Lilith
Mouloud dans la neige scintillante
Rudolf et Viola, qui plus que quiconque vivaient en perpétuelle représentation, s’offrent encore le plaisir de se donner en spectacle pour moi. Mais sont-ils vraiment conscients de ma présence ? Je crains qu’ils ne m’aient oubliée, et que par un mouvement d’humeur, à cause de ça, je ne finisse par leur ouvrir la porte, en guise de vengeance. N’est-ce pas ainsi que se conduisit Dieu envers les premiers humains ?
Ils rampent l’un sur l’autre et se chevauchent, et j’ai un plaisir intense à les regarder. C’est le mystère même de la vie. Mon Dieu, serai-je jamais lasse du spectacle des sexes ? Serai-je jamais lasse de jouir ? Plus je m’épuise en fureur sexuelle, plus il semble que le puits de mon corps soit sans fond. C’est comme une rage, une colère qui ne s’apaiserait jamais. Que m’a-t-on fait pour me mettre dans une telle colère ?
Ils rampent l’un sur l’autre et l’on dirait deux vers de terre sans queue ni tête, deux blocs de glaise qui sous quelque influence extérieure se collent et se décollent avec des bruits de succion. Il se plante en elle et la laboure, changeant régulièrement d’orifice comme s’il était vital de s’occuper de chacun d’eux. Allongés côte à côte, ils gardent si longtemps leurs bouches ventousées à leurs parties génitales qu’ils finissent par sembler s’endormir dans cette position. L’un à l’autre, ils s’enfoncent la langue et les doigts dans tous les trous. On dirait que leur seul but dans la vie est de s’entre-pénétrer de toutes les façons et par tous les moyens possibles.
Parfois avec Giovanni j’essaie de m’inspirer de leurs amours de magma en fusion. J’aimerais que nous soyons l’un contre l’autre comme un gant sur la main. J’aimerais être un gant sur son corps tout entier, moulée au plus près et simultanément sur toutes les parties de son corps, l’épousant dans le moindre repli. Et j’aimerais que de la même façon il soit un gant sur mon corps, serré de toute son âme sur mes formes comme ses mains qui enserrent mes seins. Mais nous sommes rapidement trop excités pour ça. Nos parties génitales nous attirent irrémédiablement, et nous n’en avons pratiquement plus que pour elles. Putain, j’en raffole tant que je voudrais les lui bouffer ! Par toutes mes bouches, je voudrais la lui bouffer !
Elle marche dans les rues et, frôlant les hommes qu’elle croise, leur souffle au passage : « Viens, mon ange, je vais te la bouffer. » La plupart s’arrêtent, interdits, se retournant pour la regarder continuer son chemin. Elle sent leurs yeux sur son dos bien droit, sur ses fesses qui ondulent, sur ses jambes haut perchées, et les petits plis que font ses bas très fins aux chevilles. Ils n’osent rien faire, ils se contenteront d’y repenser fébrilement à la maison, tout seuls enfermés dans les toilettes, comme des adolescents. D’autres la suivent, plus ou moins longtemps avant de se décider à l’aborder, lui demander de répéter sa promesse et de la tenir. Elle les entraîne dans un hall d’immeuble, les sous-sols d’un bar ou quelque autre recoin sombre, les fait se déculotter, saisit leurs parties génitales et les tord violemment. Elle s’en va tandis qu’ils hurlent, ignorant qu’elle vient de leur épargner une castration par morsure.
Comme toujours après que la voix m’a sortie du lit, je vais dans la cuisine, et j’écris :
Chaque homme est pour moi le seul homme au monde. Chacun me fait jouir comme la seule femme au monde, et je m’applique à tirer de chacun des jets de sperme uniques au monde.
Si j’étais moins goulue, je conserverais le sperme de mes amants pour m’y baigner.
