Lilith

Alina Reyes · Chapitre 7 sur 29

Pages du PDF

Lilith

Le prédicateur

 

Au bout de huit jours, Lilith s’éveillant au matin dans son lit de fer ne sentit dans son corps que le froid. Une blancheur inhabituelle envahissait la chambre. De lents flocons de neige tombaient abondamment derrière la fenêtre.

Elle se leva, sentit aussitôt la douleur s’élancer dans sa hanche, traversa la pièce en claudiquant, les pieds nus sur le plancher, pour aller augmenter le thermostat du gros radiateur en fonte et regarder la première joie douce de l’hiver se répandre dans la rue comme une pluie de pétales.

Plus aucune courbature ne paralysait ses membres, et la fièvre qui depuis sa sortie de la clinique l’avait souvent éveillée suante et grelottante avait disparu. Elle avait simplement froid, comme n’importe qui ce matin dans Lone, surpris par l’arrivée brutale de l’hiver, devait ressentir une baisse de température et, se levant, ouvrir cependant la fenêtre, pour mieux se laisser émerveiller par cette première neige – car chaque année la première neige est la toute première du monde, et l’hiver le tout premier, le grand début – l’heure du grand sommeil agité de rêves qui précède la vie d’extérieur, incohérente et affolée, qui viendra au printemps avec l’éclatement de la nuit et l’avènement du jour – la victoire des journées devenant plus longues que les nuits – mais ceci plus tard, beaucoup plus tard, après la traversée de l’hiver, dans un avenir encore infiniment lointain.

J’aime l’odeur de mon sang entre mes jambes. Et même son poids sur mon bas-ventre. C’est toujours au moment de mes règles que j’ai suffisamment envie d’un nouvel homme pour passer à l’assaut. Même si c’est un peu gênant, ensuite.

Longtemps Lilith déambula dans Lone. La ferveur de l’hiver s’était emparée de la ville. Les femmes soudain étaient enveloppées de longs et chauds manteaux, les hommes portaient des vestes de cuir doublées ou de peau fourrée,

des halos de vapeur sortaient d’entre leurs lèvres,

le grain de leur peau se resserrait sous l’assaut du froid, leurs bras se plaquaient contre leur corps, leur tête rentrait un peu dans leurs épaules,

leurs pas étaient devenus à la fois plus pressés et plus légers, emportés par la joie toute neuve qui tombait du ciel comme du duvet d’anges,

et soudain au coin des rues avaient fleuri les marchands de marrons grillés et de saucisses chaudes, dont les odeurs pénétraient les corps d’une grosse faim nouvelle,

et des bouches de métro montaient une chaleur sèche et un parfum de fer, et des pots d’échappement sortait une fumée bleue qui sentait bon la ville affairée, et de dessous les roues s’échappait le crissement mouillé du caoutchouc dans la neige fondante, et partout la lumière électrique commençait à s’emparer des devantures, les vitrines opposant leurs flashes colorés à l’emblanchissement général de l’air,

et des bouches d’égout des vapeurs abondantes s’élevaient entre les rangs de murs,

et les arbres des squares tendaient à la neige leurs branches dénudées comme des vieillards leurs mains dans le désir d’un ultime contact avec le monde,

et le corps de Lilith se dirigeait vers le jardin du Museum, en claudiquant ses jambes fines et son corps svelte l’emmenaient là-bas, où étaient son refuge, sa vie, son amour de la vie.

Et tous les bruits étouffés de la ville résonnent dans son corps comme une syncope permanente, et tandis qu’elle avance, mal équilibrée, entre les immeubles hauts comme des remparts et des rampes vers le ciel

la ville tout entière entre dans sa poitrine, s’y presse et s’y dilue, au rythme de ses pas la cité grandiose, monstrueuse et familière avec elle respire et vit, Baby et elle ne font plus qu’un vaste champ d’enthousiasme et de plaisir que les hommes sillonnent,

morceaux de chair entre leurs rêves de pierre, de verre et de béton, profondément sillonnent.

Je prends le métro, la rame ne compte que deux voitures, tellement bondées que les portes ne peuvent pas se refermer. Il ne s’arrête pas à la station, ralentit seulement, comme s’il hésitait. Je cours le long de la première voiture, m’accroche, réussis à monter en marche.

