Lilith

Alina Reyes · Chapitre 1 sur 29

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Lilith

Hell’s Kitchen

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La traversée de Lone

 

De la baie vitrée de son bureau, au quarante-deuxième étage de la tour 757, dans le Moby Dick, un quartier de l’est de la ville, Lilith regarda s’illuminer Lone, à perte de vue, tandis que le soir précoce de novembre s’allongeait sur le fabuleux corps urbain. En quelques minutes, l’ombre fut totale, et les centaines de milliers de petites lumières, jusqu’au fond des zones, scintillèrent de tout leur éclat multicolore, parcourant l’immense cité avec la minutie d’un sismographe, dessinant les sillons de milliers d’artères et de rues entrecroisées, dressant les tours comme des forêts de cierges allumés pour une incommensurable prière.

Lilith retourna à sa table de travail, relut sur l’écran de l’ordinateur les instructions et documents destinés à Gilles, son assistant, puis l’éteignit. Elle enleva ses escarpins en serpent, les glissa dans son sac, enfila sur ses bas fumés ses bonnes vieilles baskets et sur son tailleur noir, ces derniers temps devenu un peu trop ajusté pour ses formes généreuses, son éternel manteau de cuir souple.

Elle soupira, fatiguée. Aujourd’hui avait été un jour de réunion avec les responsables des différents secteurs du Museum d’histoire naturelle. Depuis qu’elle était la directrice de cette institution aux nombreuses ramifications, il ne lui était évidemment jamais arrivé de prendre deux semaines de congé en plein mois de novembre, période de grande activité. Aussi lui avait-il fallu, ces derniers jours, préparer son départ avec le plus grand soin.

Sa vie amoureuse avait été réglée, elle aussi. Lors de leur dernière rencontre, la veille au soir, elle avait rompu avec son amant, Giovanni, l’un de ses étudiants. Il s’était montré consciencieusement accablé, pour la forme, mais comme depuis près de trois ans que durait leur liaison elle avait déjà rompu plusieurs fois, il n’y croyait absolument pas, et l’avait baisée en vitesse dans les toilettes du restaurant, afin de sceller par une séquence d’érotisme dramatique leur énième adieu.

Dans l’ascenseur, Lilith eut une bouffée de haine pour ce petit salaud qu’elle avait trop aimé, et qui en avait profité pour la traiter avec une désinvolture de mufle. Pourquoi n’arrivait-elle pas à le quitter ? Il s’était toujours montré beaucoup plus intéressé par l’étude de l’Homme (scientifique, anthropologique, ethnologique, biologique…) que par la relation réelle (charnelle, sentimentale et engagée) avec son semblable et dissemblable, une femme.

Ce qu’il appréciait en elle c’était son prestige intellectuel, et surtout le fait qu’elle lui offrait la liaison la moins encombrante possible : toujours disponible et chaude, elle ne se sentait pas cependant autorisée à attendre rien de plus de son amant que quelques coups de reins vigoureux, en tout bon sens présumables sans lendemain. Et tant pis si entre deux incertains rendez-vous elle se consumait de passion pour sa chair de jeune homme, fine, ferme, tendre et musclée, qu’elle avait envie de dévorer.

Presque trente ans d’écart entre eux deux – il n’y avait pas d’autre explication. Quoique, à bien y penser, les hommes de son âge, ou même plus âgés, étaient pires encore : maladivement compétiteurs, facilement misogynes et systématiquement tentés d’évacuer leur hantise grandissante de la mort par un mépris phobique du vieillissement des femmes.

Jeunes ou vieux, les hommes sont des hommes, et moi une femme, voilà le seul éternel problème.

Il faisait froid. Plutôt que de faire la queue à la station de taxis, j’ai remonté la rue jusqu’à la première artère sud, en marchant vite. Une voiture a déposé un client juste après le carrefour, et je me suis engouffrée dedans.

— Zone 4, porte C, s’il vous plaît, ai-je annoncé.

— Porte C ?

Le chauffeur s’est retourné vers moi. Il était noir, grand et obèse, le crâne rasé, les yeux féroces.

— Il y a un problème ?

