Lilith

Alina Reyes · Chapitre 25 sur 29

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Lilith

L’accouchement

 

 

La pluie redouble à mesure que le jour se lève. Au milieu de la matinée, elle est déjà si chaude et si abondante qu’un peu partout dans Lone et ses zones des gens commencent à se déshabiller en pleine rue, ne supportant plus le contact de leurs vêtements détrempés et brûlants sur leur corps en sueur.

Au bout de trois jours de pluie discontinue, plus personne ne s’habille, et les rues gorgées d’eau transportent, avec des milliers de rats noyés, des tonnes de vêtements à la dernière mode. À cause de la chaleur les plus faibles, vieux, jeunes enfants et malades commencent à mourir. Des bouches de métro et d’égout on voit sortir des larves humaines par centaines, souvent mortes, mais parfois encore horriblement vivantes. Microbes et virus se propagent à toute allure, semant la mort avec une gloutonnerie sauvage.

Au matin du huitième jour, un vent brûlant se lève sur la ville, effaçant toute ombre dans le ciel. Lilith, dans l’eau jusqu’aux hanches, remonte la cinquième artère sous le soleil cru. Pendant des mois, elle a vu grossir cette femme qui habite sa rue. Son ventre se distendre sous la poussée des deux embryons qui s’y développaient. Et ce matin, elle l’a vue partir : car maintenant son corps entreprend l’œuvre finale, mettre au monde les enfants. Pour elle, Lilith.

Juste avant l’aube, une longue contraction l’a sortie du sommeil. Elle avait déjà eu quatre enfants mais à son âge, quarante-six ans, elle ne voulait pas accoucher à la maison, surtout pour des jumeaux. Elle a réveillé José, et José a réveillé les deux grands, en leur demandant de s’occuper des deux petits pendant qu’Anna et lui seraient à la maternité.

Deux jours plus tôt José avait construit le radeau, avec les étagères de la cuisine. Il l’a porté sur son dos dans l’escalier, pendant que sa femme descendait derrière lui en se tenant le ventre. Quand les marches se sont enfoncées dans l’eau, il l’a posé dessus. Il flottait.

L’eau comme toujours dans le Hell’s Kitchen était rougeâtre et puante, mais Anna a dû y entrer jusqu’au pubis avant de pouvoir s’installer sur le radeau, avec l’aide de José. L’électricité était coupée et il faisait sombre dans l’entrée de l’immeuble, mais on pouvait voir par les deux battants grands ouverts de la porte d’entrée briller une intense lumière. Pour la première fois depuis huit jours le ciel était extraordinairement silencieux.

Avec sa batte de base-ball José a pagayé, ils ont franchi le seuil et sont sortis dans l’air limpide. Le soleil, qu’on n’avait pas vu depuis si longtemps, se levait derrière les gratte-ciel de l’est, en se couchant sur eux par longs lambeaux rouges. Lilith les a vus rejoindre la cinquième artère pour la remonter, jusqu’à l’hôpital.

Les contractions sont de plus en plus rapprochées, et douloureuses. À l’hôpital, étendue sur un brancard dans un couloir, Anna se recroqueville sur elle-même, sur la souffrance qui l’emporte, en gémissant lamentablement. Une femme en blouse blanche passe, elle lui réclame l’anesthésiste, mais la femme s’en va et rien ne se produit. Merde, pourquoi faut-il toujours qu’on souffre, nous les femmes ?

Le répit entre deux contractions laisse Anna hébétée, sans force, avec l’impression chaque fois plus nette qu’elle va mourir. José erre dans l’hôpital, en quête d’un médecin ou d’une sage-femme, elle est seule dans le couloir avec sa douleur. Des allées et venues se produisent autour d’elle, mais personne ne semble la voir ni l’entendre. Finalement une autre femme en blouse blanche s’arrête, met les doigts dans son vagin, et presque aussitôt son brancard se met à rouler à vive allure dans le couloir et pénètre dans la salle de travail, inondée de lumière.

