Lilith

Alina Reyes · Chapitre 21 sur 29

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Lilith

Le désert

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Après l’orgie

 

On apprit dans les journaux télévisés du lendemain soir les morts suspectes du maire, de Jim Pig et de T. T., intervenues toutes trois au cours d’un dîner où ils avaient été conviés, aux confins de la zone 6, parmi de nombreux autres invités.

La nouvelle de l’assassinat simultané de trois personnages aussi importants fit l’effet d’une bombe. La propriété des Sand, où avait eu lieu le prétendu dîner, fut aussitôt cernée par la presse, survolée d’hélicoptères et hantée de paparazzi jusqu’au moment où elle fut énergiquement évacuée, mise sous séquestre, et nuit et jour étroitement surveillée par la police.

Les témoins, à savoir les soixante-trois autres invités des Sand, la police puis la juge Vénus Génie, également chargée de cette affaire, furent poursuivis et harcelés par les médias. Les autorités n’ayant pas dévoilé la cause des décès, dans l’attente d’un rapport d’autopsie qui n’arrivait jamais, les rumeurs s’amplifièrent, plongeant la ville dans une atmosphère de folie, comme si plus personne ne pouvait contrôler le réel, comme si le réel, usé à force d’avoir trop servi, avait soudainement déserté la ville, incapable de s’accrocher plus longtemps à ses murs, incapable de s’offrir plus longtemps aux regards fuyants d’une population qui ne l’aimait ni ne le désirait plus.

Cependant on n’avait plus de maire, et le visage de T. T. chaque soir à la télévision manquait, et chacun devant son ordinateur se sentait, sans Jim Pig, comme un prisonnier libéré qui n’aurait plus la force de s’en aller.

Très vite on sut que le soi-disant dîner était en fait une grande partouze, et les noms de célébrités présentes circulèrent de plus belle, auréolées de leur parfum de scandale. Les langues se délièrent et on apprit qu’avant l’arrivée sur les lieux de la police, qui après avoir pris des photos et effectué des prélèvements s’était arrangée pour dissimuler toutes les traces du drame, aussi bien les domestiques que les invités avaient remarqué, en partant, une large flaque de sang près de l’entrée de la propriété, au milieu de l’allée. Le sang avait pénétré dans le sol et teinté le gravier sur un périmètre d’environ deux mètres – sans parler des éclaboussures, qui se lisaient sur les cailloux jusqu’à plusieurs mètres de distance.

Les hôtes de cette soirée qu’on n’appela plus bientôt que l’orgie de la mort ne s’étaient rendu compte de la mort de J. R. que le lendemain matin, en s’éveillant – alors que la plupart d’entre eux, ne s’étant pas endormis sur place, avaient quitté la maison aux premières lueurs de l’aube (et remarqué, sans réagir, cette inexplicable flaque de sang au milieu de l’allée).

Une heure au moins et quelques larmes s’écoulèrent entre le moment où l’on s’aperçut que J. R. ne dormait pas et celui où monsieur Sand appela la police. La situation était si délicate qu’il fallut tout ce temps aux quinze personnes présentes pour débattre de ce qu’il convenait de faire et, une fois qu’on eut décidé que le mieux était encore d’appeler la police, de ce qu’il conviendrait de dire. Après discussion, on essaya de rhabiller J. R., mais la rigidité du cadavre interdisait toute manœuvre en ce sens. On pouvait à peine poser les yeux sur lui tant il était pâle, plus pâle qu’un mort.

C’est la police qui, en fouillant la maison et le parc, trouva rapidement les deux autres corps. Celui de Jim Pig dans le boudoir, aussi nu et pâle que celui de J. R., mais affichant un air de contentement qui le faisait, pour la première fois de sa vie si l’on ose dire, ressembler à un idiot du village.

La dernière image de ce visage, qui fut diffusée plus tard dans la presse, contribua beaucoup au désarroi des habitants de Lone après ce triple meurtre : si Jim Pig lui-même, le milliardaire tout-puissant qu’on n’osait pas même envier, était mort si bêtement, et en affichant une telle tête d’imbécile heureux, quel pouvait bien être alors le sens de la vie ? N’y avait-il pas là de quoi remettre en question même la sacro-sainte devise de la cité : In dol we trust ?