Il a monté le son de la radio et m’a lancé un regard méchant, dans le rétroviseur. C’était une radio de la zone 2, avec des flashes d’information entrecoupés de musiques d’inspiration africaine. Le chauffeur devait être de là-bas, ou bien il y avait encore de la famille.

Tous les événements concernant Lone étaient annoncés sur cette radio d’un ton malveillant. Baby représentant pour tous les habitants des zones nord une sorte d’incarnation du démon – un démon qu’on jalousait, mais aussi qui fascinait et terrifiait. Un de ces journalistes réprobateurs annonça qu’aujourd’hui trois nouveaux petits enfants des écoles maternelles de Lone avaient dû être hospitalisés pour morsures graves, ce qui portait leur total à dix-huit depuis le début du mois.

Voilà plus d’un an que la chose était connue maintenant. Alors que le problème des meurtres et massacres perpétrés par des élèves dans les collèges et lycées ne faisait qu’empirer, survenait cette nouvelle épidémie : dans les crèches et les écoles de la ville les enfants se mordaient au visage avec une sauvagerie inouïe. Régulièrement parents, autorités et professionnels de l’enfance se réunissaient et s’interrogeaient sur les raisons de ce comportement criminel, qu’on observait et déplorait aussi bien dans les quartiers huppés que dans les milieux les plus défavorisés.

— Il y a toujours eu des dominants et des dominés, vous savez, disait une mère de bonne famille interrogée à la sortie de l’école. Ils seront pareils une fois adultes, c’est normal !

— Et ton gosse, pétasse, c’est un dominant, évidemment ! hurla le chauffeur. Si tu te fais braquer dans la rue par un camé, ça sera qui, le dominant ? Toi ou lui ? Ces conneries me tuent, conclut-il en me regardant dans le rétro. Ils sont en train de tuer Lone. Ils ont peur de la fin, alors ils la précipitent… Moi je vais me casser. Je tiens pas à être là quand ça va péter…

Je l’approuvai.

Alors qu’on traversait le Fleuve-Serpent par la voie souterraine pour rejoindre la première artère nord, on annonça qu’en ce moment même des troubles importants se produisaient zone 3, porte A. Il y avait déjà un mort et plusieurs blessés, et pour l’instant on ne pouvait en dire plus, sinon que le retour à l’ordre semblait devoir nécessiter encore un certain temps, et qu’il fallait absolument éviter d’emprunter, dans un sens ou dans l’autre, les voies d’accès à cette porte, déjà complètement embouteillées.

— Ça va faire du monde dévié sur la zone 4, ça ! dit mon chauffeur, rancunier, cherchant à me prouver que j’avais décidément grand tort de vouloir aller là-bas.

— Sur la Z4A, peut-être. Mais sur la C, ça m’étonnerait. Vous voulez bien consulter votre plan ?

Il alluma l’ordinateur de bord, et je vis avec lui qu’effectivement tous les accès à la Z3 clignotaient en rouge, mais que les abords des portes de la Z4 étaient simplement orange, comme il est normal un vendredi soir.

Je me déchaussai, enlevai mes bas en les faisant rouler le long de mes jambes, pour ne pas les abîmer. J’avais besoin d’être tout à fait à l’aise et, là où j’allais, il me semblait que, comme ailleurs, des mollets nus devaient paraître moins provocants que des mollets exaltés par des bas foncés. Mais comment savoir ce qui est plus ou moins susceptible d’exciter la haine des intégristes misogynes de toute espèce ?

Au sortir du tunnel la rive droite de la ville surgit comme une masse furieuse et bruyante, à l’ouest hérissée des gratte-ciel de Biz, le centre des affaires, face à nous encombrée des immeubles délabrés de l’immense quartier dit des Favelas.

— Ouais…, continua le chauffeur, toujours mécontent. J’espère quand même que vous êtes attendue, là-bas. Parce que moi, je vous préviens, je franchis pas la porte.

— Pas de problème. J’ai l’habitude.

Malgré mes traits et la couleur de ma peau, il ne croyait pas du tout à ma prétendue habitude. Il m’avait chargée rive gauche, près du jardin du Museum, dans le Moby Dick, ce vaste quartier paisible à l’est de la ville, jouxtant le non moins paisible Village, fief des étudiants – et tout dans ma tenue, mon attitude et mon langage proclamait que je ne connaissais pas d’autre vie que celle des couloirs d’une quelconque université et des cafés tranquilles où l’on passait le temps à deviser doctement sur la marche du monde ou à dénigrer un confrère. Toutes activités qui ne préparaient absolument pas à une promenade dans aucune des zones nord.

