Lilith
Le zoo
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Le moine
La rumeur gigantesque de la ville s’estompe à mesure que Lilith pénètre dans le Jardin. Une lumière étrange tombe du ciel inaccessible, entre les tours et les grands arbres rouges. L’automne dans un dernier sursaut a retrouvé sa douceur, échevelée de rafales brusques et désordonnées.
Une queue dans la bouche, tout mon être tendu pour ne pas la mordre et la bouffer.
L’être civilisé de Lilith avance dans les allées du Jardin, et les feuilles des arbres sous les doigts du vent se penchent les unes sur les autres, forêt dense, les unes sur les autres dans un bruit de rivière, la lumière s’accroche au revers de chaque feuille, les branches lentement vont et viennent sous les poussées du vent, de ses myriades de soupirs sans fin.
L’amour travaille mon corps, le sexe des hommes qui s’y enfonce, s’en retire et s’y enfonce, travaille mon corps comme une pâte humaine.
Un loup aux yeux rouges, quelque chose dans la gueule, glisse entre les arbres.
Mon corps amputé des marques du temps, mon corps panique, schizophrène, statufié, mon corps reprend, malaxé par le sexe des hommes, âme humaine.
De même qu’elle a abandonné le Red District, Lilith a renoncé à draguer dans les bars. Trop facile, trop vulgaire. Désormais elle préfère la rue, plus vibrante, plus sauvage.
Croisé sur un trottoir de la troisième artère, un moine en robe, grand, fin, jeune, dégageant un léger parfum de sperme confit, en une vision soudaine et précise lui apparut nu, de dos, un peu penché – tandis que ses mains à elle, ses mains aux longs ongles, enserraient sa nuque.
Elle se retourna et se mit à le suivre, le corps brûlant, hanté par sa vision. Marchant à quelques mètres de lui, sans la moindre peur de le perdre, malgré la foule qui encombrait encore les trottoirs et les feux rouges aux croisements ; mais au contraire entièrement rassurée sur l’issue de sa poursuite par la sensation d’être reliée à lui par un fil de chair élastique, incassable.
Il se retourna sur elle au moment où il allait disparaître derrière la porte cochère d’un vieux monastère de pierre blanche, coincé entre deux immeuble noirs. Ils échangèrent un regard suffisamment long pour lui laisser le temps de le rejoindre.
Une galerie à colonnes courait tout autour de la cour intérieure du cloître. Ils s’enfoncèrent dans son ombre, et elle fit remonter sa main sous la robe de l’homme. Sa bite était déjà gonflée, humide.
— Il y a longtemps que tu n’as pas fait l’amour ? demanda-t-elle.
— Vingt-deux ans, répondit-il sans hésitation.
— Vingt-deux ans ? Tu veux dire que tu ne l’as jamais fait ? Ou bien, quel âge as-tu donc ?
— Quarante-cinq.
— Mon Dieu… Tu en parais vingt de moins.
— C’est la vie de moine. Une non-vie, qui n’use pas.
— Si tu es conscient de ça, pourquoi restes-tu ici, alors ?
— Parce que c’est justement ce que je recherche. Le monde est trop terrifiant.
— Et moi ? Pourquoi m’as-tu laissée entrer ? Tu n’as pas peur de moi ?
— Si. Tu es le Démon, je le sais. Mais Satan lui-même est moins terrifiant et moins mauvais que le monde.
— Laisse-moi te donner du plaisir, mon ange… Mets-toi à quatre pattes, tu veux bien ?
Sans discuter, le vieux jeune homme se mit à quatre pattes sur le pavé. Elle releva son ample robe haut sur ses reins, lui retira son slip de coton blanc et, s’agenouillant derrière lui, se mit à traire son sexe qui pendait. Lui griffant la nuque pour qu’il se cambre mieux, enserrant son torse, le labourant, couvrant ses reins et ses fesses de morsures et de baisers, des doigts et de la langue visitant son anus, dégustant ses parties génitales, puis, se couchant sous lui, engloutissant dans sa bouche sa longue et grosse verge raide, par interruptions faisant durer le jeu, avant de l’amener, déjà ivre de plaisir, à se branler lentement, longuement contre ses lèvres entrouvertes, enflées de passion, éperdues, soumises à la seule quête du plaisir.
