L'Espoir, cette tragédie

Auslander Shalom · Chapitre 2 sur 32

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L'Espoir, cette tragédie

Chapitre 2

2

 

 

ALLONGÉ DANS SON LIT, Solomon Kugel pensait à la mort par suffocation dans une maison en feu. Et tout ça parce qu’il était optimiste. Ou du moins était-ce l’avis de son cher mentor et conseiller, le professeur Jovia. Selon lui, Kugel voulait si désespérément que tout aille bien qu’il ne pouvait s’empêcher d’imaginer le pire. L’espoir, estimait le professeur Jovia, était le principal point faible de Solomon Kugel.

Kugel avait décidé de changer. Ce ne serait pas facile, mais il espérait y arriver.

Immobile, il contemplait le plafond au-dessus de lui, l’oreille aux aguets.

Il avait entendu quelque chose.

Aucun doute là-dessus.

Là-haut.

Au grenier.

Qu’est-ce que c’était ?

Un grattement ?

Un battement ?

Un tap-tap-tapement, plutôt.

Si, depuis le fond de son lit, Solomon Kugel pensait à la perspective de périr étouffé dans les flammes, c’était aussi parce que depuis quelque temps quelqu’un mettait le feu aux fermes du coin. Exactement le genre de celle que sa femme et lui venaient d’acheter. Cette vague d’incendies criminels avait commencé un mois et demi après leur emménagement et trois maisons avaient déjà brûlé. Le chef de la police de Stockton jurait qu’il attraperait le responsable, quel qu’il soit, et Kugel lui faisait confiance. Mais, depuis que la première ferme avait été engloutie par les flammes, il n’avait pas fermé l’œil.

Ça y est, cela recommençait.

Ce bruit.

Des souris, peut-être.

Sans doute des souris.

Il y a des centaines de fermes par ici, abruti. C’est le paradis des fermes ! Pourquoi il viserait précisément la tienne ?

Tu te fais peur tout seul.

Tu te tortures.

C’est du nombrilisme.

De la prétention.

De l’optimisme.

Ou des souris.

On n’aurait pas vraiment dit des souris, pourtant.

Kugel pensait souvent à la mort, et encore plus fréquemment au fait de mourir. Et quand il demandait au professeur Jovia si ça aussi c’était parce qu’il était optimiste, celui-ci répondait par l’affirmative. D’après le professeur, tout était lié à son amour de la vie. Profondément attaché à l’existence, il était terrifié à l’idée qu’on la lui arrache, volontairement ou accidentellement. Kugel s’en défendait. Il ne croyait pas que quelqu’un cherchait à le tuer. Mais tout était toujours possible, et il n’était donc pas improbable qu’un inconnu mû par des raisons tout aussi inconnues puisse le tuer. Aussi ténue soit-elle, il existait une ligne entre la paranoïa et le pragmatisme.

La mère de Kugel, quant à elle, se préoccupait moins de la mort que de la vie. La sienne hélas avait été trop bonne, trop facile, installée dans un confort et une sécurité bien au-dessus de la moyenne, préservée de la douleur et du chagrin comme rarement, vie meilleure que quiconque avait le droit de le souhaiter et scandaleusement plus longue que quiconque pourrait l’exiger. Vivante et heureuse, elle pleurait.

Oui, Kugel pensait à la mort. À la souffrance, à la peur. Mais ce qui l’obsédait par-dessus tout était ce qu’il dirait le moment venu, ses dernières paroles. Elles devraient être empreintes de sagesse, avait-il décidé, mais pas mélancoliques ni obtuses : il fallait seulement qu’elles aient du sens, qu’elles contiennent une révélation, une illumination. Il ne voulait pas être pris par surprise, le souffle coupé, privé de mots, sans savoir quoi dire en cet instant définitif.

Non, attendez, je vais pffuuui.

Je n’y ai pas vraiment pensé, mais splatch.

Si je pouvais juste crac-bang.