Du trou béant de ma mémoire la vérité se fera jour.

Un vent brûlant se lève, siffle et halète entre les murs de Lone, nue, dans les douleurs perdant les eaux par tous ses entrejambes. Le soleil monte dans le ciel au-dessus de la grande cité, ouvrant sur ses dents de flamme sa bouche-brasier, pour dévorer les humains fatigués qui marchent avec peine dans l’eau des rues chaque jour plus haute, plus sale, plus ensanglantée.

Des cris se perdent entre les murs, des corps d’hommes et surtout de femmes et d’enfants tombent, le sang coule : les sacrifiés sont décapités, on fait rôtir leur tête, déguste à la coque leur cerveau, et dans des marmites, où huit jours plus tôt seulement on cuisinait d’aimables repas pour collectivités, des corps humains sont longuement bouillis avant d’être démembrés et mangés jusqu’aux os – des os que la cuisson a parfaitement polis, à la profonde satisfaction de leurs consommateurs – l’Humain ayant été de toute éternité celui qui a voulu polir le monde : polir la pierre, polir les cailloux, polir le bois, polir les os, polir son sexe, polir l’univers et le soi si pleins d’adverses aspérités.

L’Histoire, ce serpent que l’Homme a tenu dans sa main comme son sexe, volontariste et excité, lui file entre les doigts et s’en va, égarée dans les eaux, d’un muscle puissant se retournant sur elle-même, se mordre la queue, se l’enfoncer dans la gorge, et dans un dernier hoquet s’avaler tout entière, et disparaître.

Implosant, aspirant la Matière dans l’étroit fourreau du Temps.

Lone est bleue, bleue et bleue comme le sang de ma veine éclatée.

La mort et la folie, millions d’yeux sans paupières, du fond des eaux remontent.

C’est un crime contre l’humanité.

Nous avons le droit de nous défendre.

La population se terre dans le noir absolu.

Une nouvelle épuration ethnique.

Ceci, dit-elle, sera mon dernier mot, car vous m’avez brisée

empoisonnée avec votre sang aigre mes visions

Voyez !

J’ai sucé vos cervelles, enfanté vos démons

vous m’avez fait morte vivante

jouir et balancer mon corps

mon sexe ouvert sur vos mâchoires

Lèche !

Vous êtes mes chiens, mes chiennes

vous m’avez muselée

je parle par mon cul posé sur votre gueule Lèche !

Je marche

dans l’eau jusqu’aux hanches

vos yeux roulent entre mes jambes vous m’excitez je vais

voler vos enfants.

Manif de morts : « Laissez-les vivre ! »

J’ai vu dans ma tête

les mots du grand n’importe quoi

se faire du coude et s’éclater

J’ai un nouveau slogan : « Laissez-les pendre ! »

(vos bites). Ainsi plus de problème.

Je suis la Dévoreuse, la Neuve, l’Exilée

La reine enténébrée à la bouche rougie :

Toi, Sammaël, mon hôte, sur ma vulve étoilée

Jette les soleils blancs de la mélancolie !

Quand José revient auprès de sa femme, il ne la reconnaît pas tant la douleur a déformé ses traits. Il a assisté à la naissance de leurs deux premiers enfants, et aussi à celle de son fils aîné, qu’il a eu avec une autre femme, mais il n’a jamais vu une telle métamorphose. Anna est couchée sur le dos, il comprend tout de suite qu’on ne lui a pas posé de péridurale.

Quand il lui prend la main et se penche vers son visage en sueur, il ne voit passer dans ses yeux cernés de bleu qu’un appel au secours désespéré. Oh, mon Dieu, mon Dieu, pense-t-il.

— Vous êtes toute seule ? demande-t-il à la sage-femme affairée à installer la ceinture pour le monitoring autour du ventre distendu. Où est l’anesthésiste ? Et le docteur ? Il lui faut un docteur !

