L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 11 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 11

11

 

 

KUGEL N’AVAIT PAS TOUT DE SUITE ÉTÉ CONVAINCU du bien-fondé d’un déménagement. Il avait d’abord pris l’avis du professeur Jovia. Il lui avait décrit la charmante petite ferme, le terrain boisé, l’idyllique village de Stockton. Mais lorsqu’il lui avait confié ses espoirs – prendre un nouveau départ, commencer une nouvelle vie –, le professeur avait lâché un profond soupir en secouant la tête.

Pourquoi le poulet a-t-il traversé la route ? avait-il demandé à Kugel.

Je ne sais pas, avait répondu Kugel. Pourquoi a-t-il traversé la route ?

Parce que c’était un schmock.

Je ne comprends pas, avait avoué Kugel.

Le poulet a traversé la route pour la même raison que nous le faisons tous : parce que nous croyons que ce qui est de l’autre côté sera mieux. Mais, dites-moi, il n’y a pas de guerres, de l’autre côté de la route ? Pas de souffrance, pas de divorces, pas d’échecs ? Pas de famines, pas de maladies, pas de larmes, pas de cris de douleur ? On ne commet pas de génocides, de l’autre côté de la route ? Des parents n’enterrent pas leur enfant ? Les enfants reçoivent-ils toujours l’amour dont ils ont besoin ? Les adultes ne vieillissent pas dans l’amertume et ne meurent pas de dépit ?

Kugel avait baissé les yeux sur ses chaussures.

Des pères disparaissent, avait poursuivi le professeur d’une voix adoucie par l’empathie. Des deux côtés de la route.

Ça ne peut pas faire de mal d’aller jeter un œil, quand même, avait observé Kugel. De l’autre côté de la route, je veux dire.

Oh que si. Personne n’a dit que le poulet était arrivé de l’autre côté. La route, ce n’est pas un endroit pour des poulets naïfs qui rêvent d’un monde meilleur. Il y a des voitures. Et des camions. Et plein de poulets écrasés. Rares sont ceux qui parviennent de l’autre côté. Et celui qui y arrive indemne tombera direct sur un Kentucky Fried Chicken, et alors il dira : Zut, je rentre chez moi, et il aura encore plus de chances de se faire aplatir en revenant. Les poulets vivraient nettement plus longtemps s’ils se tenaient tranquilles, et ils seraient nettement plus heureux s’ils arrêtaient d’espérer trouver quelque chose de mieux de l’autre côté de la route. Alors, Kugel, je vous pose encore la question : Pourquoi le poulet a-t-il traversé la route ?

Parce que c’était un schmock, avait répondu Kugel.

Exactement.

Donc, vous pensez que je ne devrais pas acheter cette maison ?

Le professeur Jovia avait fait non de la tête.

Je ne pense pas, non.

Terre promise, l’agence immobilière de Stockton était située en plein centre, dans une imposante maison victorienne réaménagée en bureaux. En gravissant le large perron en bois, Kugel s’est demandé comment la demeure avait pris cette reconversion. Mal, imaginait-il. Elle devait regretter de ne plus avoir une famille chez elle, avoir la nostalgie des rires, des bruits de la vie et des odeurs de dîner si cruellement remplacés par les sons inhumains des télécopieurs et des sonneries de téléphone. Sans compter qu’elle était maintenant utilisée pour vendre d’autres maisons à ces familles qu’elle aurait tant aimé accueillir elle-même. Quelle disgrâce totale !

Kugel a posé la main sur la poignée de la porte.

Fermée.

Bon sang.

Il a frappé.

Rien.

Elle peut fuir, a-t-il pensé, mais elle ne peut pas se cacher.

Il s’est assis sur le banc faisant face à la porte et, après avoir posé le sac de courses à côté de lui, il a croisé les jambes puis les bras.

Je peux attendre.

Donc, c’était bien Anne Frank. Et le fils de l’ancien propriétaire connaissait son existence. Il avait vécu avec elle, et ce toute sa vie… Si Will Junior était au courant, Ève aussi, bien entendu, et elle était légalement obligée de tout dire à Kugel – obligation de divulgation, il se rappelait les termes du contrat. Or elle ne l’avait pas fait. Elle lui avait menti et il en détenait la preuve. Très bien. La créature pestilentielle qui occupait son grenier était désormais le problème d’Ève, et non le sien. Si elle ne voulait pas se voir traînée en justice, elle allait devoir mettre Anne Frank dehors, et en vitesse. Avec diligence, comme on disait.