Mais le comble de la confusion mentale des téléspectateurs fut atteint lorsqu’on apprit de source sûre que T. T., l’homme-tronc dont on avait trouvé le corps entier tout habillé, quoique déculotté, derrière un arbre, avait finalement immortalisé son visage crispé dans une expression de rage atroce, telle que jamais, au grand jamais, il n’en avait montré devant les caméras, et que, de plus, ses joues et son menton toujours parfaitement rasés, que tant de femmes et même d’hommes avaient mille fois embrassés en rêve, portaient encore les traces d’une colle à postiche – postiche qui sur la photo volée qui fit aussi le tour des médias gisait ridiculement dans l’herbe, tout près du visage exsangue et aux traits horriblement tordus de l’anciennement beau T. T.

L’énigme la plus troublante cependant restait celle de leur mort. Les autorités s’obstinaient à refuser de donner les résultats des autopsies, prétextant toujours que des analyses complémentaires s’avéraient nécessaires. Chaque fois que le sujet revenait au journal télévisé (en premier titre tous les jours pendant cinq semaines), présenté par un remplaçant du regretté T. T., le reportage montrait des images de laborantins armés de tubes et d’éprouvettes remplis de sang et passant de frigos en congélateurs, et de congélos en microscopes, ceci dans le but d’illustrer le fait que lire dans le sang des décédés la cause de leur décès n’était décidément pas chose aisée, que les manips, quoique intenses et nombreuses, n’avaient pas encore rempli leur office, par suite de quoi le suspense demeurait entier jusqu’à la prochaine édition.

Pendant ce temps la presse se faisait l’écho, voire l’instigatrice, de rumeurs délirantes dans lesquelles l’orgie de la mort se trouvait servir de façade à tel ou tel démoniaque complot, ou bien n’était que la cérémonie mystique de quelque secte. Toute divagation, appréciation ou réaction sur l’affaire paraissait des plus pertinentes et des plus précieuses.

C’est pourquoi partout, sur tous supports et dans tous organes, on interrogeait voyantes et voyants, astrologues, marabouts, bouts de ficelle et selles de cheval, pronostiqueurs hippiques, grands boursicoteurs en direct de la Bourse, psychologues, catalogues, avocats et dircoms, ménagères de moins de cinquante ans, sportifs repentis du dopage, jeunes diplômés, philosophes en vogue, politiciens en prison, stars en herbe, chômeurs en colère et retraités en voyage organisé, artistes de variétés, chauffeurs de bus, musiciens de rue, marchands de canons, mineurs de quinze ans, fauteurs de troubles, médecins de nuit, gardiennes d’immeubles, maîtres de conférences, poseurs de bombes, actrices de porno, chiens d’aveugles et instituts de sondage, sans-logis, sans-papiers, sans-emploi et sans-souci, sans foi ni loi et dans le plus grand désordre, mal-nourris, malentendants et bien-pensants, petites frappes, forces de frappe et grands frappés, tarés, métastasés, atterrés, déterrés, assermentés, hommes-troncs, poltrons, patrons, chefs d’entreprise, de file, de produit, irradiés, jeunes mariés, divorcés, rappeurs, rockers, dockers, dealers, alcooliques, catholiques, juifs, protestants, musulmans, scientologues, idéologues, freudiens, lacaniens, pompiers, cyclistes, prostituées, publicitaires, pions, espions, morpions et tartempions, qui tous avaient leur opinion sur la question.

Jusqu’au jour où la vérité éclata : le maire, Jim Pig et T. T. avaient été vidés de tout leur sang, et ceci au moyen d’une aspiration pratiquée sur leur membre viril.

Comme chacun des autres participants à la soirée, Lilith fut longuement et à plusieurs reprises interrogée par la juge Vénus Génie. Un matin elle reçut chez elle la visite de la police, venue, afin de pouvoir procéder à des analyses génétiques d’éventuelles traces de sang ou de sperme, perquisitionner les vêtements qu’elle avait portés lors de la soirée chez les Sand. Mais elle avait jeté la robe.

