Lilith

Alina Reyes · Chapitre 9 sur 29

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Lilith

La grotte

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Crève-cœur

 

La cathédrale, excavée par les bulldozers encore en place dans sa nef, pointe les vestiges de ses flèches entre eau et ciel. Notre-Dame occupe exactement la surface de l’île en forme d’œil, et semble s’élever directement du fleuve dont les eaux lourdes et grises reflètent le ciel de neige.

Les travaux sont arrêtés depuis huit ans. Les engins se couvrent de rouille, des mauvaises herbes poussent entre les pierres amoncelées dans l’abside, dans les trous, sur le sol en grande partie éventré du chœur et des nefs latérales.

À la proue du vaisseau, vers la mer, une tour semble seule avoir été épargnée par l’entreprise de démolition interrompue. Juste au-dessous le portail, privé de porte, bée sur un trou noir fermé par une lourde grille. Ce trou qui s’est ouvert huit ans plus tôt sous la pelleteuse, signant au grand dam du promoteur Vivat l’arrêt des travaux et, d’année en année, reculant la mise sur le marché du projet Urbi 2000. Depuis, l’immeuble de grand standing qui devait s’élever à la place de Notre-Dame est resté à l’état de virtualité visible sur Internet – où son site est beaucoup moins fréquenté que celui du Museum et de nos fouilles.

Crève-cœur. C’est ainsi que j’ai appelé la grotte dont le bulldozer venait de dégager fortuitement l’entrée. En hommage à Boucher de Crèvecœur, dit Boucher de Perthes, premier paléontologue et, en tant que tel, toute sa vie incompris, raillé, dédaigné, victime des préjugés en cours. Bel esprit scientifique, et beau garçon au demeurant – tel qu’il apparaît sur une peinture de l’époque, milieu du XIXe siècle.

Après six mois de fouilles, à quelques jours de la date fatidique à laquelle nous allions devoir laisser de nouveau le champ au constructeur, en compagnie de mon équipe j’ai dégagé trois squelettes vieux de trente mille ans.

Partout dans les familles on torture, en silence ou à grands cris, et personne ne voit rien, n’entend rien. Petit d’homme, première victime de l’amère folie des hommes. Qui la nuit me tire du repos et me jette sous l’ampoule jaune comme pour un interrogatoire.

Trois squelettes côte à côte. Une femme entourée de deux hommes. Couchés sur le dos. L’un à sa gauche – celui qui a le crâne défoncé – lui donne la main. L’autre – celui qui avait un pieu planté dans le bassin – a sa main droite posée sur le pubis de la femme. Tous trois âgés d’une vingtaine d’années. Elle boiteuse. Un os pénien de renne enfoncé dans sa bouche.

Leurs têtes étaient saupoudrées d’ocre, parées de canines de loup et de renard. Sous le bassin et entre les cuisses de la femme, une concentration d’ocre. Des morceaux de bois brûlés indiquaient qu’un feu avait été allumé sur la tombe, lors de l’enterrement. L’ensemble de la sépulture témoignait de rituels plaçant le corps dans une perspective métaphysique – de ces rituels autour de la mort et du corps qui marquèrent aussi les premières préoccupations esthétiques et accompagnèrent la naissance de l’art.

Comment étaient-ils morts ? Pourquoi les avait-on disposés ainsi ? Quelle histoire racontait cet agencement dramatique, tellement spectaculaire, de leurs corps ? Ce à quoi répond d’abord le paléontologue, c’est : quelle date ? Quel homo ? Habilis ? Erectus ? Neandertal ? Trente mille ans. Crâne élevé, arrondi, front vertical, face orthognathe, orbites rectangulaires, pommettes saillantes, menton bien marqué. Homo sapiens sapiens. Exactement comme nous.

Un jour un jeune scientifique, qui était venu de loin pour travailler sur le site aussitôt devenu fameux, a dit, tout en peinant pour ouvrir la lourde grille qui protège désormais l’entrée de la grotte :

— Il vaudrait mieux pour les sites n’avoir jamais été découverts. Être découvert, c’est être détruit.

Appuyé contre la pierre froide, il parlait pour lui-même, ou comme si un souffle venu du fond des âges faisait sortir de lui cette parole incontrôlée. C’était une insulte à mon travail, à son travail. Et je l’ai entendue, avec la même implacable et profonde tristesse qui soudain l’avait saisi.