Le soleil de midi était au zénith, d’une chaleur cuisante même dans l’ombre du porche de Terre promise.

Il pouvait attendre toute la sainte journée.

C’est à propos de la maison, dirait-il à Ève. Il faut qu’on parle. Ses traits s’affaisseraient, les battements de son cœur s’emballeraient dans sa poitrine. Son horrible mensonge était enfin percé à jour. C’est à propos de la maison, répéterait-il. Elle éclaterait en sanglots, entrevoyant déjà la ruine de sa carrière, le discrédit sur sa famille. Elle se jetterait à ses pieds, le supplierait de ne pas la dénoncer, de ne pas porter plainte. Elle jurerait qu’elle allait réparer ses torts envers lui, tout arranger. Ou peut-être que non, peut-être qu’elle se montrerait agressive, belliqueuse, retranchée jusqu’au bout dans le déni. Vous ne me laissez pas le choix, déclarerait-il en tournant les talons. Vous aurez des nouvelles de mon avocat.

Kugel s’est levé, s’est rassis, s’est encore levé pour faire les cent pas sous le porche. Il était pressé de régler cette affaire. Il ne voulait pas que la vieille femme reste une minute de plus chez lui. Si seulement Ève revenait maintenant à son bureau, ils pourraient l’avoir mise dehors avant que mère ne se réveille de sa sieste et que Bree ne rentre de la crèche avec Jonas. Personne ne saurait que cette hideuse anomalie avait jamais été là. Et quand bien même elle serait vraiment Anne Frank ? Une expulsion n’était pas le pire qui lui soit arrivé dans la vie. En fait, il était presque mieux qu’il s’agisse d’Anne Frank : en comparaison de ce qu’elle avait subi, une simple délocalisation n’était rien du tout, bon sang !

Il s’est arrêté pour examiner les annonces collées à la fenêtre.

Nichée dans quelque chose.

Votre rêve de ceci enfin réalisé !

Vue imprenable sur cela.

Si seulement il avait choisi une autre propriété. Tout sauf une ferme. Une maison sans grenier. Une réalisation ultra-moderne avec un plafond cathédrale, pleine de lumière et vierge de tout rescapé.

À y repenser, j’aurais dû opter pour la brique, avait dit le deuxième petit cochon lorsqu’il avait été obligé d’aller vivre chez son frère après avoir perdu sa maison.

Il a vu son reflet dans la vitre de Terre promise, une surimpression hagarde et dépenaillée par-dessus une impeccable maison contemporaine de quatre chambres avec piscine et vue imprenable, au milieu de deux splendides hectares de collines verdoyantes, une très bonne affaire.

Cadre exceptionnel, proche comme ci.

Prestations de niveau comme ça.

Bienvenue quelque part.

Il avait l’air d’un mort vivant. Il avait besoin de sommeil.

Il s’est rassis sur le banc. Quand ses yeux se sont arrêtés sur le Stockton Café and Bakery juste en face de l’agence, il s’est soudain rappelé qu’il mourait de faim. Il n’avait rien mangé de la journée, son estomac grondait, mais il ne pouvait pas abandonner son poste près de la porte. Ève était probablement à l’intérieur, attendant qu’il s’en aille pour s’enfuir en courant.

Lamentable.

Ou bien elle était dehors, attendant le moment propice pour courir s’enfermer dans l’agence.

Les gens, il n’y avait rien de pire.

C’était quoi, du pain d’Ézéchiel, au fait ?

Il était affamé. Du pain ordinaire aurait provoqué une violente réaction stomacale, mais le pain d’Ézéchiel ne contenait sans doute pas de gluten, du moins fallait-il l’espérer. Dans cette boutique, tout était sans gluten, de toute façon. Il en a coupé un bout, et tout en mastiquant avec voracité, il s’est radossé au siège avec un grognement de satisfaction.