Le sperme est doux, tiède, odorant, long en bouche, délicatement parfumé aux épices corporelles chaque fois différentes. Plus ou moins liquide, plus ou moins nacré ou transparent, plus ou moins visqueux, pouvant former sous les doigts de tendres grumeaux.
Le sperme peut porter la vie et peut porter la mort, comme le sang. À cause du sida, j’ai trop longtemps été privée de sperme.
Des créationnistes m’attaquent, moi et mon institution, dans la revue Science et conscience, m’accusant de bafouer « l’histoire de la création divine telle qu’elle est enseignée dans la Bible ». Old same story… Ces deux scientifiques déploient tout leur fatras habituel de contre-vérités et d’arguments spécieux pour démontrer le scandale de la « science officielle » et rétablir une vision de l’univers – qu’ils appellent la « Création » – conforme à celle des textes religieux.
À coup sûr il y aura encore des petites têtes d’autruche ravies de pouvoir se fourrer dans ce trou d’obscurantisme. Mais à qui profite le mensonge ? Pourquoi sommes-nous toujours attirés vers les ténèbres de l’ignorance et de l’irresponsabilité comme vers la boue dont nous n’aurions jamais dû sortir ?
Je suis celle qui veut voir. Mon sexe est ma lampe, que je porte au front de mon cerveau comme le témoin de ma lucidité.
Ce matin on a retrouvé Mouloud mort de froid dans le parc de la Joie.
Enfermée à clé dans mon bureau, je tiens mes yeux fermés dans mes mains. Ils me font toujours aussi mal, bien que je me sois méthodiquement, longuement et fortement tapé la tête contre le mur, pour en chasser la douleur.
J’irai à la fête de J. R.
Si mes orbites sont toujours à leur place.
Et j’aimerais autant qu’elles n’y soient plus.
Je suis plantée dans le trottoir jusqu’aux côtes pour arrêter le temps. Mais le temps passe sans me voir.
Il y a quelque part une page dans un livre où est indiqué l’échange. Mais je n’ai rien à échanger.
Les corbeaux rôdent autour de moi et becquettent ma chair entre mes côtes. Mouloud erre dans la neige scintillante mais sans me voir.
Ils auront à se détruire jusqu’au dernier, s’ils veulent s’oublier.
Ces salauds d’hommes avec leurs couilles dans le crâne.
Ces salopes de femmes qui engendrent pour blesser. Poignarder l’âme des enfants.
Ils s’y prennent à deux, le père et la mère. Et puis tous les adultes s’y mettent, à la grande curée. On ouvre le corps des petits, et on leur bouffe les organes : maintenant, allez et tuez, vous aussi ! Allez et répandez la mort comme vos parents vous l’ont donnée.
Je ne veux pas de ce monde. JE-LE-REFUSE ! Les mots m’enchaînent et m’empêchent de briser mes chaînes. Sans mots je serais morte. Sans mots je serais vive, parce que la mort n’existerait pas. La mort violente, surtout.
Voilà encore le mal qui creuse dans mon ventre. Deux enfants partent dans la neige. La nuit tombe sur la forêt, je meurs de solitude.
Mon ventre se creuse et je rêve de vomir jusqu’à vider mon corps de tout ce qui l’emplit. Les nourritures, les larmes, les chairs sanguinolentes. Gorge nouée, membres douloureux, je voudrais me vomir de moi jusqu’à ce que mes bras tombent de mon corps, mes bras en peine d’embrasser.
Deux enfants s’éloignent dans la neige. La brume tombe avec la nuit. Ils sont si petits entre les arbres ! Je voudrais être la neige sous leurs pas.
Je vis ma vie, et puis le rêve de celle qui vit en moi et me dévore. Et m’arrache à l’amour. C’est Lilith le serpent, dressé dans ma gorge et qui me fait vomir.
Je vacille et je boite, en m’accrochant à la rampe de plus en plus fragile du quotidien pour ne pas sombrer tout entière dans son rêve. La ville est une structure métallique vertigineuse d’où je risque à tout moment de tomber.