Depuis quelques semaines, les fouilles sont arrêtées. Elles reprendront au printemps, comme chaque année. En huit ans, on a sorti du sol, identifié, répertorié, classé, plus de trois cent mille objets, ossements et pierres taillés. Il y en aura beaucoup d’autres.

L’île en hiver est déserte. L’accès en est protégé par des grilles aux extrémités acérées plantées tout autour d’elle dans le fleuve. En période de décrue, on voit dépasser de l’eau leurs sinistres branches. Et à l’entrée des deux ponts, sur chaque berge, deux gardes et un système électromagnétique réservent le passage à quelques membres du Museum dûment autorisés par mon bureau.

À pied je traverse le Fleuve-Serpent, comme pour aller à la rencontre de moi-même. Une autre moi-même, la Lointaine. Lointaine Lilith.

L’eau boueuse et polluée s’en va aveuglément vers une mer qu’on ne voit jamais. Je respire le vent qui par bouffées porte l’odeur de l’iode lointaine, j’écoute mon instinct. L’instinct qui m’a fait creuser et trouver, il y a huit ans.

À première vue pourtant la grotte était vide. Comment imaginer, d’ailleurs, qu’elle ait pu être habitée ? Sous le fleuve ? Une fois la preuve faite, il a fallu reconstituer l’environnement géologique de l’époque, pour comprendre. Mais aussitôt arrivée sur les lieux, j’avais su. Éclairée à la torche, la grotte était magnifique. Haute, vaste, profonde. Voûtée en cintre sur deux plans comme deux paires de rideaux de théâtre entrouverts par des embrasses, elle ressemblait à une vulve. Et elle sentait l’humain. Trente mille ans après, elle sentait toujours l’humain.

Lilith est seule sur le pont. Il est huit heures, le jour gris vient de se lever. Seule au cœur de la multitude qui s’agite dans Lone. Le ciel de neige, lourd comme un gigantesque lingot, répand sa lumière étrange. Des mouettes crient, survolant nerveusement les eaux sans reflets. Lilith s’arrête au milieu du pont, puis va, claudicante, vers sa grotte.

Je vais vers ma grotte comme vers ma solitude. Le cœur me manque, tout est silence, j’ai l’impression d’aller vers un rendez-vous d’amour. Trente mille ans me rapprochent de moi, et tous les humains sont en moi. Les hommes et les femmes qui vécurent là, se multipliant, génération après génération, et dont je peux sentir la vie battre encore dans mes veines. Les hommes et les femmes de toutes origines qui aujourd’hui vivent dans Lone, nous tous, ceux de demain, de l’instant présent et du profond passé, issus d’un même peuple originel, nous tous dont je sais la vie dans mes veines, même quand elle s’en va.

À l’heure même où je vais vers ma grotte, mon autre corps, mon corps perdu, erre aux côtés des malheureux, dans les chairs meurtries de Lone, à tout instant parcourue d’élancements.

La douleur n’est pas une fatalité. Refusons-la. C’est un nouveau panneau publicitaire, les lettres géantes s’inscrivent en blanc sur fond noir. Il n’y a aucune autre indication. C’est une affiche énigmatique, Andreï Boulgakov la lit et la relit. Sans doute une de ces pubs à effet de feuilleton. Dans deux ou trois jours, une autre affiche donnera la solution en vantant quelque médicament anxiolytique, ou peut-être une organisation humanitaire – qu’importe, A. B. n’a aucune envie de le savoir.

L’affiche présente seule l’intéresse. Elle n’était pas là hier, il sent qu’aujourd’hui il doit la prendre comme un message personnel. Il entre dans la tour de Verre, au coin de la sixième et de la huitième artère, prend l’ascenseur jusqu’au quarante-cinquième étage, entre dans le studio 105, où il doit animer dans cinq heures son émission quotidienne sur Lone Culture.

Il est huit heures, les autres émissions du programme matinal de la station ont été enregistrées ou se déroulent dans d’autres studios. Au sortir de l’ascenseur, il n’a rencontré qu’une stagiaire, qui est partie de l’autre côté du couloir.