Foutu Ézéchiel, a-t-il pensé en prenant un autre morceau de pain. En quoi c’était si difficile d’être prophète, déjà ? Vous pouvez prédire les pires calamités que l’on puisse imaginer, persécutions, massacres, incendies, inondations, famines, il y a de très grandes chances pour qu’elles finissent par se produire.

Je vois misère et souffrance, je pressens douleur et affliction. J’entends des grincements de dents et des prières suppliantes, mais aucun secours n’arrivera.

Ah bon ?

T’es sûr ?

Isaïe, Jérémie, Ézéchiel… Chacun a prédit des désastres encore plus grands que son prédécesseur, et que leur a rapporté cet abject pessimisme, ce cynisme sinistre et sempiternel ? Ils ont eu un livre à eux dans la Bible, rien de moins. Et pas des petits, en plus : cinquante, soixante chapitres chacun. Vous savez qui n’a pas eu son livre dans la Bible ? Celui qui a dit : Ça va aller, les amis. Honnêtement, je crois que tout baigne. Nostradamus n’était pas un imbécile. S’il avait prédit la paix, la tranquillité et des cieux toujours cléments, qui se souviendrait de lui, aujourd’hui ?

La chaleur de la mi-journée ajoutée à un estomac plein a plongé Kugel dans la torpeur. Il a bâillé, s’est rencogné sur son banc et, fermant les yeux, il s’est endormi.

À son réveil, son visage était couvert d’une fine pellicule de sueur. Il ne savait pas combien de temps il avait dormi, mais son ventre brûlait tout autant que le soleil là-haut. La douleur transperçait son abdomen. Gémissant, la bouche tordue, il s’est plié en deux.

Foutu gluten, a-t-il grondé entre ses dents serrées. Foutue Anne, foutue Frank.

En se redressant, il a aperçu un jeune couple debout sous le porche, en face de la fenêtre où étaient affichées les annonces immobilières.

Ils le fixaient d’un drôle de regard.

Ils étaient du genre très grands.

Gluten, a grommelé Kugel en se forçant à sourire.

L’homme a passé un bras protecteur autour des épaules de sa compagne. À moitié recroquevillé sur lui-même, Kugel a alors donné sa meilleure interprétation d’Adenoid Hynkel.

Ah, le gluten, a-t-il dit en secouant son poing levé. Le gluten, le gluten.

Peu convaincu, le couple s’est à nouveau tourné vers les annonces. Kugel n’aimait pas les grands et ces deux-là étaient bronzés, en plus, ce qui rendait leur haute taille encore plus insupportable. Le genre de bronzage que l’on n’obtenait que de manière délibérée. Ils ne passaient pas leur temps dehors à cultiver leur potager, ne s’adonnaient pas à quelque sport idiot : non, ils avaient résolu de bronzer, ensemble et avec une détermination obstinée. Soyons bronzés, tel était le pacte qu’ils avaient passé et réalisé avec beaucoup d’efforts, de sacrifice et d’aloe vera.

Connards.

Il avait l’impression qu’un rongeur furibond se débattait dans son ventre, déchirait ses entrailles, attaquait la chair à coups de griffes dans une tentative effrénée pour sortir de là. La douleur explosait à un endroit, puis à un autre, s’atténuait un instant puis renaissait peu à peu, ailleurs.

Le couple se tenait enlacé, bras dessus bras dessous, et à chaque fois que l’un montrait une annonce à l’autre ils la lisaient ensemble puis s’embrassaient. Si Kugel ne les avait pas pris en grippe sur-le-champ, il leur aurait peut-être parlé de l’incendiaire, les aurait mis en garde contre Ève, cette dissimulatrice. Mais ils lui déplaisaient, et souverainement, alors il les laissait se gorger d’espoir. Par ailleurs, il avait besoin de trouver des toilettes au plus vite et son esprit était tout occupé à empêcher ses intestins d’agir de manière unilatérale. S’il ne pouvait blâmer son organisme de réagir aussi violemment à ce qu’il tenait pour du poison, l’instinct de survie déterminait tous les messages que son cerveau tentait d’envoyer à son côlon, et il savait d’expérience que dans de telles situations il n’avait qu’un contrôle limité sur cette partie de son anatomie. Mais il ne pouvait pas s’en aller maintenant, pas après avoir attendu tout ce temps.