Nous autres, êtres humains, sommes les héros d’une histoire à la fois collective et individuelle. Kugel refusait que son épopée personnelle se termine par des points de suspension. Un point final, d’accord, pour les plus chanceux. Un point d’exclamation, passe encore. Un point d’interrogation, pourquoi pas ? Après tout c’est le signe de ponctuation qui semble devoir conclure toutes les histoires, qu’elles soient collectives ou individuelles.

Mais des points de suspension, ça jamais.

Cela ne peut pas se terminer ainsi, a murmuré Pancho Villa alors que, atteint de neuf balles dans la poitrine et à la tête, il était incapable de trouver ses mots. Puis avant d’expirer : Racontez-leur que j’ai dit quelque chose.

Kugel gardait tout le temps sur lui un calepin et un stylo pour noter ses pensées, et lorsqu’un mot ou une remarque pleine d’esprit lui venait, il l’inscrivait aussitôt sur le papier en prévision du moment fatidique. Au cours des années, il avait ainsi rempli plusieurs carnets sans pour autant parvenir à trouver la formule qui lui permettrait de partir en beauté. Le mot juste est un agent puissant, a dit Mark Twain.

Les dernières paroles de Twain à sa fille furent : Si nous nous retrouvons…

Ce qui signifie qu’il s’agit aussi de saisir le « bon moment ».

Kugel espérait que, quand « son » moment viendrait, ses ultimes paroles seraient un jour commentées et répétées de génération en génération, et ce jusqu’à la Fin. Il espérait que ce serait quelque chose que son fils chéri, Jonas, pourrait se remémorer, raviver dans des périodes difficiles bien après que son père aurait disparu, et qu’il puiserait alors dans ces mots si soigneusement choisis un peu de lumière, une orientation, une certaine sagesse.

En supposant bien entendu que Jonas ne le précède pas dans l’au-delà, ou qu’ils ne périssent pas ensemble, le père et le fils, dans un terrible accident, mais dans ce cas Kugel savait parfaitement ce qu’il dirait à Jonas le moment venu, le moment où l’avion serait sur le point de s’écraser, par exemple. Il lui dirait : Pardon, encore pardon, mais au moins c’est fini. Ou quelque chose dans ce genre-là : Eh bien, fiston, le plus dur est derrière toi, maintenant. Terminé le casse-tête de l’existence. Après ça, mon petit, le reste est du gâteau…

Voilà au fond ce qu’il espérait, Kugel. Il espérait que ses derniers mots apporteraient une validation à tout ce machin, cette… vie, cet effort permanent, ce labeur et cette angoisse. Cette existence aussi fortuite qu’épuisante. Le monde ne serait alors pas seulement cette scène de théâtre sur laquelle nous nous contentions de tenir notre rôle. Il n’avait jamais cru en Dieu, pas plus d’ailleurs qu’il n’avait cru en lui-même. Il devait pourtant bien y avoir un Dieu, ou peut-être pas.

D’après Luc, auteur de l’Évangile du même nom, en expirant sur la croix Jésus a dit : Mon Père, entre Tes mains je remets mon âme.

Hé.

Un peu évident, un peu facile. Un peu roublard. Où pourrait-elle aller, votre âme, sinon à Dieu ? Le moment est plutôt mal choisi pour vous comporter comme si vous Lui faisiez une immense faveur.

Kugel approchait de la quarantaine, et même s’il n’avait pas encore fermement décidé quelles seraient ses dernières paroles, il savait ce qu’il ne voulait pas qu’elles soient : des supplications. Il n’avait pas l’intention de supplier, ça jamais. Pas de « s’il vous plaît », ni de « non », ni d’« attendez ». Ni de « s’il vous plaît, non », ni de « s’il vous plaît, attendez ». Ni de « non, non, non », ni de « s’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît », ni d’« attendez, attendez, attendez ».

La maîtresse de Louis XV à son bourreau alors qu’il l’entraînait vers la guillotine : S’il vous plaît, ne me faites pas mal.

Il lui a fait mal.

Malcolm X à ses assassins : Calmons-nous, mes frères.

Ils lui ont logé seize balles dans le corps.

Peut-être qu’ils se sont calmés. Peut-être qu’ils avaient prévu de lui en coller vingt. C’est à la victime de se montrer le plus claire possible, non ?