Voilà plus de vingt ans qu’il présente « Le lu et l’écrit », rendez-vous radiophonique d’une portion discrète de la population. À maintes reprises il a rencontré et interrogé tout ce que la cité compte de philosophes, poètes, romanciers, dramaturges, historiens, et aussi des artistes, et parmi les scientifiques ceux qui savent encore penser. Son travail, humble, pertinent, intelligent, est estimé et reconnu.

A. B. entre dans le 105 désert comme s’il le voyait pour la première fois, alors qu’il pourrait y évoluer les yeux fermés. Il s’installe à sa place, devant le micro. La large vitre qui le sépare de la régie, face à lui, est envahie de gigantesques ombres marron, qui se déplacent extrêmement lentement les unes dans les autres, comme un magma immonde. Andreï Boulgakov sort de la poche de son imperméable trempé une petite arme à feu, et se tire une balle dans le cerveau.

Dans la salle à manger d’un appartement standard, au premier étage de la tour 161, sur la première travée, à l’entrée des Favelas, Tommy pousse un cri et se met à pleurer. Du sang coule de sa tempe, il en a sur les doigts. Son petit frère Kevin accourt et l’entoure de ses bras. Puis il se met à pleurer, lui aussi, parce que Tommy a mal et maman hurle. À la télé, les personnages d’un dessin animé crient, tous ces bruits rebondissent, s’entrechoquent et se répercutent entre les murs de l’appartement comme des billes d’acier de toutes les grosseurs.

Tommy essaie d’arrêter de pleurer, pour ne pas mettre maman encore plus en colère. C’est sa faute, il n’aurait pas dû la déranger pendant qu’elle était au téléphone. Maman est presque toujours très énervée quand elle téléphone à son ami Patrick, surtout quand il est huit heures du matin et que Patrick n’a pas passé la nuit à la maison. Maman a repoussé violemment Tommy, et en tombant il s’est cogné la tête au coin de la table. Maintenant maman est absolument furieuse parce qu’à cause de ça elle a dû raccrocher, parce que le sang coule et salit le pull, parce qu’ils vont être encore en retard à l’école.

En hurlant elle tire Tommy par le bras vers la salle de bains. Oh ! si vous saviez comme j’en ai marre de vous ! Toute ma vie gâchée par ces putains de gosses ! Etc., comme d’habitude. Kevin les suit, il s’accroche à son grand frère et pleure toujours. Maman dit à Tommy de tenir sa tête au-dessus du lavabo. Elle fouille dans l’armoire à pharmacie, applique un gros coton imbibé de désinfectant sur la plaie. Elle n’est plus très fâchée, mais elle a l’air inquiète. Tommy ne pleure plus. Il regarde maman, et soudain tout est plus noir qu’en pleine nuit, il est devenu aveugle, le monde n’est plus qu’un brouhaha de plus en plus confus. Il a envie d’appeler maman, mais il ne peut pas, il tombe par terre.

Au service des urgences de l’hôpital de la Pitié, sur la deuxième artère, la salle d’attente est déjà pleine de monde. Accablés par l’impuissance et la fatalité, des vieux, des femmes, des enfants – beaucoup de pauvres – patientent en pistant le mouvement des ombres derrière les vitres opaques où se trament les grandes scènes des consultations et des soins. Toux, gémissements, raclements de pieds, murmures. Chaque fois que s’ouvre la porte et qu’apparaît un interne en blouse blanche, malades et blessés semblent revenir à la vie, comme si la seule perspective d’être bientôt pris en charge, auscultés et soignés, pouvait en fait suffire à les guérir, ou à donner aux mères la force de guérir elles-mêmes leur enfant.

Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour.

L’hôpital, même débordé, manquant de ressources et finalement peu hospitalier, est une preuve de l’amour des hommes pour les hommes. Comment vivre, et donc guérir, sans amour ? Ignorant tout de l’alchimique biologie de l’amour, médecins et patients la pratiquent sans le savoir, échangeant par les codes secrets des corps leur malheur et leur compassion, s’offrant les uns aux autres en sacrifice, mutuellement, pudiquement, sous le couvert de la souffrance physique, de la science et de la technique.

Et si parmi les plus abandonnés de la cité la mortalité reste élevée, jamais cependant au cours de l’histoire de l’humanité elle ne fut aussi faible. Et jamais non plus le crime ne fut plus habituel, répandu et développé, dans aucune autre société humaine. Comme s’il était exclu que l’amour pût un jour emporter définitivement la partie.

