Lilith
Les ressuscités
Le lendemain matin, dans un silence total, on est entrés dans une station balnéaire complètement déserte. Les gens semblaient être partis précipitamment, car toutes les portes étaient ouvertes. Les magasins étaient pleins, et les maisons aussi, avec le désordre habituel de la vie : restes de repas sur les tables, cendriers sales, magazines, vêtements, jouets et objets divers traînant sur les meubles et sur les sols. L’électricité et le téléphone étaient coupés.
On a trouvé sans peine de quoi se nourrir, s’habiller, se chausser, et même deux porte-bébés pour prendre chacun un enfant contre notre ventre. On a continué notre chemin, vers l’intérieur des terres.
Le cinquième jour, on a dormi dans une ferme. Nous étions maintenant en pleine campagne et nous n’avions rencontré qu’une petite ville, des villages et des hameaux déserts, tous abandonnés dans la précipitation et plongés dans un silence surréel. Chaque fois nous en avions arpenté les rues en appelant nos congénères à grands cris, sans jamais recevoir de réponse.
Cependant nous étions heureux et joyeux, tous les quatre. Mouloud et moi passions beaucoup de temps à parler avec Lil et Saëlle, qui nous écoutaient attentivement en nous regardant de leurs yeux écarquillés et pleins de mystère, et de tout leur corps nous répondaient, agitant pieds et jambes, ouvrant la bouche et roulant leurs prunelles avec détermination.
Le soir, quand nous étions couchés tous ensemble dans un lit confortable, les bébés dormant comme des anges, Mouloud se plaquait contre moi, et nous nous endormions après avoir pris l’un de l’autre un plaisir innocent, compassionnel.
Nous étions arrivés tard à la ferme et, comme il n’y avait plus d’électricité nulle part dans le pays, nous avions monté les marches dans l’obscurité et choisi au toucher notre chambre et notre lit, à l’étage. Au lever du jour, quand les petits s’éveillèrent, je vis que nous nous trouvions dans une grande et belle maison en pierre. Par la fenêtre que j’ouvris, j’admirai le chêne imposant qui se dressait au fond de la cour.
La journée s’annonçait radieuse. Je montai sur le rebord et accroupie cuisses écartées pissai dans le vide, l’air frais du petit matin procurant à mes chairs ouvertes de délicieuses sensations. Je me recouchai et, tout en allaitant les petits, me rendormis.
Bientôt je fus de nouveau à la fenêtre – consciente de rêver, cette fois. En bas dans la cour, un chat apparut, de la même couleur que ma jument Fidji, la belle alezane de mon enfance. Il me regarda sans me regarder, se rendit sous le chêne et y stationna quelques instants. Quand, de là, il tourna la tête vers moi, la ramure de l’arbre se couvrit d’une abondante et merveilleuse floraison blanc et rose. Des petits pétales par milliers, qui frissonnaient doucement les uns contre les autres.
Alors qu’en rêve j’avais été parfaitement consciente de rêver, je crus en m’éveillant avoir réellement vu et vécu cette métamorphose. Je retournai à la fenêtre avec Mouloud et nous aperçûmes tous les deux, au pied de l’arbre, une main qui se dressait, doigts tendus vers le ciel, hors du sol.
C’est ainsi, en grattant la terre autour du chêne, que nous retrouvâmes Sally. Tout se passa comme avec Mouloud. Dès que je l’eus appelée par son prénom, elle commença à remuer et fit effort pour se lever. Comme ses jambes refusaient de bouger, Mouloud m’aida à la relever et me dit de lui donner de mon lait. À genoux dans la terre fraîchement remuée, la tenant dans mes bras, je lui offris le sein, comme à une enfant. Alors elle ouvrit les yeux et retrouva ses forces.
Plus tard Sally nous expliqua qu’elle était morte à Kalem un jour où, alors qu’elle avait osé se promener en jupe courte, une bande d’hommes avait mis le feu à ses jambes, pour la punir. Elle s’en souvenait parfaitement, mais il lui fallut plusieurs jours pour admettre que cela s’était produit et qu’elle était pourtant de nouveau vivante, et intacte, parmi nous.
Nous reprîmes la route. Nous devions marcher depuis vingt minutes quand le chat apparut. Celui de mon rêve. Il nous suivit à distance, disparaissant fréquemment, réapparaissant où on ne l’attendait pas. Le premier soir, nous dormîmes tous dans le même lit, pressés les uns contre les autres. Les nuits suivantes, je laissai Mouloud et Sally se coucher de leur côté, et m’installai tranquillement dans une autre chambre avec les deux petits.