Excusez-moi, a-t-il grogné à l’intention du couple, vous avez l’heure ?

L’homme s’est retourné et a baissé les yeux sur Kugel, qui soudain s’est senti tout petit.

Non, a-t-il lancé en serrant encore un peu plus sa compagne contre lui.

La montre de plongée en argent qu’il avait au poignet était pourtant visible.

Les grands ont toujours la vie plus facile que les autres. Kugel trouvait cela exaspérant. C’était comme si jamais aucun obstacle ne se dressait devant eux. Allez, on achète une maison ! Allez, on se paie une montre de plongée hors de prix ! Pourquoi pas, puisqu’on est grands ? Qu’est-ce qui pourrait bien nous arriver ?

La femme n’était pas aussi grande que l’homme, elle avait acquis son statut de grand par alliance. Elle avait voulu sa part du gâteau de la haute taille et pour cette raison Kugel la détestait encore plus que lui.

La créature dans son ventre a encore déployé ses griffes, un élancement continu de douleur insupportable. Elle voulait sortir, trouver sa liberté.

Il n’aurait jamais tenu le coup à Auschwitz. Pas une semaine. Pas un jour. N’avaient-ils rien d’autre à manger que du pain ? De la soupe parfois. Il aurait succombé, il le savait, et non dans une chambre à gaz ou un four crématoire, non, pas lui, pas Solomon Kugel. Solomon Kugel aurait expiré aux latrines. Mort aux chiottes. Ses descendants évoqueraient sa mémoire avec tristesse – Ces salauds, diraient-ils –, et ils feraient de lui une sorte de martyr, de héros, mais ils ne mentionneraient jamais les circonstances réelles de son décès : plié en deux sur le trou, mort de déshydratation. Mort de gluten. Mort de merde.

La femme a pointé le doigt sur la publicité pour une grande maison blanche de style victorien devant laquelle s’élevait un chêne au feuillage automnal d’un orange resplendissant. En retour, l’homme lui a montré le pneu-balançoire suspendu à l’une des branches massives. Elle l’a enlacé de plus belle et il a déposé un baiser sur sa tête.

Il ne pourrait jamais survivre à un génocide. Pas avec son estomac. Et Bree non plus, avec son allergie aux colorants. Toutes mes excuses, Herr Kommandant, vous auriez de la soupe transparente ? Je suis très réactive aux couleurs.

Il faudrait que quelqu’un les cache, c’était certain.

Si quoi ?

Si quelque chose arrivait.

Si quoi arrivait ?

Quelque chose.

Quoi ?

N’importe quoi.

Mais qui ? Sur les quelque deux mille quatre cents habitants de Stockton, il devait en connaître environ vingt de nom, et sur ces vingt il y en avait probablement sept, au maximum, qui accepteraient de les cacher au grenier, lui et sa famille. Et ce en supposant que ces sept-là n’aient pas déjà promis leurs combles à d’autres juifs, Noirs, homosexuels, Asiatiques, musulmans, immigrés, ce que deux ou trois avaient sans doute déjà fait. Premiers arrivés, premiers sauvés. Les Kugel, toutefois, avaient un désavantage majeur dans la compétition pour les quatre ou cinq greniers restants : ils étaient trois, et même quatre si mère continuait à s’accrocher de la sorte, et… Mais non, ils n’allaient quand même pas emmener Anne Frank avec eux. Il fallait être réaliste, ils auraient sans doute besoin de tout un grenier pour eux. Bree et lui partageraient un lit, mais Jonas devenait trop grand pour dormir avec eux et mère devait avoir le sien. Kugel préférerait pousser lui-même Jonas dans un wagon à bestiaux avant de verrouiller la porte plutôt que de le faire dormir dans le même lit que sa grand-mère. Ce n’était pas trop demander, c’était juste du pragmatisme. Et bien sûr, si le grenier où ils se cachaient était assez grand, il serait heureux de faire abri commun avec un autre jeune couple, ou peut-être avec des enfants dont les parents auraient été arrêtés par les autorités, sauf que… Non, ceux-ci devraient sans cesse être rassurés, ce qu’il ferait volontiers les premiers jours, mais ensuite cela finirait par lui porter sur les nerfs si jamais le génocide traînait en longueur. Il voyait déjà le tableau : Assez d’enfantillages ! Les gosses, ce n’est facile pour personne…

