Lilith
La cage
J’aime les murs qui nous entassent et nous séparent. Instaurant entre nous la plus obscène promiscuité et la plus sûre distance. À tout instant dans Lone le sperme coule et des corps tressaillent, à l’abri des murs.
Je sens les animaux de la ville : les chats, filant entre les tombes des cimetières désuets ; les corbeaux qui criaillent au-dessus de leurs têtes ; le couple de chouettes effraies dans le clocher en ruine qui surmonte ma grotte ; les rats tapis dans les sous-sols ; les mésanges, les moineaux, les merles ; les araignées ; les grenouilles ; les poissons ; les serpents.
Je sens les plantes, les arbres, les herbes.
Je sens la vie et la mort.
Je sens les morts sous les immeubles et sous les rues où autrefois s’étendaient des cimetières – dans la vieille ville le cimetière des Innocents, aujourd’hui disparu, où l’on entassa tant de cadavres qu’ils débordèrent dans les caves des maisons avoisinantes…
Je sens le temps qui s’écoule dans la fatigue des murs… Dans le tremblement imperceptible des murs derrière lesquels on tremble…
Dans une salle de jeu sur la septième artère nord, tout un alignement d’hommes, debout devant autant de petits cochons vêtus de maillots de bain rayés bleu-blanc et penchés en avant comme à l’instant de plonger, s’apprêtent à leur tirer à l’arc dans le derrière.
Le soir venu, mon corps commence à dégager tant de chaleur que, malgré le froid piquant de ce début décembre, je sors nue maintenant sous mon manteau de cuir. Ma technique de chasse en a été simplifiée : un regard, une cuisse tendue hors de la fente du manteau déboutonné jusqu’au pubis… Et un hall d’immeuble ou un renfoncement de porte font l’affaire, pour l’homme et moi dont les chairs quelques minutes sont étroitement liées.
Par les rues de Lone enténébrée je cherche Sammaël, même sachant que l’heure n’est pas encore venue.
Un matin Giovanni m’attendait dans mon bureau. D’abord, j’ai confondu sa silhouette avec celle de Sammaël. Je lui ai tourné le dos, présenté mon cul pour qu’il le prenne. Il m’a baisée deux fois, et j’ai été obligée de le chasser pour pouvoir me mettre à travailler. Mais j’ai compris que j’avais toujours autant de goût pour son corps.
J’ai commencé à me lasser de mon pacte avec Gilles. J’ai l’impression parfois de ne le sucer plus que par pitié, ou par routine. Mais son insistance muette, ses airs de supplicié quand je l’oublie à son attente de plus en plus m’agacent.
J’étais plus que lasse de Viola, aussi. Dans le dédale de mon appartement de Hell’s Kitchen, j’ai fait aménager une salle de bains sommaire dans la dernière chambre au bout du couloir, et j’y ai fait poser une porte blindée, agrémentée d’un judas. Les ouvriers sont arrivés un matin, au moment où je m’apprêtais à partir. Je leur ai montré les lieux et confirmé les ordres passés plus tôt à l’entreprise. Ils me déshabillaient du regard, mais une curiosité inquiète se lisait sur leurs visages.
— Je m’occupe du Museum d’histoire naturelle, leur dis-je, et je dois prendre deux singes du zoo en pension pour quelques jours, le temps d’une étude personnelle.
Mon explication les déstabilisa davantage encore, mais je conservai une sévérité hautaine, et ils n’osèrent pas manifester leur étonnement. Je demandai à l’un d’eux de me raccompagner dans l’entrée, où je lui remettrais un jeu de clés. En guise d’au revoir, je lui empoignai les couilles à travers le jean, et de la paume massai sa bite en le regardant droit dans les yeux. Dès qu’il fut en état de congestion, je filai. À cette heure, je n’avais pas encore vraiment faim.
Quand la porte fut posée, je téléphonai du bureau à Rudolf pour lui révéler que depuis des semaines je baisais sa femme. Il raccrocha mais je rappelai aussitôt et laissai un message à son assistante, lui donnant rendez-vous pour le constat le soir même, dans mon appartement.
C’est ainsi que Rudolf nous trouva toutes les deux dans la chambre du fond. Je l’avais attachée aux barreaux du lit et j’étais assise sur son visage, de sorte qu’elle ne le vit pas entrer. Le fixant du regard, je lui fis signe d’approcher en silence.
Il était tétanisé. D’une main j’excitais le clitoris de sa femme et ses hanches ondulaient, se soulevaient au gré de mes pressions, tandis qu’elle râlait, gémissait et bafouillait sans la moindre retenue, le nez dans mon cul. En silence il s’approcha de nous, leva sa main comme une épée de Damoclès, et je me retirai juste à temps du visage de Viola pour qu’une gifle retentissante s’abatte sur sa joue, plutôt que sur mon cul.
— Salope ! cracha Rudolf, les traits déformés par la haine.
