il y a une raison à tout.

Mais Kugel n’était pas d’accord.

C’est complètement ridicule de penser un truc pareil.

C’était une forme de pensée répandue, le « raisonisme », comme il l’appelait. Et les raisonistes étaient une catégorie difficile à cerner : alors que tous les chrétiens sont raisonistes, par exemple, tous les raisonistes ne sont pas chrétiens. Hannah était plutôt raisoniste dans l’absolu, c’est-à-dire que, sans se montrer très précise sur ce que la raison pourrait être, elle était convaincue qu’il y en avait une. Cela ne l’aurait pas irrité si sa sœur avait été plus honnête, plus encline à reconnaître, même brièvement, que, s’il y avait en effet une raison à tout, elle avait autant de chances d’être mauvaise que bonne. Mais pour les raisonistes la raison est toujours un truc positif. Grâce à elle, nous comprenions enfin les tenants et les aboutissants des choses. Mais l’idée que tout ne soit qu’une mauvaise blague, l’idée que cette fameuse Raison se foute quand même un peu de notre gueule, eh bien non, jamais ça ne traversait l’esprit d’Hannah.

Hannah était rouge de colère, et si la tête et le torse du locataire n’étaient pas apparus à travers la trappe du grenier, une dispute familiale aurait bel et bien éclaté.

Pas de place, monsieur Kugel ? a-t-il lancé en jetant un regard circulaire. J’ai au contraire l’impression que vous en avez plein, de place.

On était justement en train de ranger, a expliqué Kugel.

Parfait, a rétorqué le locataire. Je vais donc pouvoir enfin monter mes affaires ?

Oui, bien sûr. Laissez-moi seulement trouver un moment plus propice…

Un moment plus propice ? s’est étonné le locataire. Et si c’était maintenant, là, tout de suite ?

Il est tard, a répliqué Kugel. Mon fils sera bientôt couché et je crains que du bruit là-haut ne l’empêche de dormir.

J’espère vraiment que nous n’aurons pas à régler ça au tribunal, monsieur Kugel, a déclaré le locataire.

Que du blabla, a lancé mère.

Je vous demande pardon ?

Penses-tu réellement, a demandé mère à Hannah, qu’il ouvrirait aussi grand son clapet si Alan Dershowitz était ici ?

Descendons, mère, a proposé Kugel en l’entraînant vers l’escalier.

Tu oublies ton sac de courses, a remarqué Hannah.

Je reviendrai le prendre plus tard.

Mère a secoué un doigt vengeur à l’adresse du locataire.

Il vous transformerait en serpillière, voilà ce qu’il ferait, a-t-elle ajouté. Un seul coup de fil d’Alan Dershowitz, un seul petit courrier et vous détaleriez la queue entre les jambes.

Allons-y, mère, a insisté Kugel.

Oui, jeune homme, a-t-elle poursuivi alors que le locataire était déjà redescendu. Si Alan Dershowitz était ici, vous trembleriez dans vos bottes.

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