Cette aversion pour la supplication ne découlait ni de l’orgueil ni d’un excès de bravoure, il espérait simplement qu’il ne se retrouverait jamais dans une situation où supplier pourrait être considéré comme d’un quelconque secours. On ne supplie ni la vieillesse ni le cancer (des morts qui lui paraissaient assez tolérables). Impossible de supplier une automobile de ne pas vous renverser, un piano de ne pas vous tomber sur la tête. On ne supplie que des gens. Donc, si vous êtes dans une situation où la supplication s’impose, cela signifie que votre vie se trouve entre les mains d’un autre être humain. Position on ne peut plus précaire. Kugel était bien déterminé à ne pas mourir de la main de quiconque. Rien que pour démentir sa mère, qui soutenait que ses dernières paroles, et celles de son fils, celles du fils de son fils, et quelles qu’elles puissent être d’ailleurs, seraient forcément prononcées dans une chambre à gaz.

Ou dans un four.

Ou au fond d’une fosse commune.

Ou au sommet d’une fosse commune.

Et ça recommençait ! Ce… tap-tap-tap.

La place que l’on occupe dans une fosse commune n’a pas vraiment d’importance, à moins que l’on n’y atterrisse encore vivant. Si l’on a été blessé au bras ou à la jambe, par exemple. Dans ce cas, il vaut mieux, beaucoup mieux, échouer au fond de la fosse, où le poids des corps amoncelés au-dessus vous écraserait à coup sûr, vous privant ainsi rapidement et miséricordieusement de la vie, plutôt que de connaître une mort lente et pénible en haut de la pile. Le pire étant d’être encore vivant au moment où ils commenceraient à combler le trou avec de la terre.

Tap. Tap-tap-tap.

Pas de doute.

Dans le grenier.

À moins qu’ils ne se remettent à tirer dans le tas de corps : alors là, être au sommet de la fosse pouvait s’avérer une meilleure option.

Voici ce que le père de Samuel Beckett a dit juste avant de rendre l’âme : Quelle matinée.

Un brin d’ironie. Un sourire. Un rire se riant de tout ça, de tout ce malheur.

Ou alors tomber raide mort.

Il était possible qu’il s’en inspire.

Quelle journée…

On dirait qu’il va pleuvoir, connards.

Kugel s’était demandé quelles avaient été les dernières paroles de son père. En avait-il prononcé ? Était-il mort ou vivant ?

Une erreur est toujours possible, n’est-ce pas ?

Kugel avait une théorie. Il était certain que si les derniers mots choisis par les moribonds pouvaient bien sûr varier, l’ultime pensée était toujours la même, à savoir : le constat interloqué, ébahi, des circonstances particulières et toujours décevantes de sa propre mort.

Un requin ?

Un train ? Non, vraiment ? Je me fais écrabouiller par un train ?

Malaria ? Oh merde. Malaria ?

Au-delà de ce qui était dit ou non, c’était ça qui était toujours pensé par tout cerveau humain, le dernier acte cognitif avant que ledit cerveau cesse à jamais de fonctionner. Ça, et non Shema yisrael adonaï elohaïnou adonaï ekhad, et non Pardonne-moi, mon père, car j’ai beaucoup péché. Rien que la cause risible, ridicule, imprévisible, de sa propre disparition.

Cancer ?

Tuberculose ?

Les derniers mots de Benito Mussolini face au peloton d’exécution : Visez la poitrine !

Mais ce qu’il a vraiment pensé, Kugel le savait : Quoi, criblé de balles dans la poitrine ?

Et ça recommençait ! Ce bruit.

Comme un… trottement. Un glissement.

Kugel s’est assis.

C’était quelque chose.

Il y avait quelque chose là-haut.

Aucune mort, finalement, ne rend justice à l’existence. Notre disparition est toujours une déception, une insulte, une mauvaise surprise, plus idiote que nous ne l’avions envisagée et moins simple que nous ne l’avions espérée.

Crucifixion ? a pensé Jésus. N’importe quoi, les mecs !