Cette fois elle l’avait, son insulte, et sincère !
Les abandonnant à leurs hurlements, je sortis de la chambre et verrouillai la porte derrière moi. Ils ne se rendirent pas tout de suite compte qu’ils étaient prisonniers.
En cage. Lilith a enfermé Rudolf et Viola pour descendre jusqu’au fond de sa propre solitude. Le coup n’était pas vraiment prémédité. L’aménagement de la chambre, la pose de la porte blindée, Lilith les a commandés comme si elle ne faisait que retransmettre des ordres venus d’ailleurs et dont elle ignorait le but. À force de vie nocturne, Lilith ne dort presque plus. Et c’est pourquoi sans doute de plus en plus son inconscient la gouverne.
J’ai mon propre zoo au cœur de mon appartement. Terrifiant, comme celui du Museum, avec ses singes, ses fauves et ses serpents en cage. Et ma première réaction est de le fuir. Me jeter dans Lone pour l’oublier.
Je suis Lilith. Je fouille mon ventre. J’ai peur. J’ai la nausée. Je suis Lilith. Je veux savoir.
Et je sais que devant ma volonté de savoir ne s’ouvriront que des puits de néant.
Et je sais que je ne résisterai pas à ma volonté de savoir. Qu’elle m’entraînera où, peut-être, je ne voudrais pas aller.
Je suis Lilith l’errante, la maudite, celle qui s’est elle-même chassée du paradis terrestre. Celle qui hante le désert.
J’ai mis le désert dans mon ventre, le désert est mon corps.
J’erre dans Lone, la faim au ventre, sans appétit pour aucun homme. J’ai faim de disparaître aux yeux des hommes. J’ai faim de disparaître et soudain, d’une seule bouchée, je me nourris d’une nostalgie tellement immense que l’enveloppe de mon corps ne suffit pas à la contenir.
J’ai froid. J’ai envie de m’occuper d’un feu. D’allaiter un nouveau-né.
Je vis une autre vie. Je vis ma vie, et puis une autre, et une autre…
Et je suis seule, pour toutes ces vies.
Je marche dans Lone, j’ai froid.
Heureusement je suis près de ma grotte, du ventre de ma mère. Après la première salle, celle où je trouvai Lilith avec son os pénien dans la bouche et ses deux compagnons à ses côtés, s’ouvre une deuxième salle, puis une troisième, et une quatrième. C’est là qu’ils ont laissé les empreintes de leurs mains, des signes et des gravures d’animaux. Là est le ventre de ma mère, ventre multiple pour un multiple moi.
Je n’ai rien d’autre à faire qu’errer dans Lone, marquer de mes pas la trace de mon parcours dans la ville. Mes pieds sont mes mains, mes mains qui veulent s’occuper d’un feu, bercer un enfant, apposer leur empreinte sur les parois du monde – non pour y demeurer mais pour se voir, se savoir exister.
Des centaines d’empreintes de mains sur les parois de la grotte, comme autant de points d’interrogation – posés par eux, posés par moi.
Dites-moi : où sommes-nous, quand nous ne faisons qu’aller d’un point à un autre ? Quand nous arrêterons-nous de marcher ? Souhaitez-vous vraiment continuer, même après votre vie actuelle ? Moi je voudrais que tout s’arrête. Les joies, comme les tourments.
Ou alors, donnez-moi des enfants à tenir dans mes bras.
Maintenant, j’ai faim.
Lilith la nuit durant se gave de sperme. Enfermée dans une chambre d’hôtel avec huit hommes qu’elle a levés tour à tour, pour leur donner rendez-vous tous ensemble à la même heure et au même endroit. Leur nombre multiplie leur rage de se répandre sur elle, en elle. Elle se laisse faire, offerte, soumise. N’exprimant qu’une volonté farouche : récupérer le sperme, aller le chercher, l’avaler, où qu’il ait giclé.
Pourquoi l’ont-ils enterrée avec un os pénien, peut-être même un pénis frais de renne planté dans la bouche ? Un pénis d’homme, dépourvu d’os, n’aurait pas laissé de trace. Or, sans doute pour l’honorer, ils tenaient à ce que l’on sût, même trente mille ans plus tard, que Lilith aimait avoir ça dans la bouche.
Je les avais choisis jeunes, pour qu’ils puissent recommencer et recommencer jusqu’au bout de la nuit. Il y en a un qui s’est mis à m’appeler chienne et ensuite tous l’ont imité. Je me sentais très bien en chienne. Présentant mon cul en chaleur à qui en voulait, et bouffant ce que je pouvais bouffer. Pendant que trois d’entre eux me bouchaient les trous en m’insultant, les autres en attendant leur tour se branlaient en gémissant d’excitation, serrés autour de mon corps, parfois queue contre queue.