À quatre pattes sur mon visage, il frotte lentement sa queue sur ma bouche, lèvres écartées sur un petit bout de langue dardant, lèvres et langue presque immobiles, à peine animées de contractions de méduse au fond des eaux, il la frotte puissamment, longuement, en sorte que sa peau ne bouge pas, que sa chair soit simplement saisie et irradiée par ce frottement langoureux de pulpe à pulpe, et que le bonheur monte de l’intérieur, intense, long, long, long…
Depuis que nos chairs se frottent, lui et moi sommes deux organismes vivants en train de fusionner dans un éternel présent : ce que veut et sent ma bouche se communique à sa queue, et ce que sent sa queue, je le sens dans ma bouche. Le sperme envahit lentement sa bite que l’afflux de sang rend énorme, prête à accoucher de son orgasme. Il commence à sortir doucement, lourdement, sur mes lèvres et ma langue gonflées, avant de partir en giclées formidables, les unes après les autres décomposant le temps, recouvrant de leur baume brillant mon visage, mes cheveux, mes paupières fermées pour mieux m’immerger dans cette succession d’infinis, goûter la joie de vivre qui ruisselle, prolongée, par, sur et dans ma chair.
Plus tard l’homme lui dit, tandis qu’ils se caressaient mutuellement le visage : Comme la vie sera terrible, sans ça ! Et il voulut lui faire jurer de revenir. Pour toute réponse, en lui maintenant la tête fourrée dans sa poitrine, Lilith pleura. Le monastère se mit à bruire, l’heure de la première prière était venue.
— Comme j’aimerais vivre ici, moi aussi ! dit Lilith.
Assis en tailleur l’un dans l’autre sur le pavé froid, ils jouirent encore, et se séparèrent à jamais.
L’automne s’attarde dans le Jardin, et dans les jambes de Lilith qui cisaillent en boitillant l’allée crissante de feuilles mortes qu’un jardinier muni d’un éventail de longues griffes en fer oublie de ratisser, le geste suspendu par le passage des mollets fins et galbés sous la transparence des bas. Lilith marche, et ses pas les uns après les autres tracent les phrases de sa rêverie et de sa pensée.
À travers Lone de grands primates policés par millions se croisent et se désirent, enfermant leur désir derrière des murs et des vêtements, l’évacuant dans l’art, la folie ou la mort – mais bien plus nombreux sont les fous et les morts, même vivants. Car le singe nommé homme est un génie, et un dégénéré.
Lilith, te souviens-tu de moi ? Toi, belle boiteuse, qu’avec tes deux compagnons j’exhumai de la grotte où depuis trente mille ans vous reposiez, te reconnais-tu en moi ? Vois, le temps n’a plus de sens. Foulant la terre du Jardin que sans doute tes pieds foulèrent aussi, comme tu partis à la cueillette je me rends au travail, claudicante, dans ce Museum où tes os demeurent désormais.
Toi et moi formons une boucle. Toi, la femme d’avant les Ève qu’on fit proliférer sur cette terre. Et moi, la femme d’après. Toi et moi faisant tomber cette Ève de son piédestal d’esclave, irréductible bobonne, objet préfabriqué pour servir l’homme et sa société, méprisable appendice, tout juste baisable comme chair à fouet.
Lilith, femme originelle, sauvage, libre, c’est maintenant dans mes os que je cherche tes os. Mon corps est ta tombe, tu demeures en moi, éternité dans la mémoire de mon corps dont je veux t’exhumer. Née de la terre, cherchant à renaître du terreau de mes chairs que j’enrichis de sperme pour mieux te donner vie. Mon corps est le champ que je laboure, creuse et retourne, nuit et jour sans repos, je suis l’écricultrice de mon corps, maniant la grammaire pour fouiller la double hélice de mes gènes, le sang qui abreuve mes veines, et puis, fébrile, à mains nues, plonger dans mon cerveau, à la recherche de quelque trésor enfoui et oublié.