Ils vérifièrent sa garde-robe, emportèrent le manteau de cuir et les chaussures en serpent, et partirent. Aucun bruit n’était venu de la chambre du fond, et quelque chose d’inexplicable leur ôta l’envie de visiter tout l’appartement.

La photo de Lilith parut dans la presse, et de nombreuses lettres anonymes parvinrent au bureau de la juge, lettres par lesquelles maints jeunes et moins jeunes hommes dénonçaient cette femme impudique qui, une nuit, leur avait offert une fellation absolument gratuite et inoubliable, ce qui, le temps passant, et à bien et beaucoup y repenser, n’avait fait que leur paraître de plus en plus louche.

C’était la raison pour laquelle, tout en souhaitant, pour des motifs bien compréhensibles, garder l’anonymat, ils étaient soulagés de pouvoir aujourd’hui témoigner afin d’aider la justice dans sa quête du coupable, à laquelle chaque citoyen de Lone ne pouvait que vouloir participer.

Bien qu’aucune preuve ne pût être retenue contre elle, Lilith fut bientôt désignée dans les médias comme la vampire. La légende enfla, et l’on trouva partout des rescapés pour raconter comment ils avaient résisté à son épouvantable harcèlement sexuel, n’étant pas de ceux qui s’offrent à la première venue, si tentatrice soit-elle.

Les religieux de toutes confessions, les ligues de vertu et autres conservateurs trouvèrent évidemment là matière à appeler le peuple à descendre dans la rue pour dénoncer les abus de liberté et la débauche démocratique ambiante, fustiger la dépravation de la société, demander le renforcement de la censure, du maintien de l’ordre et de la sécurité publique, l’instauration d’un couvre-feu, le retour des femmes au foyer, l’interdiction de l’avortement, un recours plus fréquent à la peine de mort, une vigilance accrue aux frontières, la rafle et le renvoi organisé de tous les zonards ayant réussi à s’infiltrer illégalement dans Lone, la construction aux confins de la ville de camps d’hébergement obligatoire pour les errants, la libéralisation totale du port d’armes et la reconnaissance sans nuance du droit à l’autodéfense, l’augmentation des effectifs de police, le soutien public aux milices privées, l’édification d’établissements communautaires et obligatoires pour les mères célibataires et leurs enfants, ainsi que de prisons pour les délinquants mineurs, la centralisation du fichage informatique de chaque citoyen, l’élaboration d’un fichage génétique pour chaque ethnie ou communauté, la condamnation ferme par les autorités de tout art dégénéré et de tout esprit de subversion, sous quelque forme qu’il s’exprimât, le rappel à leur place des minorités arrogantes, bref toute une série de mesures propres à enrayer le crime et embellir la vie quotidienne des citoyens.

Des prédicateurs en tout genre s’emparèrent du thème de l’apocalypse, sur lequel ils brodèrent abondamment. On les voyait, les lisait et les entendait partout, sur Internet, sur les télés et les radios, dans les journaux et magazines, dans les rues et dans les squares, au parc de la Joie et même dans le Jardin où, juchés sur un escabeau, ils provoquaient par leurs hauts cris des attroupements inquiets.

D’autres, inspirés par l’orgie de la mort, versaient dans le satanisme – et l’on disait que les souterrains et les cimetières de la ville étaient le théâtre d’une recrudescence de messes noires.

Le délire morbide et sexuel qui depuis longtemps régnait à l’état larvaire sur Lone, l’enserrant dans un cocon étouffant, commençait dans le tumulte et la confusion à déployer ses ailes noir et rouge. Jusqu’au cœur des foyers la folie guettait, et les services d’urgence des hôpitaux devaient faire face à un afflux nouveau d’hommes dont la verge avait été tranchée ou endommagée par les dents de leur femme.