Qu’est-ce que je, sinon la vie ? Il n’y a plus de je, dans la mort. Il y a d’étranges je dans mon corps. Il faut que je vomisse encore et encore de l’encre pour chasser de mon sang certains je qui me donnent la nausée.
Je n’ai pas toujours envie de voir ce que tes yeux voient, Lilith. Et j’ai mal aux jambes, à force de t’emporter.
La ville est pleine de crimes, et je saigne.
Arrêtons le massacre ! Lilith, que signifie le pieu planté dans le bassin de l’homme enterré avec toi ? Et le crâne défoncé de l’autre ? Quand avons-nous commencé la tuerie ?
En sortant du Museum, j’ai eu envie de marcher un peu. Giovanni m’attendait mais je n’étais pas pressée de le rejoindre. Quelque chose me serrait la gorge, il fallait que je la dénoue. La nuit était froide et claire. La brume s’était levée, et peut-être y avait-il là-haut derrière une tour une grosse lune.
J’ai commencé à traverser la ville en direction du Hell’s Kitchen. Il me faudrait une bonne heure pour l’atteindre, à pied. Je voulais ne penser à rien mais plusieurs fois je dus me retourner, persuadée d’être suivie par une petite silhouette sombre. C’était Mouloud, j’en étais sûre. Mais dès que je m’apprêtais à lui prendre la main, à la fois angoissée et heureuse de l’avoir retrouvé, il disparaissait.
J’aurais dû m’obstiner à ne plus y croire, mais il revenait avec une telle insistance, et chaque fois de façon si fugitive et si saisissante que je ne pouvais qu’être chaque fois emportée par l’émotion et une impression de vérité tenace, que même ses disparitions systématiques ne parvenaient pas à dissiper.
Essayant de me changer les idées, je consultai machinalement les petites annonces sauvages accrochées aux poteaux des réverbères et des feux rouges. Parmi les habituelles offres de services divers, je remarquai un peu partout d’étranges avertissements, du style : ATTENTION À LA SALOPE QUI TUE AVEC SA BOUCHE ! Ou bien : LA PUTE SUCEUSE RÔDE ET TUE. Je me souvins du visage extasié des hommes que j’avais fait jouir. Était-ce là le scandale ? Le visage de l’extase est par trop grimaçant.
Je laissai l’ombre de Mouloud me suivre, sans me retourner, pour ne pas l’obliger à disparaître.
Il y a cette forêt sombre qui ne me quitte pas. Peut-être la grande forêt qui s’éleva à la place de Lone, pendant des centaines de milliers d’années.
Je transporte toute l’histoire humaine et préhumaine dans mes gènes, et je suis comme l’accidenté, le traumatisé qui cherche à rouvrir les portes scellées de sa mémoire. En tout être vivant sur cette terre je peux me reconnaître. Comment pouvons-nous oublier, humains, de nous reconnaître les uns dans les autres ? Comment pouvons-nous laisser souffrir sous l’œil des caméras, et sous nos propres yeux, ceux qui sont nos semblables ? Quel aveuglement nous emporte ?
Toute vie en ce monde est plongée dans les ténèbres. Et celui qui veut se faire voyant, cet aveugle parmi les autres qu’on appelle être humain, celui-là, ouvrant les yeux, ne voit que folie. Folie, malheur et jouissance.
J’ai voulu prendre et donner du plaisir, c’est pourquoi ils se liguent contre moi. Trois anges viendront te chercher pour t’emmener hors du monde des humains.
Si lourde que tu sois parfois, reste en moi, Lilith. Je ne les laisserai pas t’assassiner.
Ce soir Lone me donne des haut-le-cœur.
Qui a créé le déchet humain, sinon une société humaine ?
Ce soir j’ai la haine de Lone.
OceanofPDF.com