L'Espoir, cette tragédie
Chapitre 17
17
JE PEUX VOUS RENSEIGNER ? a demandé la jeune femme assise au comptoir de la librairie.
Je cherche le Journal d’Anne Frank, a annoncé Kugel.
Le … Journal… d’Anne… Frank, a-t-elle scandé tout en entrant le titre dans son ordinateur. Je ne l’ai pas, celui-là. Je devrais, pourtant.
Hmm.
Mais j’ai vu le film, a-t-elle ajouté. Super.
Kugel a penché la tête de côté.
Quel film ?
Oh, vous savez bien ! s’est écriée la jeune femme. Celui avec… Comment elle s’appelle, déjà ? Je ne me rappelle plus l’actrice, mais vous savez, celle qui joue l’enseignante de la fille, qui lui apprend le langage des signes à la fin ?
C’est Helen Keller, ça…
Elle a claqué des doigts.
Oui ! Exactement, Helen Keller ! Quelle histoire, hein ? C’est juste dingue.
Un soupir.
Oui ! Vraiment ! Elle meurt à la fin, non ?
Ça, c’est Anne Frank.
OK, OK, a-t-elle repris d’un ton ravi, donc je n’étais pas complètement à côté de la plaque. Et voilà, on l’a ! Au rayon autobiographies. Je vous y emmène.
En pénétrant dans la librairie, il n’avait pas l’intention d’acheter le Journal d’Anne Frank, mais depuis sa conversation avec Senior il en était venu à se dire que le meilleur moyen de se débarrasser d’Anne Frank était sans doute de l’aider à terminer son travail. Même s’il ne voulait pas lui en parler directement, il supposait qu’écrire un roman et un journal n’était peut-être pas comparable, et qu’elle pouvait avoir besoin d’une certaine forme de soutien. Après avoir choisi quelques ouvrages de technique rédactionnelle – le guide de ceci, le manuel de cela –, il a décidé de lui prendre aussi un ou deux livres sur l’Holocauste.
On en a un, a constaté la jeune femme en plissant les yeux pour déchiffrer les petites lettres sur l’écran de son ordinateur. Une histoire de B… Butcherworld ?
Buchenwald, a corrigé Kugel, tout en se demandant si Anne Frank avait faim.
Et un autre sur Austerlitz.
Auschwitz.
Il s’est demandé aussi si elle avait besoin de davantage de papier pour son imprimante.
Et c’est là qu’il a posé la question à propos du Journal.
Après avoir payé – non sans pouvoir s’empêcher de remarquer qu’il y avait une ristourne de 20 % sur les livres consacrés à l’Holocauste –, il est rentré chez lui en faisant avant un petit arrêt chez Vince, le quincaillier de Stockton.
Ma chatte a pissé dans le conduit du chauffage, a-t-il déclaré sans préambule.
Débarrassez-vous d’elle, a suggéré Vince.
C’est clair.
Une fois qu’une chatte se met à pisser dans un conduit, très probable qu’elle va continuer.
C’est clair.
Vince a recommandé de récurer les gaines et les grilles à l’eau coupée de vinaigre, puis de condamner toutes les entrées du fichu système.
Mais le mieux, c’est de balancer cette foutue chatte.
C’est clair.
Après avoir fait l’achat d’un seau en plastique, d’une brosse en fer et d’une boîte de gants en latex, Kugel a consacré le reste de la journée à nettoyer les dégâts causés par une chatte qui n’existait pas et par une mère bien réelle, elle, qui pâtissait des effets post-traumatiques d’un génocide, bien réel lui aussi, quand bien même elle ne l’avait pas connu. Ensuite, il est allé dans la petite cabane de jardin à la lisière de la forêt, où il a débusqué un vieux marteau et une plaque de bois rectangulaire qu’il a clouée sur la bouche de chauffage dans la chambre de mère. Il a enfoncé les clous en écrasant les fibres de bois avec la tête du marteau, scellant la plaque aussi hermétiquement que le couvercle d’un cercueil. Il n’a éprouvé de remords ni pour le sapin ni pour les clous. Le problème était résolu. Le bon vieux Kugel était de retour. Imposant et parfois efficace.
Il aimait bien ce marteau.
Il l’aimait beaucoup, même.
Cette nuit-là, une quatrième ferme a brûlé.
Il était près de minuit. Kugel, qui était en train de rapporter à Bree son échange avec Senior, lui expliquait comment ce dernier était convaincu que la femme du grenier était réellement Anne Frank, et qu’elle était dans sa tanière depuis plus de quarante ans.