Pendant la plus grande partie du trajet, je reste à moitié écrasée contre la porte entrouverte, en danger permanent de tomber. Jusqu’à ce que je parvienne, à la faveur d’un mouvement de foule, à me glisser derrière le chauffeur, contre la fenêtre, où il reste un bel espace bien dégagé.

En descendant, tout le monde passe devant un errant couché sur la voie, certainement mort. Une corde attachée à son poignet le relie au quai, comme s’il était un chien ou un bateau. Je pense que sa mort est criminelle, sans être sûre qu’il soit mort.

Il est extrêmement sale, c’est pourquoi sans doute personne ne s’arrête, n’ose le toucher. Je ne peux me résoudre à passer à côté de ce corps sans rien faire, mais je ne fais rien. Je marche encore sur la voie pour ne pas passer devant lui comme devant un objet, c’est tout.

Une des deux amies avec lesquelles je suis venue n’est plus là. Nous l’appelons, la cherchons. Elle est morte sur la voie, elle aussi.

Lilith parcourt la ville, l’esprit boitillant avec bonheur entre réel et rêve, de ses visions au spectacle de la rue. Les errants semblent avoir tous disparu dans le métro. On n’en voit plus sur les trottoirs. Mais dès ce soir, et pendant tout l’hiver, les patrouilles seront en place pour les déloger du métro, les transporter dans des centres d’accueil d’où ils s’échapperont. Beaucoup mourront de froid avant le retour du printemps.

Chaque poteau de feu rouge est couvert jusqu’à hauteur d’homme de petites annonces sauvages, des bouts de papier collés les uns sur les autres, offres de services divers accompagnées de numéros de téléphone ou d’adresses d’e-mail : la vie à Lone, tissu de gens qui se faufilent dans des métros bondés.

Lilith traverse la troisième artère et entre dans un café du Village, un endroit à l’ancienne avec un vieux sol en plancher, un comptoir en bois et un gros poêle en fonte qui chauffe au milieu de la salle.

Le bar est plein d’hommes accoudés devant un petit blanc, juchés sur leurs tabourets comme des enfants sur des sièges trop hauts, l’échine courbée comme si la vie les accablait, ou comme s’ils avaient trouvé là un ventre où se réfugier. Derrière le comptoir, le serveur et la serveuse, droits, responsables et bienveillants, leur servent de parents.

Se peut-il que j’aie envie des hommes ? pense Lilith. De cette écœurante faiblesse des hommes ?

Pourtant tous se retournent sur elle à son entrée, la regardent avec concupiscence – et elle se rend compte que, même sans apprêt, sa silhouette ceinturée dans son manteau de cuir est assez magnifique désormais pour provoquer tous les regards.

Assise sur une banquette au fond de la salle, j’ai allumé une cigarette, commandé un sandwich chaud et un café. Nourrir et réchauffer ma nouvelle peau. La salle était pleine d’employés déjeunant sur le pouce, mêlés à quelques étudiants de l’université voisine.

Un homme est entré, c’était Giovanni. Je ne me souvenais plus qu’il était aussi beau, ou aussi imparfaitement beau. Sa haute taille, ses cheveux noirs, ses yeux noirs. D’un seul coup au cœur je me suis sentie mourir, disparaître.

Cet homme. La ville entière s’écroule autour de moi, je ne suis plus qu’un trou creusé par cet homme.

Cet homme traverse la salle en me déchirant le ventre, ne me voit pas, et rejoint une jeune fille attablée près de la fenêtre. Une de ces brebis douces et bêtes, bêlant comme les autres du troupeau.

Autant pour me dissimuler que pour adopter une contenance, je tendis le bras et pris un des journaux mis à la disposition des clients sur le rebord de la fenêtre. Dans une colonne de brèves, je lus :

Keith M. Kendrick, de l’Institut Babaham, démontre, en observant que des agneaux mâles élevés dès leur naissance par une chèvre ont, à l’âge adulte, une préférence marquée pour les chèvres, le complexe d’Œdipe du mouton.