Pendant des heures ils restèrent ivres de fureur sexuelle, comme moi. J’avais la chatte, le cul et la bouche en sang, les cheveux collés par le foutre, des traces de merde à l’intérieur des cuisses. L’un d’eux m’enfonça sa bite si profondément dans le gosier que j’eus un haut-le-cœur et vomis. Rien cependant ne pouvait me décourager de me redresser ou de ramper pour aller recueillir et bouffer le foutre perdu sur ma chair, sur le drap, sur leur gland ou sur leurs doigts. Ça les fait rire, des rires gras, puis de plus en plus énervés. Chienne ! Chienne !
Mouloud, l’enfant errant, de ses grands yeux de chien battu, me demande de l’argent. Du sang coule de ses narines, deux épais filets noirs qui traversent ses lèvres, son menton, descendent dans son cou, le long de ses vêtements trop grands, tracent deux lignes rouges au milieu de ses baskets et continuent leur chemin sur le trottoir. Pour ne pas marcher dedans, je me mets à sauter d’un pied sur l’autre, entamant une sorte de danse. Mais je suis maladroite, je finis toujours par plonger un pied dedans, éclaboussant partout, m’enfonçant dedans jusqu’aux chevilles. C’EST LE SANG DU MALHEUR , répète une voix, tandis que Mouloud espère toujours un peu d’argent, une protection.
Vers la fin de la nuit, mon ventre se tord, et je sais de quoi il s’agit : l’arrivée de mes règles. Chienne ! Chienne ! Je m’en vais par terre à quatre pattes, entraînant avec moi celui qui m’encule. Soudé à moi, il me suit à travers la chambre, avançant à genoux, agrippé à mes hanches. Les autres rient, jusqu’au moment où ils s’aperçoivent que mon sang dégoutte lourdement et tache leurs fringues abandonnées sur la moquette. Alors ils se mettent à gueuler, ça aboie de toutes parts, ça ramasse ses nippes sales et ça s’en va. Seul celui qui est accroché à moi reste encore, il attend pour se décoller d’avoir fini, râle un bon coup et se retire. Je me retourne et m’endors instantanément, dos contre le sol, cuisses grandes ouvertes, en rêvant d’un gros os à ronger.
Toute la journée Lilith dort sur la moquette de la chambre d’hôtel. Le soir venu elle se réveille, ouvre la fenêtre, nettoie de son mieux le sol que son sang a taché, enlève les draps du lit, se douche. Sa bouche est enflée, ses lèvres bleues d’hématomes. Son sexe et son cul, brasiers de douleur. Son corps courbaturé, contusionné. Propre et sereine, Lilith se couche sur le matelas, enroulée dans un édredon trouvé dans le placard, et se rendort, pour toute la nuit.
À l’aube Stefan se réveille, encore une fois. Il s’est endormi très tard, mais depuis la mort d’Ania il ne peut pas garder le sommeil plus de deux ou trois heures. Son corps est gelé des pieds à la tête et souffre comme une mécanique rouillée à mesure qu’il s’extirpe du lit. Une fois debout, un vertige le prend. Des dizaines d’étoiles se mettent à tomber lentement autour de lui, où qu’il pose les yeux. D’une main il s’accroche au montant du lit, baisse la tête et attend sans bouger qu’elles disparaissent.
La boîte de sucre est encore à moitié pleine, mais il n’y a presque plus de café. Voilà deux jours qu’il ne se nourrit plus que de café sucré.
Stefan sort de chez lui et s’engouffre dans le premier métro. Il n’a pas de ticket et, comme il n’a plus l’âge de sauter par-dessus les barrières, il se débrouille à repérer une très belle femme à l’air généreux, qui accepte de lui donner un ticket. Il marche à ses côtés dans les couloirs, et c’est assez difficile de la suivre, même si elle boite un peu. Debout dans le métro bondé, il continue à lui parler. La femme ne dit rien, mais il voit qu’elle a les lèvres enflées, elle a dû être battue, et il pense qu’une présence humaine ne peut pas lui faire de mal.
— Ça va finir par péter, c’est sûr, lui dit-il. Comment voulez-vous que les gens tiennent encore longtemps, dans ces conditions ? Un jour ça va péter, c’est forcé. Et les riches ce jour-là, où ils iront se cacher ? Y a plus d’endroit pour se cacher, maintenant que le monde est partout pareil. Je sais pas comment vous voyez l’avenir, mais moi je le vois pas. Je devrais pas le dire, mais il paraît qu’il y a de plus en plus de suicides. Qu’est-ce qu’on fait sur cette terre ? Si on sert à rien ? Des fois, c’est à se poser des questions…
Avant de descendre du métro, Lilith dit au revoir à Stefan en lui serrant la main. Elle a l’air triste, et Stefan se dit qu’il n’aurait peut-être pas dû lui raconter tout ça.
Une place vient de se libérer, il la prend, puisque de toute façon il ne sait pas à quelle station il descendra.
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