Est-ce que tout le monde est devenu fou, dans ce bled ? a demandé Bree. Qu’est-ce qu’on fait ici ?
C’est à ce moment que la sirène d’incendie s’est déclenchée.
Kugel s’est posté devant la fenêtre ouverte, écoutant le hululement funèbre s’élever et s’éteindre dans l’air de la nuit. Il était persuadé de sentir une odeur de fumée, mais ce n’était peut-être que le poêle à bois d’un voisin. Il a eu un élan de sympathie à l’égard des bûches, en espérant que les enfants des bûches se souviendraient de sa sollicitude. Frissonnant, il a fermé la croisée.
Nous finirons par oublier qu’elle est là, a-t-il déclaré.
On croirait que tu es d’accord avec lui !
C’est juste de l’eau et un peu de nourriture, Bree. Pas de quoi en faire tout un plat. Elle aura bientôt terminé. On ne se rendra même pas compte de sa présence.
Non, on ne s’en rendra pas compte, parce qu’elle va s’en aller. Tout de suite.
Sa mère lui avait donné la vie, au moins, a-t-elle ensuite argumenté, et elle pouvait comprendre qu’il se sente responsable d’elle, qu’il veuille lui donner un abri et veiller sur elle. Mais la vieille du grenier, qu’avait-elle fait pour qu’il estime avoir la moindre dette envers elle, qu’il se préoccupe d’elle encore plus que de sa propre famille ?
Réponds, a-t-elle lancé, ça m’intéresse. D’accord, c’est Anne Frank. Admettons. Mais qu’est-ce qu’elle a fait, Sol ? Elle s’est cachée. Elle a tenu un journal. Elle a été arrêtée. Je pourrais presque comprendre, je dis presque, si c’était Miep Gies qui se planquait là-haut. Elle a été héroïque, elle, elle a risqué sa vie pour d’autres, elle a fait quelque chose !
Parle moins fort, l’a suppliée Kugel.
Elle est peut-être folle, a continué Bree. Elle risque d’être violente. Regarde-toi, avec ton œil à moitié fermé, ta coupure au front… Par quoi dois-tu encore passer avant de mettre un point final à ça ? Elle a peut-être une maladie contagieuse. Ton fils vit dans cette maison, ta famille est là, ton avenir est là. Qu’est-ce que tu essaies de réparer ? Qu’est-ce que tu cherches à expier ? Ce qu’elle a vécu, ou ce que tu n’as pas connu ? Si un autre rescapé de l’Holocauste la mettait dehors, tu serais rassuré ? Il faudrait qu’on fasse venir Elie Wiesel pour qu’il la mette dehors ? Peut-être que ça pourrait devenir son job d’appoint, histoire de compléter ses revenus ?
Les sirènes des camions anti-incendie ont gémi au loin.
Si Bree n’arrivait pas à le comprendre, l’inverse était vrai aussi : il ne la comprenait pas. Anne Frank restait un moment dans votre grenier, où était le problème ? Vous lui donniez un peu de matsot de temps en temps, vous supportiez ses conneries d’écrivain, où était le problème ? Quand elle serait partie, quand elle aurait fini son livre ou crèverait en tentant de le terminer, ils monteraient tous là-haut, ils balanceraient ses affaires à la poubelle, ils mettraient un cadenas à la trappe du grenier et ils seraient contents ! Le fils d’un nazi avait pris soin d’elle pendant des annnées et un juif allait la mettre dehors au bout de quarante-huit heures ?
Il s’est détourné de la fenêtre pour faire face à Bree.
Est-ce que tu as seulement lu le livre ?
Quel livre ?
Son Journal.
Non, a-t-elle répondu carrément. Et toi ?
Non. Je ne l’ai pas lu, mais je connais l’histoire.
Tout le monde la connaît ! Et alors ?
Alors, c’est tragique.
Non. C’était tragique. On a cru que c’était tragique. Mais elle a survécu. Elle est dans notre grenier, Sol, c’est ce que Will prétend, et Senior aussi. La putain d’histoire se termine bien !
Ça n’en est pas moins une tragédie.
Mourir, c’est toujours plus tragique que survivre, a remarqué Bree. Tu n’écoutes donc jamais ta mère ?
