Lilith

Alina Reyes · Chapitre 8 sur 29

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Lilith

Les femmes

 

Le lendemain matin, Lilith se prépara pour son rendez-vous avec Viola.

Elle avait passé une bonne partie de la nuit à étudier un dessin qu’elle avait acheté en rentrant à un artiste, dans la rue. On y voyait le Fleuve-Serpent prendre sa source dans des montagnes bleues, puis traverser Lone d’une grande boucle avant d’aller se jeter, gueule ouverte, dans une mer de couleur rouge. La ville et ses zones s’enroulaient en spirale autour du fleuve en forme d’arche, au sommet et au centre de laquelle pointaient tel un navire à l’ancre l’île de la Cité et la nef de sa cathédrale en ruine.

Rive droite, étaient indiqués à l’ouest le Red District, puis le parc de la Joie, allongé le long du fleuve face au Hell’s Kitchen ; au nord le Biz Center, jungle ordonnée de buildings de bureaux, et à l’est les Favelas, vaste dépotoir à misère de la ville.

Rive gauche, le vieux Moby Dick – avec le Museum et le Jardin –, le Village, et dans la pente ouest de l’arche du fleuve, juste en arrière de la bande d’entrepôts désaffectés étendus le long des quais, le Hell’s Kitchen.

Ensuite, autour de l’autoroute périphérique de la ville, s’enroulaient les zones : au nord les quatre premières zones, formées pour la plupart de cités composées de tours et barres ; au sud les zones 5 et 6, dans leur paysage de collines boisées.

Le Fleuve-Serpent – qui devait son nom à la précédente population indigène installée sur ses rives – était sur le dessin tronçonné de ponts sur toute sa longueur, et spécialement dans sa traversée de la mégapole.

Son champ d’action en tête, Lilith s’apprêta à aborder sa propre transformation, et sa première chasse.

Le plus difficile fut de dissimuler la poitrine. Elle aplatit ses beaux seins ronds en les enserrant dans des bas noirs très fins.

La haute glace lui renvoyait l’image de son corps nu, splendide, à la fois mince, ferme et dodu comme celui d’un enfant, et pourvu de courbes aussi idéales que celles d’une héroïne de comics. Son pubis joliment bombé, définitivement épilé, s’ornait d’arabesques tatouées. La poitrine écrasée par les bas rendait ce corps de rêve plus époustouflant encore, comme bâillonné.

S’accroupissant devant la glace, cuisses écartées, Lilith admira sa vulve, gonflée et luisante d’excitation. Grandes et petites lèvres, roses, dures et parfaitement découpées, semblaient taillées dans l’albâtre. L’entrée du vagin, ourlée de chair plus vive telle une petite motte de terre fraîche, laissait deviner l’étroit tunnel souterrain. Tout comme le petit trou de l’anus, elle était dotée de muscles souples et puissants, capables de lui imprimer à volonté de délectables mouvements de succion. De l’index et du majeur, Lilith écarta encore les lèvres pour dégager le clitoris, qui enfla et se redressa comme s’il voulait sortir de son antre.

Je suis tombée de tout mon long, mains en avant. Une bombe a explosé. Dans le sentier de montagne, un cheval brun gisait sur le sol caillouteux, mort.

Elle ne m’avait jamais vue avant, elle. Comme je le lui avais dit par téléphone, j’étais journaliste, et je désirais l’interviewer sur le thème de « l’amour aujourd’hui », pour un grand magazine féminin. J’étais déguisée en garçon, je m’appelais Valmont, évidemment elle me trouvait étrange avec mon allure androgyne.

À travers la vitre du café, on n’entend pas les paroles échangées entre elle et moi, on ne peut voir que nos lèvres remuer, nos quatre lèvres bombées au collagène, son regard inquiet et mes yeux qui brillent comme des épées.

Comme toujours elle cherche à séduire, même si quelque chose en moi la déstabilise profondément. Bien sûr elle doute que je sois réellement un garçon, mais ce qui la trouble le plus c’est que pour une fois elle est vraiment très attirée par quelqu’un. Ce que son instinct lui souffle, d’un souffle brûlant qui fait rougir ses oreilles, c’est que, homme ou femme, je saurai la faire jouir.