Je ne pouvais pas rester ici. Toujours cachée derrière mon journal, j’ai téléphoné à Viola, pour lui donner rendez-vous. Puis je me suis levée et dirigée vers la porte, en maudissant Rudolf qui m’avait fait boiteuse.

J’allais sortir, quand la main de Giovanni s’est posée sur mon épaule. Je ne l’avais jamais vu aussi ému. Il a dit qu’il voulait me revoir, qu’il m’aimait. Ses yeux me scrutaient, évidemment il ne comprenait pas comment j’avais pu tellement changer.

Donne-moi une dernière chance, disait-il. Juste parler. Il faut qu’on parle… Les mots habituels. J’ai jeté un coup d’œil vers sa table. La fille était toujours là, et nous regardait. Elle a tourné la tête vers la fenêtre.

Je l’ai laissé parler, toute ma chair attirée par la sienne comme un clou par un aimant. Quand il m’a pris la main, j’ai enfoncé mes ongles dans la sienne, méchamment, j’ai dit Non, et je suis partie. Qu’il me voie boiter, et il m’aimera moins !

Par les ruelles du Village, je rejoignis l’entrée du Jardin située entre la septième et la deuxième artère. Il était tombé au moins trois centimètres de neige. Dans les allées, elle commençait à disparaître sous les empreintes de pas. Je me retournai sur les miennes, pour constater leur irrégularité. Si quelque pisteur voulait me suivre, il n’aurait aucun mal – ne serait-ce qu’au bruit. Même avec mes bottes souples, même dans la neige, ma claudication s’entendait. Les hommes et les femmes qui me croisaient me regardaient longuement, certains se retournaient sur moi, fascinés autant par l’étrangeté de ma démarche, me semblait-il, que par ma beauté.

Je longeai la galerie de Paléontologie, passai devant les serres. Au détour des allées on ne pouvait manquer d’apercevoir la pierre blanche ou les verrières de l’un des nombreux bâtiments qui abritent les réserves et les collections du Museum.

Entre ces murs sont conservés deux millions de fossiles, six cent mille échantillons de roches et minéraux (dont une collection de météorites), des centaines de milliers de vertébrés, des dizaines de millions d’invertébrés, douze millions d’échantillons d’herbiers : d’immenses collections qui sans cesse s’accroissent et nécessitent la création de nouveaux volumes de stockage – le Museum ayant comme moi un insatisfaisable appétit d’ogre.

Tous ses grands bâtiments et leurs sous-sols regorgent d’ossements, pierres et plantes séchées. Le Jardin, les serres, l’arboretum, la ménagerie, le zoo, ainsi que le fonctionnement de l’institution elle-même, avec sa trentaine de laboratoires de recherche, sa mission d’enseignement, ses éditions, sa bibliothèque, ses expositions, ses animations diverses, viennent compléter cet ambitieux tableau du vivant.

Et pourtant l’inventaire du monde entrepris par le Museum est loin d’être complet : sur cinq cent mille virus probablement existants, on n’en connaît que cinq mille ; sur plus d’un million de champignons, on n’en connaît que soixante-dix mille ; quarante-cinq mille vertébrés, sur cinquante mille estimés ; neuf cent cinquante mille espèces d’insectes sur plus de quatre-vingts millions…

Des vertiges me traversaient l’esprit, je parcourais les allées, me souciant peu de tourner en rond. Ma démarche malaisée faisait surgir des questions sans réponse qui semblaient vouloir m’éloigner de cet univers du Museum, auquel j’étais pourtant viscéralement attachée.

Si les scientifiques de toutes disciplines qui continuent à œuvrer à cette recension titanesque du monde, pensai-je, mettent en avant le caractère concrètement utile pour l’humanité de leurs recherches (telle nouvelle plante découverte fournit tel nouveau médicament), leur premier but, comme celui de mon travail de paléontologue, n’est-il pas de chasser l’angoisse de l’inconnu en ordonnant le chaos par une classification maniaque, et par la tentative d’établir toutes les réponses, de se débarrasser du questionnement intrinsèque de l’humain sur soi et sur ce monde comme essence ?