Kugel venait de découvrir un aspect de la personnalité de Bree qu’il ignorait jusqu’alors, et qui le préoccupait beaucoup. C’était comme si cet incident avait creusé un fossé entre eux, un fossé impossible à combler. Comment pouvait-elle penser que mourir était toujours plus tragique que vivre ? Lui-même croyait fermement que la mort n’était pas une si mauvaise chose, au bout du compte, que la vie atteignait souvent un niveau de nullité tel qu’il était préférable de passer l’arme à gauche. C’était même probablement pour cela que le Type souriant souriait sur la photo. Parce qu’il avait compris que ce serait bientôt terminé. Il ne souriait pas de joie, mais de soulagement. Tous les autres, eux, figés dans leur lamentable situation, s’accrochaient encore à l’idée – celle de Bree – que n’importe quelle vie était meilleure que la mort, ce qui, dans leur cas, n’était vraiment pas évident. Le Type au sourire, cet homme famélique et malade qui avait perdu sa femme et ses enfants, et dont le monde était devenu un enfer, devait savoir que la fin était proche et il s’en réjouissait…
Allez tous vous faire foutre, bande de branleurs.
Ciao !
Survivre ? a-t-il repris. Mener une existence de rat pendant ces soixante-dix dernières années, de grenier en grenier ? C’est bien plus tragique que si elle avait été tuée.
Comment la vie pourrait-elle être plus tragique que la mort ? s’est offusquée Bree.
Si on la passe dans un grenier.
Tu penses sérieusement, a-t-elle demandé en élevant la voix, que quelqu’un aurait lu ce foutu livre, si elle avait survécu ?
Parle moins fort !
Il a imaginé Anne Frank là-haut, l’oreille collée au conduit, en train de les écouter, d’entendre Bree prononcer ces mots terribles qui ne manqueraient pas de lui fendre le cœur.
Bien sûr que oui, a-t-il dit, en espérant qu’Anne Frank l’entendrait. C’est un livre super, émouvant, magnifiquement écrit.
Parce qu’elle est morte, a rétorqué Bree. Il y a une dizaine de livres de survivants… non, des dizaines de dizaines, mais personne ne les lit. Tu sais pourquoi ? Parce qu’ils ont été écrits par des survivants. Les gens lisent le Journal d’Anne Frank parce qu’elle est morte !
Où veux-tu en venir, Bree ?
Je veux dire que la mort est plus tragique que la vie, n’importe quelle vie, parce que dans toute vie il y a un espoir. Elle est vivante, et elle doit partir.
Kugel s’est mis à entasser des coussins sur la bouche de chauffage.
Mon Dieu, a-t-elle lancé.
Imagine, a-t-il dit dans un chuchotement indigné, imagine un peu que tu apprennes qu’un Noir a découvert Martin Luther King Junior dans sa cave, Martin Luther King Junior vivant, et qu’il l’a mis dehors. Qu’est-ce que tu penserais de lui ?
Tu as besoin de voir un médecin.
On lui a tiré dessus, mais si ça se trouve il n’était que blessé et il a été rafistolé en cachette. Sauf que ça lui a atteint le ciboulot, et comme il ne pouvait plus sortir, il a décidé de laisser tout le monde croire qu’il avait été assassiné. Parce que des fois c’est plus facile de vivre sur cette terre si tous les autres sont persuadés que vous êtes mort. Donc, on est au salon, toi et moi, un soir, devant la télé, et la nouvelle tombe. MLK n’est pas mort, et un type l’a découvert dans sa cave. Un Noir. Et il l’a jeté dehors. Un Noir, un descendant d’esclaves, a fichu Martin Luther King Junior à la porte. Qu’est-ce que tu dirais de ça, Bree ? Tu me regarderais en secouant la tête et tu dirais : Quel salaud. Et tu aurais raison.
C’est donc ça, le problème ? Ce que les autres vont penser ? Quand accorderas-tu de l’importance à ce que ta famille pense ?
Le problème, c’est ce qui est juste ou pas.
Donc qu’est-ce que tu vas dire à Jonas ? Tu vas lui expliquer qui elle est, qui sont les nazis, et ce qui s’est passé durant la Seconde Guerre mondiale ?
Non.
Donc, tu vas lui mentir. C’est ça, ta conception de ce qui est juste ou pas ?
Kugel a senti son cœur se serrer. Il détestait se disputer avec Bree, ce qui ne leur arrivait jamais. L’une des bases essentielles de leur relation était que quel que fût le sujet de discussion ils restaient toujours calmes, rationnels, prêts au compromis.
Je lui dirai que c’est sa tata Frank, a-t-il murmuré.
Dans tes rêves, a-t-elle riposté avant d’ajouter d’une voix d’un calme effrayant : Tu veux vivre avec Anne Frank au-dessus de ta tête, ne te gêne pas. Mais jamais je n’imposerai ça à mon fils.
Et cette nuit-là, Bree a dormi par terre dans la chambre de Jonas.
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