Ciguë ? a pensé Socrate.

Et Rabbi Akiva emballé dans son rouleau de Torah : Vous déconnez, ou quoi ?

Encore le bruit.

Ça fait quel bruit, un incendiaire, d’ailleurs ?

Kugel a de nouveau tendu l’oreille.

Il entendait sa Brianna, sa Bree, son héroïne, son amour, plongée à côté de lui dans son merveilleux sommeil prozaquifié. Il entendait aussi Jonas, qui, de l’autre côté du couloir, faisait grincer les ressorts de son lit, en proie à un profond assoupissement. Tylenolisé.

Ce n’est pas un endroit évident, pour dormir tranquillement.

La Terre, je veux dire.

Enfin bien sûr, ils ne tiraient pas toujours de seconde rafale dans les fosses communes.

Tiens, c’est un peu ça, la vie : un énorme tas de cadavres d’où il est impossible de s’échapper, et pas de seconde rafale.

Se levant sans bruit, Kugel est allé s’agenouiller près de la bouche de chauffage qui flanquait sa table de nuit. Le parquet était dur sous sa peau, mais cela ne l’a pas empêché de poser les mains aux deux bouts du boîtier et de mettre son oreille contre le métal froid de la grille.

Par le conduit, il a entendu le locataire bouger dans sa chambre en bas. Il s’était installé quinze jours plus tôt, mais Kugel n’arrivait toujours pas à mémoriser son prénom. Isaac, ou Ishmael, ou Ésaü, enfin un truc biblique. Un bourdonnement d’applaudissements et de rires enregistrés lui est parvenu. Le locataire gardait la télévision allumée toute la nuit. En arrière-fond, de la pièce adjacente à celle du prénom biblique, montaient les gémissements de mère. Si les sons qu’elle émettait donnaient l’impression qu’elle était en train de mourir, c’était qu’elle était bien vivante ; en revanche, si elle donnait l’impression de dormir paisiblement, cela voudrait sans doute dire qu’elle était morte.

Et il entendait aussi un tap-tap-tap, sans erreur possible.

En haut.

Au grenier.

Un tic-tac ?

Non, un tap-tap.

Comme si une souris était tranquillement en train de chier, de chier sur le sol de son grenier.

Comme de petites pattes de souris, oui.

Comme un crépitement de machine à écrire, presque.

Il a émis un petit rire. Marcel Prout. Jules Vermine. Franz Kaka.

Des souris, plus probablement.

Tout doucement pour ne pas réveiller Bree, il a enfilé sa robe de chambre, empoigné la torche électrique posée près du lit, puis, en essayant de ne pas faire grincer les vieilles lattes du parquet, il est sorti dans le couloir obscur et glacial.

Est-ce qu’un incendiaire allumerait un feu dans un grenier ? Ne commencent-ils pas plutôt dehors, d’habitude ? Au plus près des fondations.

Ce n’est pas un incendiaire. Arrête avec ces idées idiotes !

Attrapant la corde qui pendait de la trappe dans le plafond, il l’a tirée vers lui lentement, espérant découvrir, en lieu et place d’un incendiaire, une souris, ou du moins des déjections de souris. Cela prouverait que c’était bien un rongeur qui avait fait ce bruit et alors peut-être pourrait-il dormir un peu.

La vie est ainsi faite, s’est-il dit tout en dépliant l’escalier-accordéon en bois qui conduisait au grenier. On finit toujours par en arriver au point où l’on espère tomber sur de la merde, où la meilleure de toutes les meilleures éventualités, Dieu soit loué, serait la découverte d’un tas de crottes.

Il a grimpé les marches grinçantes aussi silencieusement que possible.

Ce n’était qu’une souris, peut-être.

Il faisait chaud au grenier, plus chaud que dans le reste de la maison. Soudain, le tapement obstiné s’est arrêté.

Il y a quelqu’un ? a-t-il chuchoté.

Rien qu’une souris, sans doute.

Il y a quelqu’un ?

Toujours pas de réponse. Kugel s’est avancé en rampant dans les ténèbres humides et légèrement inquiétantes.

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