Lilith
Partir
Deux enfants dans leur berceau m’attendent. Mes seins se tendent.
Debout dans l’eau aux abords de l’hôpital, j’attendais. Quand José est ressorti, je l’ai suivi jusque chez lui. Dans l’escalier sans lumière, je l’ai rattrapé. Il ne voulait pas, n’avait pas le cœur à ça. Évidemment ce n’était pas le bonjour pour tromper sa femme. Mais j’ai su le persuader, en m’accroupissant pour prendre son sexe entre mes seins. Il a gémi, comme s’il pleurait.
J’ai mon sexe dans ma bouche.
Quand je suce un homme, je sais que j’ai mon sexe dans ma bouche. Mon corps tout entier attaché par ma bouche à son corps, son grand corps d’homme nourricier, mon corps n’est plus qu’une chair pleine de plaisir et de rage de garder ce plaisir comme un chien son os. Le gros sexe de l’homme me fait gonfler les lèvres et la langue, je jouis avec ma bouche et avec mon ventre, mon sexe qui remonte jusqu’à ma bouche. Je suce l’homme pour lui dire que je l’aime, que j’ai besoin de lui, qu’il me remplit de plaisir. Que je suis toute désir, toute désir, toute désir de lui.
Il ne pouvait pas savoir que sa femme était en train de mourir. Mais sans doute le savait-il quand même. Sinon, se serait-il en cet instant laissé emporter par le besoin de jouir ? Je l’ai laissé rejoindre ses enfants et je suis retournée à l’hôpital, en nageant.
Je vois se lever Lilith. Elle se lève, déchire la couche de temps qui la recouvrait. Elle se lève, déchire le treillis de membranes des trente mille ans qui l’abritaient. Elle se lève, elle est vivante.
Les bouches des bébés ventousées à sa poitrine simultanément tètent les deux mamelons. Le lait monte et sort des seins, à la façon dont toujours le plaisir sort du corps. Un petit corps lové dans chaque bras, contre son ventre, Lilith nourrit les enfants.
Le sang dégoutte sous le lit de leur mère. Personne n’est venu, il est trop tard, l’hémorragie l’a emportée.
J’ai déchiré le drap de dessus resté plié au pied du lit de leur mère, je l’ai enroulé autour de moi et j’ai calé les enfants dedans, contre mon ventre. Au moment où j’allais sortir de la chambre, une infirmière est entrée. Je lui ai sauté dessus, de mes ongles je lui ai lacéré le visage. On ne me prend pas mes bébés.
Je suis partie en la laissant hurler, avec le sang qui dégoulinait sur ses joues. Un peu plus loin dans un couloir j’ai encore dû défendre ma progéniture, en plantant mes ongles dans l’œil d’un homme, que j’ai exorbité.
Dehors, j’ai lavé dans l’eau sale des rues mes doigts pleins de sang et de petits bouts de chair coincés sous les ongles. Vers la troisième artère, j’ai volé une barque, dans laquelle les bébés et moi avons rejoint le fleuve en crue.
Ses eaux anormalement grosses et tumultueuses nous ont emportés à vive allure. Toujours maintenus par le drap contre mon ventre, les bébés ont repris mes seins dans leur bouche. Tout en m’accrochant des deux mains au bord de la barque qui filait sur le fleuve gonflé, j’ai joui longuement de leur tétée.
Le Fleuve-Serpent nous emporte hors de la ville, car je dois suivre ma vision.
Ma tête est inondée de sang. Mon front, mes yeux me font si mal ! Laisse-moi, Lilith ! Sors de moi ! Maintenant que je t’ai donné des enfants, tu ne peux plus te tuer. Pars avec eux dans la montagne. Ne me tue pas. Sammaël te suit, et c’est ma main.
Bouche ouverte
mon corps en spirale
vous déborde
Elle est moi et j’aurai
le sexe doux et dur de Sammaël
– par ma nuque entré –
dressé dans ma tête.