Allongé sur un brancard dans une salle vide, Tommy entend deux infirmières parler d’un vol d’instruments chirurgicaux qui s’est produit cette nuit à l’hôpital. Un sentiment d’inquiétude le traverse. L’interne entre, une jeune femme à peau sombre, souriante comme si elle sortait de la piscine, et s’approche de lui. Déjà, il se sent mieux.

En début de matinée, il n’y a presque personne chez Laurent, le restaurant branché du Hell’s Kitchen.

— Bonjour, docteur ! Un café, comme d’habitude ?

L’homme acquiesce et se dirige, tête basse, vers une table au fond du bar. Il est jeune, mince, un peu voûté, fuyant. Il pose sa sacoche sur une chaise, retire son manteau trempé par la neige fondue qui tombe ce matin. Tout en s’asseyant jette un regard furtif sur la salle, où ses petits yeux gris repèrent aussitôt deux jolies brunes. Détourne les yeux vers le tableau où se trouve toujours inscrite la liste des incarnations de l’Antéchrist, qu’il lit lentement et avec sérieux. Déplie son journal, le feuillette.

L’inquiétante montée de la souffrance mentale

Les médecins des entreprises s’inquiètent. Après les cadres, la peur de ne pas être à la hauteur touche les employés. Troubles psychiques, agressivité, suicides, morts subites…

Il s’arrête longuement à la rubrique des faire-part de décès, goûtant chacun d’eux comme une délicate friandise.

En lui apportant son café, le garçon, un jeune bellâtre maniéré, remarque avec un brin d’excitation que la sacoche du médecin est en fait un sac de femme. D’ailleurs, il y range son argent, au lieu de le porter sur lui, comme le font d’habitude les hommes. Quand il l’ouvre pour payer, le garçon aperçoit à l’intérieur tout un rutilement d’instruments chirurgicaux.

Mouloud est nouveau dans le quartier. Depuis que son protecteur a disparu, les autres « petits errants », auxquels il n’avait jamais été vraiment intégré, s’en sont pris à lui. Hier il a atterri à l’hôpital avec un choc à la tête et des côtes fêlées, et quand il en est sorti il lui a bien fallu changer de quartier.

Partout où c’est la merde, c’est à toi, mon fils. Pose ton carton n’importe où, mais enlève les chaussures et mets-les sous la tête. Ton blé, mets-le dans ton cul, roulé, enfoncé, c’est le seul endroit où la solidarité ne viendra pas te le prendre.

Cette nuit il a réussi à se faire enfermer dans le parc de la Joie, réfugié sous un rocher. Il a même dormi, malgré le froid et la douleur dans sa poitrine. Mouloud a l’habitude de vivre et de dormir dans le froid et la douleur, c’est une habitude à laquelle on ne s’habitue pas et qui vous tue, sans cesse vous tue, jusqu’au moment où vous serez absolument mort. Le froid et la douleur le coincent à l’intérieur d’eux comme de monstrueuses pinces d’acier, et ce qu’il faut, c’est éviter de se débattre. Ne plus bouger dans sa tête, fermer tous les circuits. Malheureusement le corps finit toujours par se réveiller, réclamer des trucs.

Voir l’aube, par exemple. Mouloud sort toujours du sommeil un peu avant que le jour se lève, comme si la nuit en personne était venue le secouer pour lui dire : « Hé ! salut, mon vieux, je m’en vais ! » Alors il ouvre les yeux, et la nuit en effet est justement en train de disparaître, et chaque fois c’est la même chose, le jour se met à naître péniblement, toujours toute une affaire, ça vous gèle les veines et ça vous jette dans les rues.

Ma vie est une mort, mais je la vis libre.

La rue, comme une prison sans murs.

Pauvre, ce n’est pas triste, c’est long.

La nuit, les yeux me regardent et les bouches me parlent autrement. Le

jour, on nous engueule, on nous insulte ou, ce qui est pire encore, on

nous fait la morale. Les regards se posent sur nous comme des rats, on

finit toujours par se voir avec ces yeux-là. La nuit, tous les types sont

gentils, ils sont tous bourrés, ils nous regardent comme des vrais

enfants. Il y a plein de putes avec des robes en peau de fesse. Elles nous

appellent par nos noms. Je sens mon corps qui remonte.