Essayant de cerner le caractère de la nature humaine à travers de précieux, rares et dérisoires restes datant de plusieurs dizaines, voire de plusieurs centaines de milliers d’années ; essayant de repousser les limites d’une identité féminine fabriquée par des milliers d’années de culture – ne suis-je pas dans ma double démarche promise à l’échec ? Ne suis-je pas consciente qu’il n’y a pas d’archétypes, mais seulement des types en mutation ? Ne suis-je pas, malgré les efforts considérables fournis par mon esprit inquiet, avide de certitudes et de représentations définitives, ne suis-je pas en vérité intimement convaincue que rien n’est fixe ni précis, et que le secret de la vie ne réside nulle part ailleurs que dans le changement perpétuel des natures, dépendant aussi bien de la perspective que des circonstances ?

Pourquoi, alors, s’obstiner à vouloir déchiffrer le monde ? Sans doute parce que cette pulsion de déchiffrement, avec ses diverses options et combinaisons, fait partie de ce grand mouvement naturel où rien n’est jamais simple ni définitif. Sans doute parce que la culture, faisant partie de la nature, doit comme elle être un mouvement évolutif. Et comme nous les autres animaux, ainsi que les végétaux et les autres éléments réputés non vivants de l’univers, interprètent le monde à leur façon, toujours différente.

Car l’univers est une série de réactions en chaîne, tout comme nous, êtres vivants, sommes moins définissables par une identité fixe que par l’ensemble des réactions qui depuis la nuit des temps aussi bien que depuis notre conception in utero (ou in vivo) nous structure.

À cause de la neige, le monde baignait dans une ambiance surréelle. Les pelouses étaient blanches, les arbres étaient blancs, l’air était transparent, fragile et sonore comme du cristal. Les regards des gens sur moi ressemblaient à des sourires démesurés, idiots. Juché sur une caisse en bois, un homme aux cheveux blancs, faisant voler devant lui ses mains noires comme deux oiseaux, sa haute stature élégamment prise dans un imperméable bleu délavé, d’une voix puissante et musicale haranguait les passants, dont un petit nombre faisait cercle autour de lui.

— Il faudrait jeter la lettre dans une bouteille à la mer, modulait-il au moment où je passais. Jeter la mer entière à la mer ! Dormir, jeter le rêve à l’eau du sommeil ! Enlever l’amour, s’en aller avec lui du côté de la nuit… S’échapper, mais par où ? pour où ? Partout Lone est le maître du monde, le monde est verrouillé dans Lone !

Avec un sens dramatique certain, il s’interrompit puis poursuivit à voix basse, en fixant tour à tour chaque homme et chaque femme dans les yeux :

— Nul ne saurait vous secourir. Entrer par une porte, sortir par l’autre, la vie est une si misérable petite pièce à traverser… Les vieux sont pleins de haine et de détresse… !

Il releva la tête et se mit à crier à la cantonade, comme si même les arbres pouvaient l’écouter :

— Ne croyez pas ceux, déjà vieux, qui vous disent que la vie est courte ! La vie est plus longue que la chevelure de toute une vie !

Fascinée, je regardais la vapeur bleutée qui sortait sans discontinuer d’entre les lèvres charnues de l’homme, comme si chacune de ses paroles mettait au monde une nuée d’anges invisibles qui s’en allaient, sans un froissement d’ailes, hanter le Jardin et, peut-être, se poser sur les épaules des gens, pour désormais les accompagner en secret.

J’eus moi-même l’impression de sentir un léger souffle dans mon cou, comme si l’homme m’avait parlé directement à l’oreille. Je dénouai mes cheveux, heureuse de sentir leur masse brune onduler dans ma nuque.

J’avais eu l’intention d’aller jusqu’à mon bureau, mais j’y renonçai. J’avais encore trois jours avant de retourner au travail, ils se passeraient bien de moi jusque-là. Je quittai l’orateur et continuai à marcher dans le Jardin enneigé en direction du belvédère, regardant chaque arbre avec amour : cèdre du Liban, micocoulier, platane, Pinus larcio, Populus simonii, pavier jaune, araucaria, Pterocarya fraxinifolia, érable sycomore, catalpa, pin de l’Himalaya – chacun dans sa douce robe de neige, comme je me rêvais, moi, pleine de blancheur.

OceanofPDF.com