— Il fait chaud, n’est-ce pas ? dis-je. Si nous sortions ?

Dehors tous les passants, hommes et femmes, nous regardent. Nous sommes presque semblables, deux beautés blondes côte à côte, fausses blondes, elle cheveux jaunes et ras, moi longue perruque presque blanche ramenée en catogan, elle en cuissardes et minuscule doudoune, moi pantalon large et ample veste fourrée.

Je la prends par le bras et elle se laisse faire, mais en s’éloignant imperceptiblement de moi, comme si elle avait peur. Nous traversons et nous nous engageons sur le pont métallique qui enjambe la portion de métro à l’air libre. Une fois au sommet, je vois ses lèvres remuer sans rien entendre de ce qu’elle dit, dans le vacarme de la ville. Elle semble angoissée, perdue. Je l’enlace, lui crie de faire comme moi. Côte à côte, le pubis bien appuyé contre l’armature qui va se mettre à trembler, on regarde déboucher à toute allure du tunnel le convoi qui pénètre longuement entre nos jambes.

Pendant que défilent les rames ma main descend le long de ses reins, glisse par-derrière entre ses cuisses serrées, avant-bras contre la raie des fesses, paume contre les lèvres, s’enfonce dans l’entrée du vagin, majeur roulant sur le clitoris, en un instant la fait jouir et crier.

Elle se retourne, m’embrasse à pleine bouche, veut porter sa main sur mon sexe mais je l’en empêche, l’entraîne de l’autre côté du pont, courant jusqu’à l’artère suivante on se jette dans un taxi, à l’arrière de la voiture ne cessant de s’embrasser, moi sur elle, la pelotant sans cesse mais n’acceptant ses mains que dans mon dos, et sur mes fesses, traversant la ville dans cet état de passion soudaine, ses gémissements incontrôlés sur la banquette, payant le chauffeur au regard allumé, courant presque dans l’escalier, la jetant sur mon lit, prenant les ciseaux dans ma poche, coupant son collant et sa culotte tout le long de sa fente, y collant ma bouche, ma langue, mes dents, sachant exactement ce qu’il faut faire, ce qui me ferait du bien à moi aussi, la faisant jouir follement, ses reins frappant le matelas comme ceux d’une possédée, la déshabillant ensuite entièrement, elle me déshabillant aussi et voyant que je suis une femme libérant mes seins comprimés par les bas, me rendant tout ce que je lui ai donné, et vice versa et ainsi de suite, jusqu’à épuisement des poses et des plaisirs.

L’amour entre femmes a l’intérêt d’une masturbation sophistiquée. Je ne l’apprécie qu’avec des femmes qui me ressemblent, ou qui incarnent l’idée que je me fais de la femme que je suis, ou que je pourrais être. Les autres femmes ne m’inspirent pas – celles dont le corps ne ressemble en rien à celui que je désire avoir, ou celles dont le corps me paraît si merveilleux que je ne saurais l’avoir.

Et maintenant que je dispose d’un corps parfait, plus aucun corps parfait ne me semble merveilleux – seulement semblable au mien, donc désirable.

Le plaisir… Je sens gonfler mes chairs… Vite, qu’elle me lèche encore ! Encore, petite, encore ! Achevons-nous ! Jusqu’à ce que le plaisir nous rejette côte à côte, couchées sur le dos, paupières lourdes, membres engourdis, raides et apaisées comme des mortes.

— Quand je vivais avec mon mari dans notre maison de la zone 6, nous avions pour voisines deux sœurs âgées d’une trentaine d’années, dis-je à Viola, allongée près de moi sur le lit après l’amour. La plus jeune, Dominique – la blonde –, était mariée à un type dont j’ai oublié le nom et que je n’ai jamais vu bien qu’il vécût, si l’on peut dire, dans la maison.

« Quand nous avons emménagé près de leur jolie villa, il était plongé dans un profond coma depuis déjà deux ans. Si bien que, selon toute apparence, le couple réel de la maison, c’était celui que formaient Dominique et sa sœur aînée, Danielle – la brune.