La sage-femme, une matrone aux cheveux gris, d’un seul coup arrache les boutons de sa blouse collée à sa peau par la sueur, l’enlève, s’en essuie le visage et le torse, la jette derrière elle et dit :

— Putain de panne de climatisation ! Allez en chercher un !

José serre un peu plus fort la main d’Anna, prononce dans ses yeux hagards quelques mots rassurants, et s’en va en essayant de dominer le tremblement de ses jambes. Il court, court au bout du couloir, aperçoit un type en slip, crie. Le type est docteur, il se met à courir aussi.

Quand ils entrent dans la salle de travail, une tête et une épaule sont sorties de la vulve dilatée. La sage-femme fait tourner l’enfant, et il finit de sortir d’un seul coup. Il crie, c’est une fille, une magnifique petite fille aux cheveux noirs et au teint mat.

La sage-femme la pose un instant sur la poitrine d’Anna, qui trouve à peine la force de la regarder, la caresser, lui sourire, avant de détourner la tête et de se remettre à gémir.

La sage-femme emporte l’enfant, le docteur consulte le monitoring et dit :

— Ça va aller vite, maintenant. Tout ira bien.

Les contractions ont déjà repris, entre chacune Anna répète obstinément :

— Non, non ! Je veux plus ! J’en ai marre !

— Vous n’avez quand même pas l’intention de le garder ? dit le médecin sur le ton de la plaisanterie.

Mais son visage est inquiet.

— Poussez, maintenant ! crie-t-il. Allez ! Poussez ! (Ha ! fait Anna.) Poussez ! (Ha !) Poussez ! (Ha !) Stop ! C’est bien. Reprenez votre souffle. On va recommencer. Allez, courage, il va falloir pousser plus fort que ça… Poussez ! (Ha !) Poussez ! (Ha !) Poussez ! (Haa !) Poussez ! (Haaa !) Stop ! Bon. Je sais que vous êtes fatiguée, mais il faut pousser davantage. Inspirez bien… On y va ! Poussez ! (Ha !) Poussez ! (Han !) Poussez ! (Haa !) Poussez ! (Haaa !) Stop. On y est presque. Vous voyez, ça va beaucoup plus vite que la première fois. Allez, le bébé ne peut pas trop attendre maintenant. Poussez ! (Haaa !) Poussez ! (Haaa !) Poussez ! (Haaa !) Poussez ! (Haaa !) Stop !

Anna s’est à peine rendu compte que les enfants naissaient. Le deuxième comme la première. La douleur l’avait expulsée d’elle-même.

Elle est maintenant dans une chambre sombre, José est assis sur son lit, elle regarde autour d’elle, demande où sont leurs bébés, elle veut ses bébés. Il dit de ne pas s’inquiéter, tout va bien, on va les amener. Je n’ai pas assisté à la naissance de mes bébés, je ne les connais pas, pense-t-elle. Elle ferme les yeux, elle ne veut rien voir tant qu’ils ne sont pas là.

En slip et en soutien-gorge (comme la plupart des infirmières), Lilith ouvre la porte, pousse l’un après l’autre les deux berceaux à roulettes, un de chaque côté du lit.

— Vous avez de la chance, ils sont magnifiques, dit-elle.

Il fait si chaud, ils leur ont mis juste une couche et un bracelet d’identification autour du poignet. Ils dorment.

Anna et José contemplent leurs bébés. Un de chaque côté du lit, comme pour protéger leurs parents.

Même endormis, ils sont si vivants. Leur petit corps replié sur lui-même, leurs petits poings fermés, leurs petits yeux bien clos. Deux concentrés de vie qui ne se laisseront pas abattre.

José s’en va. Elle aime tant ses bébés qu’elle a envie de pleurer. Elle ne veut pas dormir, elle sent qu’elle doit les regarder jusqu’au bout. Elle aurait tant aimé les prendre dans ses bras ! Son corps est orphelin d’eux, elle a mal au ventre.

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