Les nuits où je rentre et m’endors avant l’aube, je suis réveillée par la voix, dans la rue. La même voix grave qui pousse des cris désarticulés et s’évanouit aussitôt que j’ouvre ma fenêtre.
Je pense à Sammaël – on dirait la voix de Sammaël.
Dans mes chasses nocturnes je pense à Sammaël – et j’entraîne dans l’ombre des portes cochères, des squares, des escaliers, des cours, des passerelles, des couloirs éteints, tous les hommes qui d’une façon ou d’une autre me rappellent Sammaël.
Lone la nuit n’est plus pour moi qu’un réseau de recoins, de lieux détournés où jouir et faire jouir en cachette. Lone la nuit est un dédale onirique où errent des hommes et des femmes en proie au désir, chaque coin de rue est un croisement de désirs, chaque bar, chaque cinéma, chaque salle de jeu ou de spectacle un abri anti-désir, chaque passant, chaque passante une bombe de désir qui ne peut se désamorcer qu’en se réfugiant dans un lieu public.
Et désormais je ne chasse plus que dans les rues, où le désir peut éclater dans toute sa force explosive. La rue est ma jungle, que je hante et parcours, signalant ma présence de prédatrice du son inégal de mes talons aiguilles, qui résonne, syncopé, et monte entre les murs, traquant la voix et sans relâche abattant le désir.
La voix ne se fait entendre que lorsque je suis endormie, repue. Alors je me lève, sachant qu’elle va disparaître. C’est une voix d’épouvante, et il me faut écrire pour tenir la folie à distance de mon corps.
Industrie, propriété, politique, gestion des hommes : Ève.
Nomadisme, arts, réseaux : Lilith.
Lui présentant la pomme, Ève enseigna l’agriculture à l’homme, et le chassa du Jardin sauvage. Alors l’Homme devint l’outil de lui-même, commençant à se spécialiser, se spécialisant à outrance jusqu’au moment où il devint interchangeable avec un robot, une intelligence artificielle.
Bientôt peut-être nous ne serons plus ces hommes du néolithique piégés par Ève et son organisation industrieuse du monde. Viendras-tu, Lilith, de ton paléolithique magique, nous libérer ?
Il y a trente mille ans, du temps de Lilith, les humains, animaux parmi les autres animaux, vivaient par petits groupes, campant à l’entrée des cavités rocheuses, se déplaçant au gré des saisons, se nourrissant des produits de la chasse et de la cueillette. Et pratiquant l’art. Les grottes profondes qu’ils fréquentèrent sont ornées de magnifiques gravures, sculptures et peintures d’animaux, signes et empreintes de mains.
C’est loin du jour, dans l’isolement, que les artistes s’en allaient donner corps à leurs visions. Et comme eux je me retire aujourd’hui dans le secret de mon sang, pour donner corps à Lilith.
Le sang court dans mes veines, et c’est la mort. La mort qui m’appelle, et à laquelle mon sang résiste, rouge et brillant.
— C’est merveilleux, merveilleux, m’a dit l’homme après l’amour.
Sa voix était si douce, tout à coup. Vaincue, comblée. Il a pris ma bouche avec sa bouche, mes dents ont pris ses lèvres, et le goût de son sang s’est infiltré sur mes papilles.
À travers le grand corps de Baby partout des fêtes pétillent, des gens énervés rient trop fort, dansent, désespérément s’amusent, s’étourdissent, leur peau suintant l’angoisse, l’angoisse de la mort à abolir. Comme le mien, comme le mien. Comme le mien, qui ne joue jamais assez. Comme le mien, retranché dans sa vie intérieure, pour donner vie à Lone.
C’est la mort de l’atroce et merveilleuse espèce humaine tout entière que par mes veines j’appelle et je repousse.