Avec mes jambes et mon visage nus, si je voulais me faire égorger au premier coin de rue, c’était mon affaire. Mais il n’appréciait pas du tout qu’on le mêle à ça. J’écoutais pas la radio ? Tous les jours il y avait des morts, en zone 4. Et spécialement dans le quartier desservi par la porte C, celui de l’ancienne médina.

— La situation est plus calme maintenant, dis-je.

Il se retourna pour me lancer un dernier regard dégoûté, et n’ouvrit plus la bouche. Tandis que la voiture s’engouffrait dans l’un des longs tunnels creusés en étoile noire autour du gros corps arachnéen de la ville, j’imaginai quel taureau il pouvait bien faire en amour. Peut-être que, bien pris, il saurait se montrer tour à tour brutal et docile…

Lilith passa la porte à pied, sans problème. Il y avait des années qu’elle ne s’était rendue dans une des zones nord, et il lui sembla que la présence militaire s’était considérablement renforcée. Comme elle venait de Lone, on ne lui demanda pas ses papiers, mais deux policiers, entourés de soldats armés de fusils-mitrailleurs, lui demandèrent où elle allait.

— Au hamman Lalla, répondit-elle, espérant que l’établissement existait toujours.

Ils doivent croire que je viens me payer un ou deux éphèbes, pensa-t-elle. Qui se rendrait en zone 4, sinon pour le business ou le sexe ?

— Attendez une minute, madame, on va vous appeler un taxi, dit le flic.

— C’est inutile, merci. J’irai à pied.

— Il est plus prudent de prendre un taxi, dit fermement l’autre flic.

D’un pas de côté, ils s’étaient tous les deux mis en travers de son chemin. Les militaires, de jeunes types tout en sève sous leur uniforme ajusté, la regardaient avec insistance. Lilith se retint de leur tirer la langue – un geste d’enfant dont elle avait conservé le réflexe.

Le taxi était une vieille bagnole ordinaire, sans aucun signe distinctif à l’extérieur, ni compteur à l’intérieur. Lilith s’installa sur la banquette arrière, défoncée, tandis que le flic qui l’avait accompagnée s’entendait avec le chauffeur sur la destination et le prix de la course.

De l’autre côté de la porte, derrière les cordons militaires, on devinait dans l’ombre des campements sauvages, régulièrement balayés par les projecteurs des miradors. Lilith avait entendu parler de ces rassemblements, derrière toutes les portes nord de la ville. Il y en avait quelques-uns au sud-est, aussi, aux portes des zones les plus pauvres, où les gens nourrissaient l’espoir de passer dans Lone, d’une manière ou d’une autre, pour aller y tenter leur chance. De temps en temps l’armée les faisait évacuer brutalement, mais on n’avait jamais pu les empêcher de revenir.

Ils restaient là obstinément, cloués par un espoir absurde. Évidemment il n’y avait aucune chance pour qu’on les laissât passer. Mais tout le sel de leur vie était là, dans ces terrains vagues, derrière la porte qu’ils ne rêvaient peut-être même plus de franchir, mais dont ils escomptaient au moins tirer quelque bénéfice, grâce à de misérables trafics avec des gens qui, venant de Lone, circulaient librement.

La voiture s’enfonça dans les ruelles mal éclairées et pratiquement désertes de la médina. Munis de lampes torches, des militaires patrouillaient. De rares passants, le plus souvent des hommes, se hâtaient, tête baissée. Lilith regardait avec émotion ce lacis de ruelles qui avait été le terrain de jeux de son enfance, du temps où les zones n’étaient pas encore fermées, du temps où la médina était animée, paisible et joyeuse. Oui, son instinct avait été juste en la ramenant ici. Puisqu’elle avait décidé de renaître demain, il lui fallait retourner sur les lieux de sa toute première vie. Venir chercher ici la petite fille qu’elle avait été, pour lui prendre ses forces. Lilith aurait besoin de beaucoup de forces, dans sa nouvelle vie.

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