Lilith

Alina Reyes · Chapitre 10 sur 29

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Lilith

Cueilleuse

 

Après l’amour, je posais ma tête contre son dos, et je l’écoutais parler. Sa voix résonnait comme dans une caverne, ses ondes entraient en moi, me parcouraient. C’était mon homme, je l’aimais.

Peut-on aimer un homme si on n’aime pas les hommes ? Les hommes sont tous mes fils, mes frères, mes pères, mes amants, mes anges, mes bêtes. Parce qu’ils me donnent la vie, je leur donne vie, joie, rêve et transcendance. La cité est pleine de prédicateurs qui voient le Diable dans la chair, par haine de la vie. Moi, Lilith, promise du Démon, contre ce triste et lamentable dieu, je veux par l’extase érotique vous faire sortir de vos limites, animer vos chairs accablées de besoins et de contingences.

Voyez ! Ouvrez les yeux ! Chassez les mensonges qui vous harcèlent, vous encerclent en tourbillons, électrisent la cité et gangrènent ses murs ! Ouvrez les bras ! Faites de l’air ! Condamnés à vivre, condamnés à mort, damnés ! Soyez sensibles, étranges, soyez poètes, soyez nobles, soyez jouisseurs !

Aimez-vous vous-même ! Soyez intrigué, terrifié, émerveillé par vous-même ! Soyez ! La cité vous dévisage. La cité regorge d’individus qui presque tous déjà sont sans visage – bientôt il n’y aura plus que des images. Crevez les écrans ! Touchez-vous les uns les autres comme des aveugles pour recouvrer la vue ! Comme des amoureux sortant du sommeil dans la nuit profonde pour se donner la vie…

Avance, Lilith. Il le faut. Guidée par tes cauchemars et tes fantasmes, avance. Guidée par tes hantises. Ton chemin n’a ni fin ni début, mais il faut y aller. Écarter les ronces, manger les mûres, avancer. Pour ne pas mourir sur pied.

Tresses de mots, phrases, livres : génomes humains.

Allons, du sexe maintenant. Encore. Esprits brûlants, brûlons à présent par l’entrejambe ! Voyons comment Lilith, celle qui n’a peur de rien, pénètre plus avant dans sa destinée de femme fatale. Examinons son premier réel contentement depuis qu’elle est devenue cette irrésistible créature : sa première fellation sauvage, comme en elle-même spontanément elle la nomma, pressentant qu’elle ne ferait que creuser en elle une inextinguible soif.

Voici, au bord de l’eau, Babylone, la grande prostituée, la mère des fornications et des scandales et de toutes les atrocités sur terre. Tu la verras assise sur une bête de couleur écarlate et qui a sept têtes et dix cornes. Il faut avoir vu cela. Chacun de tes gestes lui fait plaisir. Ivre du sang des saints qu’elle déchiquette. Voici les cornes qui attaquent. Elle sort du gouffre. Elle mène aux enfers. Regarde-les, les perles, la pourpre, les escarboucles, les crocs, les lèvres charnues où le sang a coulé quand elle l’a bu ! Babel ! Putain aux yeux fauves dardant le venin, à la gorge goitreuse. Regarde ! Elle te sourit.

Voyons. Lilith. Créature d’elle-même. Boiteuse à l’étonnante plastique – mais est-ce vraiment ce qui compte ? Les yeux. C’est le regard qui compte. Son regard, qui aspire. Aspire sa proie plutôt que de la fusiller. (Comme je vous aspire. Mais il n’y a ni proie ni chasseresse. La faim, seulement.)

Si je vous enfermais dans une cage avec un lion, préféreriez-vous qu’il fût repus ou affamé ?

Allons-y au scalpel. Ça se passe dans son bureau. Le garçon est très inhibé. C’est Gilles, son assistant. Depuis qu’elle est de retour au Museum, tous la craignent, la regardent sans oser lever franchement les yeux sur elle. C’est un joli garçon, grand, brun, gauche, et qui a peur du sexe. Une proie exquise. Quand il entre dans son bureau ce soir-là, Lilith sent dans ses dents descendre et crisser le désir. Ne pas le laisser partir.

On considère couramment le corps comme l’instrument du cerveau. Le corps aliène pourtant plus souvent l’esprit qu’il ne le sert. Et parfois le libère. Il y a des gestes que la volonté ne saurait faire accomplir au corps. Et des instants de grâce, comme suspendus dans le temps, où le corps agit de lui-même, mû par une force surhumaine, la force immémoriale de l’instinct de vie.