« Peu après notre arrivée, nous avons organisé une petite réception à la maison, où nous les avons conviées, ainsi que nos autres voisins, pour lier connaissance. Toutes deux graves comme des veuves, grandes et maigres, le regard noir, elles sont restées à peine une demi-heure, n’échangeant que des politesses convenues avec le reste de l’assemblée, plutôt joyeuse.

« Elles avaient amené avec elles leur mère, qui habitait dans le voisinage. Pendant que les deux sœurs restaient soudées, plantées dans un coin du salon, cette dernière, une petite femme replète, âgée et souriante, allait de groupe en groupe pour bavarder de sa voix flûtée, douce, haut perchée comme celle d’une soprano. Elle fut parmi les derniers à quitter la maison, et nous la revîmes de temps en temps, quand elle se rendait chez ses filles.

« L’été venu, elles prenaient leur thé toutes les trois ensemble dans leur jardin, chaque samedi après-midi, à l’heure où généralement je rentrais du travail. Leur maison était située juste de l’autre côté de la rue, et on pouvait les voir derrière les grilles. Je ralentissais et les saluais de la voiture sans m’arrêter, redoutant que la mère, qui était affable et devait mortellement s’ennuyer avec ses filles, ne m’invitât à partager leur goûter rituel.

« Un samedi après-midi de la fin juillet, en rentrant de Lone, alors que la chaleur étouffante de la matinée s’était transformée en orage puis en trombes d’eau, j’eus la surprise de les apercevoir, à travers le va-et-vient rapide des essuie-glaces, toutes les trois nues sous la pluie dans leur jardin.

« Cette fois j’arrêtai la voiture, baissai la vitre pour m’assurer que je ne rêvais pas. Danielle et leur mère dansaient pieds nus sur la pelouse, avec un tissu bleu qu’elles déployaient en tous sens autour de leurs corps livides – l’un osseux, l’autre mou et gras. Dominique, tout aussi nue, était sur la balançoire. La tête en arrière, ses cheveux blonds détrempés collés dans son cou, elle se balançait, en pleine extase, criant :

« – Nous sommes au paradis !

« Je coupai le moteur, et je m’apprêtai à descendre quand une voiture de police s’arrêta à ma hauteur. L’un des flics m’interrogea rapidement et me pria de rentrer chez moi, ce que je fis. Quelques minutes après, les ambulances arrivèrent.

« On apprit par la presse, et par des indiscrétions policières qui se propagèrent de voisin en voisin, ce qui s’était passé. Comme d’habitude en cette fin de semaine, elles avaient déjeuné toutes les trois ensemble. L’orage venait d’éclater, les contraignant à rester à l’intérieur.

« Après le café, alors que leur mère s’était endormie tout assise dans le canapé, les deux sœurs étaient montées dans la chambre où depuis plus de deux ans, sous toutes les apparences de la mort, reposait le mari de Dominique.

« D’abord elles avaient arraché la sonde qui lui permettait de respirer. Elles s’étaient déshabillées, l’avaient déshabillé aussi. Une fois nu, son corps avait été mis en croix. Elles avaient pissé dessus, puis prié afin qu’il ressuscite.

« Quand leur mère est arrivée, elles l’ont obligée à se mettre nue aussi. Par pudeur elle a pris l’alèse sur le lit du mort, un grand tissu bleu dont elle s’est entourée.

« Ses filles lui disaient qu’elles étaient des saintes, et que, si elle ne les écoutait pas, elle serait Satan. Elle s’est pliée à leur volonté. Dominique parlait de retour dans le passé, de troisième dimension. Danielle criait, elle souffrait, elle disait qu’elle brûlait.

« Elles ont fini par descendre dans le jardin, où elles ont déliré sans doute encore assez longtemps avant que des voisins ne finissent par s’en apercevoir et préviennent la police.

— C’est dingue ! dit Viola, l’air de trouver ça sincèrement dingue.

— Ça fait envie, non ?

— Envie de quoi ?

— Je ne sais pas… Il n’y a pas des hommes à qui tu aurais aimé faire ce genre de trucs ?