Dans la petite lumière de l’aube, la chair rouge des immeubles de brique, l’odeur de sang, et dans les caniveaux l’eau souillée de caillots noirs et de traces d’hémorragies qui coule à ruisseaux comme parfois entre les jambes des filles. C’est un quartier qui ressemble à l’intérieur d’un corps, et Mouloud a envie d’y rester.

— Bonjour, madame, dit Mouloud avec son plus beau sourire.

La dame est très belle dans son manteau de cuir, elle a des chaussures de princesse et un air très doux.

— Bonjour, dit Lilith en dévisageant le gamin brun aux grands yeux – un enfant errant visiblement idiot, une réincarnation de chien battu luttant pour sa survie humaine par un immense sourire.

On sait bien qu’il n’y a aucune issue, aucune chance pour nous, on n’est pas idiots, mais on décide souvent de l’oublier et de rire. Il porte une veste d’adulte en peau fourrée, qui lui descend jusqu’aux genoux et dont les manches, même retournées, cachent ses mains. Aux pieds des baskets trop grandes aussi, sur lesquelles tombe un jean éclaboussé de boue.

— Tu habites ici ? demande Mouloud, ravi.

Quand Lilith l’interroge à son tour, son regard devient inquiet, fuyant, toute sa petite figure se contracte, il ne veut pas répondre. Partagé entre la peur de se faire attraper, emprisonner, et le désir de ne pas perdre ce contact avec une gentille dame, Mouloud se tient sur la défensive, tout en essayant de faire jouer encore son charme.

— J’habite chez ma grand-mère, finit-il par dire.

Puis à voix basse, très vite, il réclame de l’argent. Lilith lui tend deux dols et poursuit son chemin. Mouloud l’a remerciée d’un baiser sur la joue qu’elle s’est laissé donner, un peu écœurée par le regard humide et le sentimentalisme de l’enfant.

La neige fondue qui tombe d’entre les gratte-ciel s’accroche aux épaules et aux semelles. De brusques rafales de vent menacent de désarçonner les humains qui par les rues chevauchent les bêtes fabuleuses de la liberté sur les ailes desquelles s’est élevée la mythique cité. Pleurez, invisibles chevaux des siècles accumulés ! À chaque instant meurt le vieux monde, excellent cavalier, dressé sur vos étriers, la poitrine effleurant votre crinière, proche à l’embrasser de votre col trempé par le galop ! À bride abattue, pleurez, fiers animaux que plus aucun corps ne guide, en menant nos fantômes à travers nos dédales de singes savants au précipice des âges futurs !

À neuf heures, Lilith trouva enfin un taxi libre et se fit conduire au Museum. Passé la joie de la première neige, on était entré dans la partie morne de novembre, l’hiver semblant vouloir faire marche arrière, sans pour autant renoncer à s’annoncer. En décembre, l’automne donnerait son chant du cygne. Mais pour l’instant il n’était qu’un passage, une sorte de tunnel en béton, sombre et sinistre, seulement orné de graffitis, tags, pochoirs et peintures de la dernière chance, leurs couleurs sales accrochées sur les murs comme des prières vindicatives et désabusées à l’esprit de la cité.

Cependant derrière la vitre du taxi Lilith voit avec reconnaissance défiler Lone vêtue de pluie et de neige mêlées. La ville est parsemée de signes lumineux qui luisent dans la grisaille du jour. Un panneau à dix chiffres, dont le dernier change à toute allure, affiche le décompte de la population mondiale. Un peu plus loin sur un mur un autre alignement de chiffres, tout aussi long, indique le montant de la dette publique de la cité. Fuite en avant, folie, douce folie !

Des millions d’hommes parcourent la ville, à pied, en voiture, en métro, en ascenseur. Des millions d’hommes parmi lesquels désormais elle n’a plus qu’à choisir, prendre, se servir. Et les yeux de Lilith brillent, à cause de son contentement de la nuit dernière, son premier total contentement depuis le début de sa nouvelle vie : ses mâchoires, son palais, sa langue, ses joues, ses lèvres gardent vivace le souvenir des hommes qu’elle a cueillis et pris en bouche, jusqu’à plus soif.

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