Assouvir sa faim, en délivrer son âme.

Lilith n’est pas brusque. Elle s’empare du jeune homme avec douceur. Au moment où il va quitter le bureau, le rappelle, se lève, va vers lui. Sa main agit seule : elle prend la main de l’autre. Les yeux percent le regard de l’autre, juste un instant, juste assez pour finir de subjuguer sans terrifier. Les paupières se baissent, et tout s’enchaîne. Déboutonner la chemise, défaire la ceinture, déboutonner le pantalon. Caresses, baisers, douces griffures, tendres morsures, coups de langue. Sur le visage, dans le cou, sur la poitrine, le long du ventre, entre les jambes, dans les fesses, sur les testicules, autour et le long du membre.

Gilles ne bande pas tout de suite, il est trop ému encore. Ce sera bien différent, plus tard, lorsque tel un chien fidèle il se présentera chaque soir devant Lilith pour obtenir sa fellation quotidienne. Pour l’heure il est tétanisé, et Lilith doit le faire asseoir dans son fauteuil de directrice, s’agenouiller devant lui, cueillir son sexe et le sucer très gentiment, très longuement, très langoureusement, pour qu’enfin il gonfle et raidisse dans sa bouche, pour qu’enfin elle sente sous la peau fine de la hampe ce frisson imperceptible, cette tension particulière qui précède la montée du sperme, qu’elle boira dans l’extase, à longs traits, jusqu’à la dernière goutte, ses lèvres à force de succion gonflées et gagnées par l’orgasme, en même temps que son sexe tout entier, qui s’irrigue et se contracte comme s’il était pénétré.

Gilles se rhabille et Lilith se lèche encore les babines, glorieuse, étourdie, rassasiée. Puis elle descend dans la rue. Son visage est radieux, ses yeux étincellent, elle a envie de mordre.

L’homme sort de la bouche de métro et s’engage dans la neuvième artère. Il a les yeux fiévreux, mais pas beaucoup plus que les autres hommes, en cette entrée du Red District. Lilith le croise et le remarque : il marche à pas vifs, sur son passage la déshabillant d’un regard furtif, intense. Il porte à la main un sac de femme en cuir, semblable à ces vieilles sacoches de médecin.

À cause de ce détail, elle se souvient de l’avoir déjà croisé, un matin, alors qu’il sortait de Chez Laurent. C’était juste avant qu’elle ne rencontre Mouloud. Lilith oublie l’homme au sac et pense à l’enfant, le petit errant, avec un sentiment très vif où se mêlent la compassion et un désir maternel qui lui semble ambigu, presque monstrueux. C’est à cause de la faim, pense-t-elle. J’aurais dû manger avant de venir ici.

Lilith est maintenant en plein cœur du Red District, tout enflammé de lumières rouges. Sex-shops, peep-shows… Le long des trottoirs des rabatteurs s’emploient à attirer et à réveiller des membres de la foule hypnotisée et désunie qui circule lentement devant les vitrines, tel un flux de sang trop épais dans une veine.

Tout autour de la neuvième artère, dans les ruelles, régnent et usinent des prostitués de tous sexes. Lilith regrette vaguement d’être venue ici, où le sexe est trop prévisible. L’endroit regorge d’hommes excités, certes. Mais ceux avec lesquels elle échange un regard la prennent presque aussitôt pour une professionnelle et lui demandent son prix. Elle finit par repérer un homme d’une quarantaine d’années, apparemment un habitué, qui salue familièrement le rabatteur avant d’entrer dans un peep-show.

En deux pas elle le rejoint, lui fait part de son souhait, et obtient d’entrer dans la cabine avec lui. Tandis que le type mate la grosse fille qui s’expose et se trémousse derrière la glace sans tain, elle le fait éjaculer dans sa bouche.

Le type en sortant la recommande au rabatteur, lequel lui propose un moment après un autre de ses clients habituels, un mateur de vidéos. Lilith entre avec lui dans la cabine, découvre qu’il a une verge particulièrement longue et grosse.

— C’est à force de me branler, dit-il, quand elle lui en fait compliment.