La grosse veine gonflée du fleuve nous emportait à toute vitesse. À peine voyais-je défiler, le long des quais submergés, les rangées d’immeubles qui par légions entières semblaient sur le point de se rendre et de couler. Nous franchîmes les zones ouest – où j’avais vécu avec Rudolf –, essentiellement pavillonnaires, et paraissant plus sinistrées encore que la ville.
Rapidement nous parvînmes à la ceinture industrielle. Les grandes cheminées des incinérateurs noircissaient le ciel d’une fumée âcre et dense. Apparemment, malgré la paralysie qui s’était emparée du grand Lone, ils fonctionnaient à plein régime. Sans doute y avait-il non seulement toujours autant d’ordures à brûler, mais aussi, comme on le murmurait, s’y débarrassait-on des corps humains devenus par trop indésirables, ces dizaines de milliers de corps touchés par les virus et les exactions de toutes sortes, qui en même temps que la montée des eaux s’étaient mis à ravager Lone à grande échelle.
Cependant, comme on sortait de la cuvette de Lone, le fleuve, engagé dans un lit plus profond, au lieu de noyer largement ses berges comme dans la ville, s’était contenté de monter au pied des premières grandes structures de la zone industrielle. Longtemps la barque défila entre les murailles de béton. Les bébés s’étaient rendormis contre mes seins, et leurs petits corps chauds et vivants recroquevillés contre ma peau emplissaient mon ventre de bonheur.
Je commençais à distinguer enfin la sortie de la zone industrielle, l’espace semblant se déployer au loin dans la verdure, quand des sons répercutés vinrent troubler le silence des murs. Des voix humaines, une voix d’homme amplifiée par des haut-parleurs.
Juste après la dernière usine, sur un promontoire herbeux, stationnaient des chars d’assaut et des militaires en armes, tous canons pointés sur nous. La voix retentit encore, me donnant l’ordre de m’arrêter, puis des lueurs et des déflagrations traversèrent l’espace.
Je repris conscience couchée dans la vase, au milieu de roseaux qu’une douce brise balançait lentement, avec des froissements d’air qui caressaient mes tympans et ma peau. Mes bébés gisaient près de moi, immobiles et enduits de boue, semblables à des statuettes.
Sans me lever, car le ciel délavé tournait à grands seaux dans ma tête, je tendis les bras, les attrapai, les posai l’un et l’autre sur mon ventre. Puis je me mis à les malaxer longuement, comme pour les modeler. Ne regardant que le ciel à travers la couche de larmes qui recouvrait mes yeux.
Je pensai qu’il était temps que je leur donne un nom. Je me souvins de ma nuit d’amour avec Sammaël, de notre course ailée à travers Lone et de la façon dont, au petit matin, dans le Jardin, il m’avait pénétrée et fécondée par la tête. Je décidai d’appeler le garçon Lil, et la fille Saëlle. J’improvisai de petits poèmes dans lesquels je les appelais par leur nom, et que je leur chantonnai.
La boue humide et douce ne tarda pas à se réchauffer sous mes mains. Quand j’eus fini d’éprouver du bout des doigts chaque détail de leur corps, je les posai sur ma poitrine, mis mes seins dans leur bouche. Ils restèrent sans bouger, puis commencèrent à téter. Je poussai des gémissements de joie.
En me relevant, je sus que je n’étais plus la même. J’étais absolument neuve, légère, joyeuse. L’air sentait le sel marin. Nous avions échoué dans le delta, à l’embouchure du fleuve. Nulle trace de la barque. Nul bruit, autre que celui de la brise dans les roseaux. Dressée au-dessus de leur rideau, je vis les eaux claires et calmes s’étendre jusqu’à l’horizon. Çà et là près des rives un échassier se tenait immobile sur une patte, puis s’envolait dans un seul claquement d’ailes.