Ce qui était certain, c’est qu’avec leurs multiples restrictions alimentaires les Kugel seraient dans l’obligation d’informer d’entrée leurs éventuels compagnons de clandestinité qu’il était hors de question de partager leurs réserves en nourriture, et il ne reviendrait pas là-dessus, même si la situation devenait dramatique. Bon, il monterait un pot de beurre de cacahuète en plus, quelque chose comme ça, ou quelques boîtes de maïs supplémentaires, ils pourraient en donner un peu, et il savait que s’ils finissaient par accueillir dans leur grenier deux enfants en bas âge dont les parents avaient été incarcérés, il infléchirait sans doute sa position et les inviterait à manger avec eux, même s’il soutenait maintenant le contraire. Et tant qu’on y était, il était probable qu’il prendrait Anne Frank avec eux, de sorte qu’ils seraient cinq, et peut-être même qu’il la ferait passer avant les… orphelins (parce que, soyons clairs, leurs parents seraient certainement déjà morts).

Le mieux serait que le grenier en question se trouve non loin de leur domicile, non seulement pour le cas où il aurait oublié quelque chose – il oublierait à coup sûr l’iPod, ça lui arrivait sans cesse, et, maintenant qu’il l’avait mentionné, les boîtes de maïs – mais aussi parce que le trajet de retour ne serait pas trop long, une fois le génocide terminé. C’est pour cette raison que, sur les cinq familles qui seraient en mesure de les abriter si elles n’avaient pas déjà promis leur grenier à d’autres, sa préférence allait d’abord aux Amberson, mais ceux-ci venaient malheureusement d’adopter un chiot afin de remplacer une chatte récemment disparue. Si la maudite bestiole ne passait pas sa journée plantée dans le couloir à aboyer en direction des combles, elle ne ferait que rappeler cruellement sa condition de reclus à Jonas lorsqu’il la verrait gambader dans le jardin et donner la chasse aux écureuils. Les autres options n’étaient pas meilleures, toutefois. Les Miller, un peu plus loin sur la route, étaient juifs, donc autant les oublier. Fuir un génocide dans un grenier juif revenait à se protéger du lion en se mettant dans la peau d’une gazelle. Les Dooner, assez proches géographiquement eux aussi, étaient les seuls autres voisins que Kugel connaissait, mais il avait emprunté un jour leur tondeuse à gazon et l’avait rendue en oubliant de remplir le réservoir, et il n’avait jamais osé leur parler de cet oubli. Il était même allé s’acheter une tondeuse, pour ne plus avoir à emprunter celle des Dooner mais aussi dans l’espoir qu’en voyant sa machine toute neuve ceux-ci comprendraient tacitement que son achat était une manière de reconnaître son erreur initiale.

Quel monde merveilleux. Sa famille et lui allaient périr dans un camp de concentration uniquement à cause d’une tondeuse dont il avait omis de refaire le plein. La destinée humaine résumée en une image : deux litres d’essence suffisent à distinguer la vie de la mort.

Dernières paroles ?

Oui, éventuellement. S’il souffrait trop pour noter la formule sur-le-champ, il s’est promis de le faire plus tard.

Même si Dooner glissait sur l’affaire de la tondeuse, sa femme et lui étaient en plein divorce, qui se passait très mal, et elle serait bien capable de les dénoncer rien que pour créer des ennuis à son mari.

Il fallait se rendre à l’évidence : en cas de génocide, sa famille et lui risquaient de devoir s’en remettre à la bonté de parfaits inconnus.

Et comme mère le disait souvent : Je peux nommer six millions de personnes qui se sont fiées à la bonté de parfaits inconnus.

Quand Kugel était parti à l’université, elle l’avait pris à part et, saisissant son visage entre ses mains, elle avait déclaré :

Où que tu ailles, tu seras toujours un Kugel.

Ce qui signifiait un juif, avait-il compris à la nuance dans sa voix. Ce n’était pas un encouragement mais un avertissement. Le message était clair : Il serait assassiné un jour par des gens qu’il tenait pour des amis.