Cinq fois de suite, Lilith lui extorque son sperme, payant elle-même les vidéos pour l’obliger à rester. Au début abondant et épais, le sperme à la fin ne ressemble plus qu’à un mince filet de blanc d’œuf. Cinq fois elle l’avale, toute sa bouche enflée et tressaillante de bonheur.

Elle quitte de Red District comme dans un rêve, flageolante, les mâchoires endolories, remontant la neuvième artère à la recherche d’un taxi où déposer son corps hébété de joie, emportant dans son ventre le souvenir lourd et chaud de ses extases.

Depuis que je suis devenue une autre, mes cheveux ont pris une vigueur extraordinaire. Noirs, épais, souples, brillants, ils ondulent naturellement, poussent très vite. Doux comme de la soie, solides comme des fouets, ils frôlent déjà mes épaules. Je pourrais tirer un traîneau, avec mes cheveux. À l’heure de la destruction, je ferai monter l’humanité dans un traîneau, et je la tirerai par mes cheveux vers les glaces éternelles. Et le chariot de feu du dieu soleil, je le tirerai par mes cheveux jusqu’au plus profond des ténèbres, de l’autre côté du monde, où je le noierai.

Viola est folle. Elle veut vivre avec moi. Si elle savait combien peu m’importe sa petite personne lisse et hystérique ! Elle me voit jouir avec elle, et sa cervelle vaniteuse en conclut que je suis attachée à elle. Mais je jouirais avec n’importe qui. Elle est de ces petites filles auxquelles on a fait croire aux princes charmants, et son fonctionnement se résume à ça : séduire pour être adoptée – casée.

Plus je la connais, plus elle m’insupporte. Comme je ne veux pas rompre tout de suite avec elle – pas avant qu’elle ne m’ait vraiment servi à quelque chose –, je la maltraite. Et elle aime ça, la cruche. J’ai commencé par des gifles, pour lui remettre la tête en place. Rien à faire, elle sera toujours aussi conne, et même certainement de plus en plus.

J’ai usé de l’insulte, de la violence physique. Je l’ai obligée à ne se déplacer qu’à quatre pattes nue dans l’appartement, pendant des heures. À laper de l’alcool dans une assiette posée par terre pendant que je lui fouettais le cul. Sous le prétexte de l’amour, bien sûr. À descendre dans la rue et à me ramener deux types pour me les offrir.

(D’eux j’ai seulement accepté la sodomie. Je ne m’étais pas déshabillée, j’avais baissé mon pantalon et ma culotte, et ils ont dû me prendre en levrette, tour à tour. Ils étaient jeunes et vigoureux. Je les ai renvoyés avant qu’ils ne jouissent. Je me souviens du regard de haine que l’un deux m’a lancé, mais ils sont quand même partis. Aussitôt que j’ai refermé la porte sur eux, j’ai changé d’idée, et je les ai rappelés. Maintenant j’avais envie de m’occuper de Viola, et ça ne me déplaisait pas d’avoir des spectateurs. Je leur ai dit de baisser leur pantalon et de se branler le plus longtemps possible, en restant toujours côte à côte et dans mon champ de vue. Ensuite je leur ai donné du spectacle. C’est un exquis plaisir mental pour une femme d’enculer une autre femme tout en regardant attentivement deux hommes se branler. Le mouvement de leur main, l’expression de leur visage. Jusqu’au moment où, dociles, ils viennent gicler sur ma langue tirée.)

De temps en temps je fais jouir Viola, ce n’est pas difficile. Comme elle n’a jamais connu ça avec les hommes, j’en fais ce que je veux, après. Parfois même je m’acharne sur elle jusqu’à l’épuiser d’orgasmes. Je lui ordonne de se masturber en pensant à moi, quand nous ne sommes pas ensemble. Je la rends folle de sexe, mais avec moi seulement. Qu’elle sache bien que je suis la seule à pouvoir la faire jouir.

Elle dit que Rudolf la dégoûte de plus en plus. Mais elle ne se refuse pas à lui, de peur d’être quittée. Il lui faut quelqu’un. Tant que je ne la prendrai pas chez moi, elle restera accrochée à sa branche comme une guenon impotente. En attendant fébrilement le moment de me voir, comme la bête adore et attend la main qui la nourrit. Voilà ta maîtresse, ma belle ! Prépare-toi aux orgasmes et aux humiliations ! Car elle ne t’en donne jamais assez, pour toute la force de sa haine.

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