Je m’avançai dans l’eau avec mes bébés, les lavai, puis les déposai dans une sorte de nid entre les herbes, où ils s’endormirent. Je retournai à l’eau, m’y enfonçant jusqu’à perdre pied. Une fois débarrassée de ma carapace de boue, je sentis que mes chairs avaient perdu la fermeté artificielle que leur avait donnée la chirurgie. Souple, dodu et musclé, mon corps était redevenu naturel, en harmonie totale avec mon esprit, nu, vif, languide et souriant.
Je repris mes enfants et commençai à traverser la ligne de roseaux, en direction des terres. Souvent mes pieds s’enfonçaient dans des flaques d’eau noire, dont le fond, nappé de gros cailloux visqueux et d’herbes ou d’algues glissantes, semblait vouloir me happer.
C’est dans un trou juste à sa taille, au milieu des roseaux, que je l’ai découvert. Couché sur le dos, raide, les yeux ouverts, les bras croisés sur la poitrine, il était resté tout habillé, avec ses baskets trop grandes qui pointaient vers le ciel.
— Mouloud ! dis-je.
Son visage crispé se détendit, ses membres bougèrent, et il commença à s’extirper avec effort de son lit de vase. Posant à nouveau Lil et Saëlle parmi les herbes, je lui tendis la main. Ses yeux étaient toujours ouverts, pupilles révulsées comme celles d’un aveugle. Je l’aidai à se relever, le soutins, le serrai dans mes bras. Il était extrêmement faible. De grands effluves d’air salé entraient dans mes narines. J’approchai un sein de sa bouche, et il téta.
À mesure qu’il buvait, il reprenait des forces et des couleurs. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, il me regarda et s’empara de mon autre sein. Quand il eut fini, nous nous dévisageâmes et nous nous mîmes à rire. Il me prit la main, se dressa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur ma joue, comme il l’avait fait lors de notre rencontre dans Hell’s Kitchen. Puis il montra les bébés du doigt et dit :
— Je vous ai vus là où j’étais, toi et eux. J’ai couru pour te rejoindre.
— Où ça, Mouloud ? Où étais-tu ?
— Tu sais bien… de l’autre côté…
— Du côté des morts ?
— Oui, oui. Mais toi tu n’étais pas morte. Tu étais juste venue les chercher. Et maintenant tu n’as plus l’air d’une dame, comme avant.
— Ah bon ? Alors tu es déçu ?
— Non. Tu as l’air d’une jeune fille.
— Et toi, tu as l’air d’un jeune homme…
On a ri encore et on est repartis ensemble, portant chacun un bébé.
Le soir venu, on s’est assis au sommet d’une dune, d’où on a contemplé la mer, pendant que les enfants tétaient. Aux premières lueurs du coucher de soleil, Mouloud est descendu jouer dans les vagues, et je l’ai suivi. La mer était basse et, tandis que Mouloud courait vers elle, je marchais droit devant moi dans le sable mouillé, un enfant dans chaque bras, comme si aucun obstacle ne devait jamais pouvoir m’arrêter.
Tout habillé, Mouloud sautait, plongeait, criait et riait dans les rouleaux. Avec mes bébés, je me suis amusée à suivre les déplacements de la langue d’eau sur le sable, d’avant en arrière et d’arrière en avant, avec sa mousse blanche qui vous fait pousser des cris de joie quand elle vous rattrape pour vous lécher les pieds, parfois monter par surprise jusqu’à vos genoux, ou même, vous prenant de vitesse, jusqu’en haut de vos cuisses.
Dans l’ombre, Mouloud a enlevé ses vêtements mouillés pour les faire sécher au vent, et on s’est installés à l’abri des dunes. Je me suis couchée sur le côté dans le sable, en chien de fusil, les bébés serrés entre mes bras. Mouloud s’est étendu dans la même position derrière moi, pour nous réchauffer. Il avait raison, j’avais l’impression d’être une toute jeune fille. Il m’a enlacée, a posé une main sur mon ventre. Je l’ai senti se frotter tout doucement contre mes fesses, et puis les mouiller. On a ri ensemble, sans bruit, et on s’est endormis.
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