En déambulant dans la nuit j’ai suivi un moment une petite troupe de fêtards qui sortaient d’un bar en faisant beaucoup de bruit. Une dizaine de garçons, et une fille. Ils avançaient sur les trottoirs comme un vol d’étourneaux indécis, faisant masse ici, puis là, mus par leur nausée et leur inconscience collectives, poussant des cris, lâchant des rires, se désarticulant puis aussitôt refaisant groupe, pénétrant par à-coups dans un quartier aux rues de plus en plus sombres et désertes. Ils s’arrêtèrent enfin à un croisement, et la bagarre éclata. Dans le silence, ou presque.
Tendus dans une attitude de défi, les garçons s’interpellaient à voix basse.
— Enculé !
— Enculé !
L’insulte chuchotée de bouche en bouche pour ne pas attirer l’attention du voisinage, donc de la police, prenait une véhémence extraordinaire. Les yeux brillaient. Quand les lames sortirent des blousons, la fille se mit à hurler.
— Arrêtez ! Arrêtez !
Sa voix aiguë montait entre les immeubles comme un chant excitant. Un des garçons la bouscula violemment. La sirène des flics mugit et on vit leur voiture, gyrophare en transe, débouler de la cinquième artère et foncer vers le groupe, qui se défit aussitôt. Tous se dispersèrent en un instant. La bagnole en coinça deux qui couraient droit devant eux. Quatre flics en uniforme en jaillirent, arme au poing, et firent coucher les types par terre, d’un pied leur maintenant la tête vissée au trottoir.
La fille et les deux garçons s’étaient réfugiés dans le renfoncement d’une porte monumentale, un peu plus haut dans la rue. De l’autre trottoir, je les avais suivis. Je la vis composer le code d’entrée puis s’aider de l’épaule pour pousser le lourd panneau de bois. Ils disparurent ensemble à l’intérieur. Je traversai, en deux essais recomposai le code.
Mes yeux durent s’accommoder à l’obscurité. Je sentais bosseler sous mes talons aiguilles les mêmes pavés du XIXe siècle que je voyais luire au bout de l’allée intérieure, dans la cour baignée par le dernier quartier de la lune. Au fond, sous des frondaisons d’arbres, on devinait un long pan de hautes et étroites vitres, qui pouvaient constituer la façade d’un entrepôt, d’une serre ou d’un atelier. En même temps que la porte se referma sur moi une odeur de pierre et d’humidité, comme à l’intérieur d’un vagin.
J’avançai lentement dans l’allée sombre. Il me semblait percevoir un souffle, comme si on m’appelait, là-bas. Parvenue à l’entrée de la cour je vis d’abord, sur la gauche, le garçon qui se branlait. Excepté dans le fond, délimité par les arbres et le grand hangar vitré, la cour était entourée de vieux immeubles hauts de six étages. Toutes les fenêtres étaient noires.
Il se tenait de trois quarts dos à moi, il avait juste ouvert sa braguette, et je ne voyais pas son membre – seulement le mouvement cadencé, reconnaissable entre tous, de son avant-bras. Il me fallut quelques secondes pour voir ce vers quoi il était tourné : le couple. Les fesses de la fille faisaient une tache claire dans les ténèbres – on eût presque dit qu’elles y lévitaient, deux rondeurs accrochant la lumière. Appuyée des avant-bras contre le mur, elle avait baissé sa minijupe sur ses genoux, comme on le fait d’un pantalon, au lieu de la relever sur ses reins. Cambrée, déhanchée, contorsionnée pour offrir au maximum son cul, elle se faisait enfiler en silence par l’autre garçon.
Mais à part les fesses tendues de la fille et le mouvement des reins du type debout derrière elle, je ne distinguais rien du détail de la scène. Soudain celui qui se caressait, comme s’il avait senti ma présence, se retourna vers moi, et je vis parfaitement sa bite, longue et raide. Ce fut un instant fabuleux, merveilleux, comme si j’assistais à une apparition surnaturelle. Je m’en allai avant qu’il n’eût rejoint les autres, pour ne garder en moi que cette joie qui sous le ciel invisible de Lone se diffusait dans mon ventre en spirales cosmiques, comme si la galaxie entière, telle une météorite, était brusquement tombée dans mon corps et y tournait, affolée, cherchant l’issue et me faisant jouir au long des rues sombres, par jets répétés, des laits d’étoiles.
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