Après l’orgie Lilith était rentrée chez elle, où elle avait dormi tout le jour et toute la nuit suivante. Le lundi matin, avant de partir pour le Museum, elle apprit que son nom circulait dans les médias, parmi ceux d’autres participants à la fête fatale. Au souvenir de cette nuit, elle sentit son corps à nouveau envahi d’une joie sauvage. Et elle sut qu’elle s’était définitivement exilée de Lone, et que Lone à son tour allait s’exiler d’elle-même.

Ce qui s’était produit, ce qu’elle avait par sa bouche aidé à se produire, avait la logique d’un rêve, le rêve collectif des habitants de Lone – las de leurs politiciens, las de leurs capitalistes, las de leurs télévisions – et avides de sexe. Un rêve que tous en s’éveillant auraient aussitôt oublié, tous sauf elle. Lone avait rêvé Lilith et Lilith avait accompli son rêve, un rêve obsédant qui serait aussi désormais, elle le sentait, récurrent.

Maintenant qu’ils se sont servis de ma bouche, ils m’envoient au désert, pensa Lilith. Soit. Au désert je resterai : isolée le jour, toute à mon travail. Et solitaire la nuit, aussi. D’une redoutable solitude : celle de mon corps contraint de se satisfaire dans le secret de leurs rêves les plus inavoués.

D’abord un grand calme habita son corps. Depuis la fête son boitillement avait complètement disparu, et elle ne ressentait plus aucune douleur. Nul besoin d’homme, non plus. Elle était plus pleine qu’une femme enceinte, sans désir et sans peur. Assurée qu’en dormant elle trouverait chaque nuit une intense satisfaction. Et assurée que malgré ses gesticulations Lone ne ferait rien de sérieux contre elle – Lone avait encore trop besoin d’elle.

Lilith au milieu de la tourmente devenait chaque jour un peu plus l’emblème idéal de la femme à abattre. Les pouvoirs publics lui reprochant son obstination à défendre le Museum, sans parler de son refus de reconnaître que les trois squelettes préhistoriques trouvés dans la grotte étaient bien ceux d’êtres humains de race blanche – un critère d’antériorité qui eût pour beaucoup suffi à justifier l’actuelle suprématie de cette même race dans la cité –, le promoteur Vivat lui reprochant de faire obstacle à la construction de logements sur l’île, les vertueux lui reprochant sa débauche de femme divorcée et sans enfants, les féministes son culte du pénis, son rajeunissement et son allure de séductrice, les mystico-écologistes son activité d’excavatrice et de profanatrice de tombes, les créationnistes d’avoir choisi le parti du singe contre celui du divin, les femmes sa beauté, les hommes sa beauté, les grégaires sa solitude, les citoyens de souche son origine d’immigrée, la haute société son extraction populaire et son indignité, les pauvres et les classes moyennes sa fréquentation de la haute société, les frustrés sa vitalité sexuelle, les inconnus sa célébrité, les célébrités sa célébrité imméritée, les médiocres sa supériorité intellectuelle et sa dignité, les enchaînés sa liberté.

En proie à toutes sortes de pressions puissantes, Lilith ne pouvait éviter de se laisser prendre parfois par la tourmente, l’envie de fuir prématurément. Sa vie se bornait maintenant à des allers-retours entre son appartement et le Museum. Elle ne voyait plus aucun homme, travaillait sans compter le jour – bien qu’elle eût dû renoncer à toute participation à des manifestations publiques, conférences et autres rencontres, pour lesquelles elle se faisait représenter. Chaque soir elle rentrait chez elle exténuée, tentée de tout abandonner. Mais après une nuit de profond sommeil, elle s’éveillait étrangement rassérénée, satisfaite et puissante comme après l’amour.

Ces nuits noires et opaques, qui contrastaient fortement avec les nuits blanches et éblouissantes que pendant quelques mois elle avait vécues, ne lui laissaient en mémoire aucun rêve. Elle avait seulement l’impression tenace, à chaque réveil, d’être encore pourvue d’ailes, des ailes de rapace nocturne dont elle sentait les articulations dans sa chair, et dont elle entendait toujours le battement puissant, et le froissement délicieux de l’air contre son ouïe.

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