Excusez-moi, a-t-il bredouillé en se levant difficilement.

Il sentait qu’une nouvelle attaque abdominale se préparait dans ses entrailles. Parfois, marcher soulageait un peu.

Oui ? a fait le grand type.

Ça ne vous dérange pas de surveiller mon sac ? Il faut absolument que je trouve des toilettes.

Nous allons bientôt partir, a répondu le grand type.

Juste une minute.

Nous partons.

Kugel a grimacé de douleur.

Vous avez un grenier ?

Pardon ?

Je me demandais, c’est tout. Pas grave.

Vous vous demandiez si j’avais un grenier ?

Je me demandais si, aouch… si, au cas où vous auriez un grenier, je pourrais me cacher dedans.

Quoi ?

Avec ma famille.

Vous êtes fou ? C’est ça ?

Kugel a de nouveau grimacé de douleur.

Pas tout de suite, là, a-t-il haleté. Aïe ! Ne soyez pas ridicule. Aouch. Je veux dire… si quelque chose arrivait.

Si quoi arrivait ?

Quelque chose.

La femme est finalement intervenue.

Vous vous croyez drôle ? J’ai perdu de la famille dans l’Holocauste.

Et alors ? s’est enquis Kugel.

Alors, je suis choquée.

Moi aussi, j’ai perdu de la famille dans l’Holocauste, a répliqué Kugel. Oh, Dieu…

Ah vraiment ?

Vraiment, a confirmé Kugel en grimaçant de plus belle. Oh, Dieu…

Elle a croisé les bras.

Combien ?

Combien de quoi ?

Combien de proches ?

Kugel a senti que ses jambes étaient sur le point de flancher.

Suffisamment, a-t-il chuchoté en se retournant pour prendre appui sur le banc. Ah, laissez tomber…

Suffisamment ? Combien ?

Suffisamment.

C’est combien ?

Vous, combien ? a rétorqué Kugel.

Elle a eu un sursaut d’indignation.

Plus que vous ! a-t-elle lancé.

Nouvelle explosion abdominale. Fermant les paupières, il a ordonné à ses organes et à ses orifices de continuer à résister, mais la cause était déjà perdue.

Oh, Dieu !

Mais qu’est-ce qui vous prend ? a demandé le type, intrigué.

Kugel a dévalé les marches du perron, cassé en deux, les mains crispées sur son ventre.

Surveillez mon sac, surveillez mon…

Pressentant qu’il n’aurait même pas le temps de traverser la rue, l’adepte des nouveaux départs et des pages tournées n’a donc eu d’autre solution que de détaler en contournant la maison, de filer à travers les buissons décoratifs et les arbrisseaux plantés le long des fondations, de s’accroupir et de se soulager sur le sol.

Je ne survivrais pas dix minutes, a-t-il songé, cramoisi. Je nr tiendrais même pas jusqu’à la tonte des cheveux.

Une voix féminine derrière lui :

Nick, Sharon ! Vous attendez depuis longtemps ?

C’était Ève.

J’entrevois honte et humiliation. J’entrevois des entrailles torturées, des journées perdues, des…

Une voix d’homme, maintenant :

Pas de problème ! Ravi de vous voir.

Le grand type. Nick.

Ève était devant l’entrée de l’agence. Il avait fallu qu’il s’absente une seule minute et…

La voilà, c’est celle-là, a annoncé ladite Sharon. Avec la balançoire, là. Est-elle aussi belle dedans que dehors ?

Se hâtant de corriger sa tenue, Kugel est sorti des rhododendrons en titubant.

Encore mieux, a-t-il entendu Ève déclarer. Elle vient juste d’être mise sur le marché, en plus. On va la voir ?

S’arrêtant un instant au bord du gazon, Kugel s’est de nouveau rajusté, a pris sa respiration et, la tête haute, a tourné le coin de la maison d’un pas qui se voulait assuré.

Monsieur Kugel !

Ève semblait surprise.

Vous connaissez cet individu ? lui a demandé Nick.

Les mains croisées derrière le dos, Kugel a fixé l’agent immobilier droit dans les yeux.

C’est à propos de la maison, a-t-il lancé, un peu trop fort.

Évidemment, a répondu Ève.