Saëlle et Lil, mes deux bouts de chou vifs et graves, intelligents et exigeants, curieux, gais, beaux, perpétuellement affamés… Je ne me lassais pas de les humer, tenir leur corps tendre et odorant entre mes bras, les regarder, sentir leur petite bouche avide, leur souffle rapide, léger contre ma chair… Le temps était une vaste plaine charnelle, un présent permanent et palpable qui nous embrassait comme un grand corps chaleureux… Mais parfois, j’étais étreinte par le sentiment poignant des jours qui passaient et me les enlevaient.
Un matin, alors qu’au cours d’une halte nous les avions posés par terre au bord d’un champ de coquelicots, tous deux se sont mis à ramper. Avec stupéfaction et joie, nous les avons regardés s’enfoncer dans la forêt de tiges vertes. Cette fois, je n’eus pas à la nommer. Le babillage de ses enfants suffit à faire se lever Anna d’entre les fleurs rouges où elle était couchée. Et elle recouvra la vue, et la vitalité, aussitôt que j’eus mis les jumeaux à ses seins terreux.
Désormais je la laissai, le jour, nourrir et choyer Lil et Saëlle. Mais la nuit, comme elle pleurait ses autres enfants et son homme perdus, je reprenais les petits dans ma chambre – dans un autre lit, car désormais ils avaient besoin de place et ne réclamaient plus de lait jusqu’au matin.
Nous étions maintenant six et, jour après jour, nous avancions dans l’été finissant, le cœur encore léger, de désert en désert, de ruine en ruine et de silence en silence. Il semblait que nous fussions les seuls animaux survivants ; à part le chat qui nous suivait de loin en loin, les bêtes, s’il y en avait, devaient nous fuir.
Mais la nuit, la tristesse, l’angoisse et les regrets s’emparaient de notre cœur de plus en plus souvent, et de plus en plus longtemps. Un soir, Sally déclara qu’elle sentait que son frère était mort, et son petit ami aussi. Elle se mit à sangloter, chassant d’un geste Mouloud qui avançait la main vers ses cheveux pour la consoler et qui, du coup, se réfugia dans un coin de la pièce, seul.
Anna regarda les jumeaux. Il était clair qu’elle pensait à ses autres enfants, et à José. Elle baissa la tête. J’allai coucher les petits, qui étaient agités et pleuraient. Étendue sur le lit dans la chambre voisine, je les laissai crier, en pensant à Sammaël.
Les maisons qui avaient été habitées étaient maintenant inhabitables. La nourriture abandonnée avait pourri dans les frigos, les congélateurs et les placards. Le linge laissé sale ou mouillé était moisi. Meubles et sols étaient poussiéreux, poisseux. Nous n’avions plus le courage d’entrer dans une maison et de la nettoyer avant de nous y installer. Nous recherchions les logements qui n’avaient pas été habités au moment de l’exode et n’étaient donc pas remplis de ce parfum de vie décomposée. Arrivés au pied des premiers contreforts de la montagne, nous décidâmes de monter, sans doute à la recherche d’air pur.
C’était le début de l’automne, et les forêts roussissaient à mesure que nous prenions de l’altitude. La masse des montagnes, de plus en plus imposantes, s’élevait autour de nous, nous prenant dans ses bras pour ne plus nous lâcher. Les prairies étaient hérissées de longues herbes sèches et jaunies, qui n’avaient pas été coupées pour les foins et piquaient les jambes. Nous avancions en colonne sur des sentiers caillouteux qui s’élevaient en zigzaguant dans les forêts, sans jamais voir un seul animal ni même entendre un chant d’oiseau.
Nous franchîmes un col, à près de deux mille cinq cents mètres d’altitude. La marche nous avait échauffés mais il faisait froid, et les plaques de neige de plus en plus fréquentes sur le chemin avaient finalement laissé la place à une étendue blanche uniforme, épaisse de plusieurs centimètres, où nous imprimions nos traces. Malgré la beauté époustouflante du site et du point de vue, nous redescendîmes sans tarder vers l’autre vallée.
Au premier village après le col, qui était en fait une station de ski, nous trouvâmes un logement pour la nuit et de quoi nous équiper pour vivre dans cet environnement rude. Dès l’aube nous repartîmes, en quête d’une maison définitive.