— T’es dingue ou quoi ?

— Oh ! la menteuse, dis-je en me rapprochant d’elle et en posant ma main sur son ventre. Y a plein de choses que t’aimerais faire avec moi, ta grande sœur ! C’est pas vrai ? Laisse-moi voir si c’est vrai…

Elle fermait déjà les yeux. Elle écarta les jambes, et mes doigts s’enfoncèrent, vérifiant aisément l’effet produit par mon histoire.

Avec Viola, dès le début Lilith se comporta tour à tour en maîtresse jalouse ou en cruelle indifférente. Rien n’était plus facile que de torturer cette jolie fille pourtant habituée à séduire et à torturer elle-même. Lilith avait trouvé sa faille : sa frigidité avec les hommes, secret gardé avec terreur sous un masque de baiseuse compulsive.

En lui imposant tour à tour abstinence, crises et retrouvailles scellées par des plaisirs toujours plus aigus, interminables, elle s’attachait son corps, plus radicalement que n’importe quel maître ne peut espérer posséder son esclave. Qui possède le corps possède l’esprit, et Lilith du seul bout de sa langue possédait Viola tout entière.

S’endormant après le plaisir sur le lit comme dans une tombe, Viola rêve de Lilith en matrone, debout derrière sa table de travail, prête à la cuisiner.

Et l’orage, l’orage fait éclater toute la chaîne humaine de nos envoûtements, aussi sûrement que chaque âme est une bombe. Je veux dormir, ô mon enfant, l’éternel enfant lové au cœur de mon ventre, insondable nœud de la spirale par où mon corps s’échappe de moi-même.

Est-il donc aussi facile de posséder une âme ? Viola a abandonné toute volonté propre, elle n’en a plus d’autre que la mienne. Parfois j’ai l’impression qu’elle tomberait, si elle ne sentait pas que je veux qu’elle reste debout. Je veux dire, elle tomberait par terre, physiquement (psychologiquement, c’est déjà fait). Son cerveau n’étant même plus capable par lui-même de faire tenir droite sa colonne vertébrale.

Maintenant, je suis peut-être aussi esclave qu’elle-même de son esclavage. Je voudrais qu’elle parte, qu’elle s’éloigne de moi. Je ne veux pas être Dieu, ou le Diable, ou je ne sais qui, et qu’elle soit ma créature – même si ça nous fait jouir.

Dieu créa l’homme à son image, dit-on. Or Adam n’était qu’un animal parmi les autres, nu dans le Jardin et ignorant sa nudité. Adam ne devint homme qu’après avoir croqué le fruit de la connaissance, tenté par Ève, elle-même tentée par Lilith le serpent. Alors ils connurent qu’ils étaient nus. Qu’est-ce qu’un homme sans conscience ? Une bête comme une autre.

Dieu fit la bête humaine, aussi innocente qu’un tigre ou qu’une araignée, mais c’est le Diable qui créa l’homme, conscient de soi et du monde qui l’entoure, du bien et du mal, l’homme métaphysique capable d’angoisse existentielle, de trahison et de génie, l’homme sachant voir son corps nu, et son obscénité, l’étrangeté à jamais obscène du hasard et de la nécessité qui toute vie dirigent, toute inéluctable, lumineuse et aveuglante vie.

Et je vois dans mon rêve l’humanité tout entière réunie dans un champ, et mes doigts ouvrir et découvrir avec terreur le coffre empli de lacets de satin fixés sur des lanières de cuir qui doivent très prochainement nous exterminer tous. Strangulation. Car nous nous sommes mis en cage comme nous avons emprisonné les animaux dans les réserves et les zoos, et la ceinture du monde, de plus en plus serrée, viendra à bout de notre souffle.

Dieu est-il un animal ? Ou Dieu est-il le Diable ?

Ma grand-mère, morte depuis longtemps, est arrivée, en état de grande faiblesse, au milieu d’un repas de famille. Aussitôt je lui ai fait une place à table, mis un couvert. J’étais heureuse de la revoir, mais elle a refusé de manger, disant : JE N’AI PLUS JAMAIS FAIM, MAINTENANT.

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