Elle a prié Nick et Sharon de l’attendre à sa voiture. Elle n’en avait que pour une minute.

Vous avez l’air fatigué, monsieur Kugel, a-t-elle constaté une fois qu’ils se furent éloignés. Un déménagement, ça peut être très stressant.

C’est à propos de la maison, a-t-il répété.

Il y a un problème avec, a-t-elle dit en prenant une cigarette dont elle a tapoté le bout sur son poignet.

Pas avec, a-t-il corrigé. Dedans.

Des souris ?

Non, pas des souris.

Des chauves-souris ?

Je me réfère à…

Il a baissé la voix.

Je parle d’une certaine victime de l’Holocauste.

Il s’est penché vers Ève pour souligner la gravité de l’information.

Dans mon grenier.

Une rescapée de l’Holocauste ? Dans votre grenier ?

Nick et Sharon l’ont regardé fixement.

Ne parlez pas si fort, a dit Kugel d’un ton autoritaire.

Après avoir allumé sa cigarette, Ève a rejeté la fumée du coin de la bouche, l’air sincèrement préoccupée.

Est-ce que c’est Elie Wiesel ?

Ne soyez pas ridicule.

Dr Ruth ?

Dr Ruth n’est pas une rescapée de l’Holocauste.

Ah bon ?

Je… Je crois qu’elle est partie avant que ça commence.

Vous êtes sûr ?

Nick et Sharon se sont approchés pour demander s’ils pouvaient utiliser les toilettes de l’agence. Ève leur a tendu la clé des bureaux en ajoutant que, tant qu’ils y étaient, ils pouvaient goûter les cookies se trouvant sur le comptoir de réception. Elle a attendu qu’ils soient entrés pour se tourner de nouveau vers Kugel. Celui-ci a croisé les bras sur la poitrine.

C’est Simon Wiesenthal, alors ? a-t-elle suggéré.

Anne Frank vit dans mon grenier et vous le savez pertinemment ! a-t-il lâché d’un ton cassant.

Ah… Je peux imaginer que ce soit un problème, en effet, mais je vous assure que je l’ignorais.

Et pourquoi je devrais vous croire ?

Je suis agent immobilier, monsieur Kugel. Par définition, vous ne devriez jamais me croire. Dans ce cas précis, pourtant, je dis la vérité.

Elle ne veut pas s’en aller…

Ça se comprend. Vous avez une pente de toit très modérée et des murs de soubassement plus élevés que la moyenne.

Vous n’avez pas l’air très surprise, a-t-il constaté.

Le remords de l’acheteur est un phénomène intéressant, monsieur Kugel. C’est l’idée, vague mais insistante, qu’on s’est fait avoir, qu’on a trop dépensé, qu’on n’a pas eu ce qu’on était en droit d’attendre. Alors l’acheteur se met en tête que la maison a quelque chose qui cloche, quelque chose de bien précis et de structurel. Et il vient m’en parler. Le chauffe-eau est mal branché, les fondations sont un peu de travers, le système électrique nécessite une inspection… Pas de défauts majeurs, mais de vrais défauts néanmoins. Ils essaient d’obtenir quelque chose, de faire un troc avantageux, de récupérer un peu d’argent, espérant ainsi que le remords se dissipera. En général, c’est comme ça que cela se passe. Mais la culpabilité de l’acheteur, là, c’est très différent. Ils viennent me voir pour me dire qu’il y a un problème, mais ils sont incapables de citer quoi que ce soit de particulier, de tangible. Et je ne peux rien faire pour eux. Ils prétendent être mécontents, mais ils se trompent. Ils sont contents et c’est le problème. Ils sont très contents et ça les rend malades. Vous savez pourquoi ? Parce qu’ils pensent qu’ils ne le méritent pas. Ils ont été égoïstes, malhonnêtes, ils ont trafiqué leur déclaration de revenus, ils se comportent mal avec leur conjoint, ils ont été injustes avec leurs parents, indifférents à leurs enfants. Ils ont choisi la facilité. Ils ont écouté leur portefeuille au lieu d’écouter leur cœur. Ils se masturbent devant des pornos gore. Quels que soient leurs travers, ils sont persuadés qu’ils les rendent indignes d’être heureux. Ils ne méritent pas l’allée en pierre, la salle de bains en marbre, le dressing adjacent à la chambre, les nuits à faire l’amour devant la cheminée, les promenades à travers leurs vingt-cinq hectares de forêt, les étoiles qui se reflètent dans leur piscine, les feuilles mortes qui tourbillonnent derrière leur Audi 4 × 4 décapotable avec sièges en cuir crème. En Afrique, les gens meurent de faim, mais eux ont une cuisinière Wolf à quinze mille dollars à laquelle ils ne touchent jamais. À Treblinka, on dormait à dix sur des planches, mais eux ont un king-size californien dans une chambre tellement grande qu’il y a encore de la place pour un canapé en cuir et un petit salon près des portes-fenêtres. Un puits de pétrole vomit de la merde noire dans le golfe du Mexique, de jeunes enfants souffrent de leucémie, tout fout le camp, alors pourquoi auraient-ils une véranda avec sol en terre cuite et un ventilateur de plafond à huit cents dollars ? Ils ne méritent pas tout ça ! Et moi, vous savez ce que je leur dis ?