La ferme est située au sommet d’un plateau, plein nord, au milieu d’une vaste prairie, fermée à l’arrière par la forêt. Nous y sommes arrivés par en haut, en descendant d’un autre plateau désert, également bordé de forêt et surmonté d’une large bande de prairie pentue, au centre de laquelle trônait comme un étrange monstre une dameuse abandonnée.
Apparemment la maison était à l’abandon bien avant l’exode. Aucune trace de vie récente n’y subsiste.
Peu poussiéreux à l’intérieur grâce à l’altitude, le corps principal comprend au rez-de-chaussée une cuisine, une salle à manger, une chambre ; et trois autres grandes chambres à l’étage. Les pièces sont partiellement meublées, de tables, bancs, armoires et hauts lits en chêne. Les fenêtres sont comptées, mais la vue est magnifique : partout ce ne sont que majestueuses montagnes, sommets enneigés et forêts dévalant les pentes de toutes leurs rougeurs automnales.
Tandis qu’on visite la maison, Anna décide d’aller voir l’immense grange attenante. Ses deux petits dans les bras, elle pousse la porte, dans l’ombre monte à l’échelle. Là-haut dans le foin, José et les quatre enfants reposent. Un par un, du plus jeune au plus âgé, elle les appelle par leur nom, leur donne le sein et les rend à la vie.
À la maison, ils racontent leur histoire. Comme leurs voisins, comme beaucoup d’habitants de Lone, ils ont attrapé un nouveau virus, foudroyant. José a vu mourir les deux plus jeunes enfants, avant d’être emporté à son tour, ainsi que les deux grands, moins d’une heure après.
On a travaillé tout l’automne, aménageant la maison et la grange, coupant du bois, amassant des provisions. Au terme de la première nuit de neige, lorsque au matin la maison se révéla entourée d’une haute masse blanche, brillante, immaculée, poudreuse, qui recouvrait aussi magnifiquement l’ensemble du paysage, aux cris de joie succéda le besoin de manier les pelles, afin de dégager l’espace. C’est ainsi, en déblayant, qu’on retrouva le premier corps sous la neige : un homme qui avait été le voisin de Sally, à Kalem, et qu’elle ressuscita.
Au cours de l’hiver on rendit à la vie quarante et une personnes, qui les unes après les autres descendirent s’installer au village. Je gardai auprès de moi un jeune homme ravissant, qui avait été une star de cinéma. Il avait tant besoin d’être aimé, et restait tellement irrésistible, que je le partageais volontiers avec Sally et les autres femmes de notre petite communauté. Sa fraîcheur, sa jeunesse, sa vitalité et son inconscience de bel animal faisant monter en nous tous et toutes à la fois le défi et le désir de vivre.
L’année suivante, à la lisière de la forêt, dans la neige qui fondait au pied d’un hêtre, on trouva Joachim Neumann, un vieil écrivain qui avait gardé en mémoire les grands textes et l’histoire de ce siècle et des siècles précédents. Désormais, il fut mon premier compagnon. Ensemble nous devions passer des heures, des jours, des mois et des années à retracer le parcours de l’humanité, échangeant nos savoirs pour tenter de dénouer l’intrigue inextricable que constituait notre espèce.
Au quatrième hiver, nous étions plus de deux cents. Il ne s’était pas passé une nuit sans que je fusse taraudée par l’envie de partir, mais l’amour que j’avais pour Saëlle et Lil, mes enfants adorés, m’en empêchait. Souvent, les regardant s’éloigner dans la neige derrière leur père, je me souvenais de la vision récurrente que j’avais d’eux à Lone, bien avant leur naissance, en cet hiver où j’avais senti ma vie prête à basculer.
Il ne manquait qu’un élément au tableau actuel : les corbeaux. Car au bout de quatre ans, aussi loin qu’on descendît dans la vallée, et même au-delà, aucun animal n’était réapparu. Et le chat qui depuis la ferme où nous avions trouvé Sally avait fait la route avec nous, et depuis ne s’était jamais laissé approcher, finissait par ressembler à une illusion plutôt qu’à une vraie bête vivante.
La terre, généreuse matrice, continuait à nous fournir des morts à faire revivre, le temps était une grosse roue lente et la vie, quoique sans cesse tributaire de contingences matérielles souvent rudes, se déroulait comme dans un rêve dont tous les éléments étaient à la fois répétitifs et simultanés, les sensations criantes de vérité et l’atmosphère baignée d’étrangeté. Dormions-nous ? Le rêve s’arrêta net en tout cas à la fin du quatrième hiver.
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