Non, a répondu Kugel. Qu’est-ce que vous leur dites ?

Je leur dis qu’ils ont raison : ils ne le méritent pas. Ni personne, d’ailleurs. Abraham pratiquait allègrement l’adultère. Moïse était un assassin. Jésus se branlait, on peut parier là-dessus, c’est pour ça qu’il pleurait tout le temps. Ce monde n’est pas affreux à cause de vous, je leur dis. Vous êtes affreux parce que vous vivez dans ce monde. Vous savez qui mérite le chauffage au sol, le carrelage en travertin, les cabines de douche transparentes, les jacuzzis ? Personne. Pas un seul individu sur toute la planète. Moi encore moins que les autres. Je vends des maisons gigantesques à des gens qui n’en ont pas besoin, j’ai fait passer ma carrière avant mes enfants, j’ai trompé mon mari, et ensuite j’ai juré sous serment qu’il me battait. Aujourd’hui, j’ai deux enfants, zéro compagnon, six chambres et sept hectares. J’ai un cheval et une étable. Je couche avec un de mes employés que je n’aime même pas et qui est marié, et je le licencierai quand le sexe deviendra ennuyeux. Et je suis contente. Pas enthousiasmée, pas transportée, mais plus heureuse que je ne le mérite. Alors je leur dis : il y a des gens bien meilleurs que vous qui possèdent bien moins, et d’autres pires que vous qui ont plus. S’il y avait une véritable équité, et si chacun d’entre nous recevait ce qu’il méritait, nous serions presque tous face contre terre, en sang, dans une flaque de bouse infestée de mouches.

Et eux, qu’est-ce qu’ils répondent ? a demandé Kugel.

Ils répondent qu’ils ont Anne Frank dans leur grenier. Qu’il y a une mauvaise odeur qui vient des conduits de chauffage, que la maison part de traviole, que les fenêtres ne s’ouvrent plus ou que personne ne leur avait dit qu’ici l’hiver était si rude. Ils veulent fuir. Pas la maison, mais le bonheur. Il y a des gens qui sont tout bonnement incapables de faire avec. Et là, vous savez ce que je leur dis ?

Non. Qu’est-ce que vous leur dites ?

Ève a laissé tomber sa cigarette au sol, l’a écrasée du bout de son escarpin à talon haut.

Je leur dis d’aller se faire foutre. Je leur dis que c’est pour ça qu’on a inventé la visite d’expertise indépendante, que j’ai leur signature sur un document légal qui dégage la responsabilité de Terre promise en cas de problèmes que le vendeur nous aurait délibérément cachés, ou que l’acheteur, au cours de la transaction, aurait négligé de signaler au vendeur ou à ses représentants. Je leur dis que si le bonheur leur fait peur, ils feraient mieux d’aller voir un psy. Enfin, je leur dis que s’il y a quelque chose qui cloche avec la maison, ils n’ont qu’à appeler l’ancien propriétaire. Et je leur claque la porte au nez.

Il y a une mauvaise odeur qui vient des conduits de chauffage, a dit Kugel.

Et Ève lui a claqué la porte au nez.

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