Lilith

Alina Reyes · Chapitre 12 sur 29

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Lilith

L’ange noir

 

Si souvent les femmes ont cette ruse de se poser en victimes. Pleureuses, profil bas – sempiternel masochisme qui n’est qu’un piège pour se faire assaillir, saillir, et pendant la saillie tenter de dévorer leur imbécile proie.

Lilith donne et prend, dans le refus de cette immémoriale et réciproque mutilation, dans le mépris des rapports de forces en tout genre qui tant obsèdent les humains.

J’ai besoin d’avoir une vie sexuelle approfondie, pour la comprendre. Chaque jour je creuse, mineur solitaire, je creuse dans mon corps à l’aide du corps de l’homme.

Ouvrez les yeux, femmes ! Ouvrez les cuisses ! Cessez d’être hypocrites, masochistes, apeurées, étouffantes !

Ne sentez-vous pas votre pouvoir ? Prenez-le au grand jour, calmement, royalement, et non dans l’hystérie de l’ombre et des coulisses où vous vous êtes toujours maintenues !

Tuez votre mère !

Piétinez sans pitié tout ce qui demeure en elle de la femelle soumise, effarouchée, castratrice ! Une fois ce massacre achevé, alors vous pourrez l’aimer.

Tuez votre père !

Lui qui vous donna son nom, et de quel droit ? Jetez son nom aux orties, jetez aux orties le nom de tous les hommes qui voudront vous donner leur nom !

Quand vous n’aurez plus de nom, quand vous n’aurez plus ni père ni mère, alors seulement vous pourrez aimer.

Coupez tous les cordons !

Cessez d’être les sangsues de vos fils et de vos filles ! Cessez d’élever vos filles dans l’attente du prince charmant !

Cessez de leur jeter ce funeste charme qui paralyse les femmes !

Au moins ai-je ce rite. Chaque soir, ce rendez-vous avec Gilles. La longue et profonde fellation. J’ignore la qualité des hommes que je trouverai pour la suite de la soirée, mais au moins ai-je la certitude de m’abreuver paisiblement à son sexe, à chaque tombée de la nuit.

Cette fellation rituelle, comme une lumière allumée pour pouvoir traverser les ténèbres.

Depuis que nous l’avons instaurée, je me lève chaque matin d’un pied léger – quel qu’ait été le reste de la nuit.

L’homme au pouvoir, la femme dans le décor.

Combien de temps encore ? Je ne me battrai pas contre les hommes. Je les aime. Je me battrai pour eux, pour moi, contre moi-même. Pour qu’ils me rentrent dedans.

En sortant du travail, à la nuit tombée, la bouche encore pleine de l’empreinte de Gilles, j’ai suivi un jeune homme, un long garçon très brun dont j’avais croisé le regard noir au pied de la tour. Il a tout de suite su, je pense, que je le voulais.

Il s’est mis à traverser le Jardin à grands pas, en empruntant des allées de plus en plus sombres. Il me fallut courir pour ne pas le perdre, courir en claudiquant. De temps en temps il se retournait vers moi – je ne voyais que ses yeux brûlants de défi dans l’obscurité –, sans ralentir, m’obligeant à le poursuivre.

Vers la fin, alors que retentissaient les sifflets des gardiens, car le Jardin fermait, et alors qu’il ne restait plus personne entre les arbres, que nous, il se mit à accélérer – et l’on n’entendit plus que nos deux respirations puissantes, essoufflées, le bruit de ses pas qui frappaient le sol vite et fort, le son boiteux de ma course, l’air qui remontait dans ma trachée, avec des râles d’agonie.

Il quitta l’allée, s’enfonça entre les arbres, s’arrêta debout au pied d’un grand pin. Épuisée, je me laissai tomber à genoux devant lui, tout en posant mes mains à plat sur son ventre, pour le plaquer dos contre l’écorce.

L’air était froid, mais nos deux corps suants dégageaient de la vapeur. Il n’y avait ni lune ni étoiles, nulle lumière ne filtrait de la voûte du pin, et je le voyais à peine, sinon grâce aux vagues lueurs renvoyées par quelques plaques de neige.

Je trouvai son sexe à travers son pantalon – il était raide –, posai la joue dessus, et me mis à lui parler.

— Nous sommes les vieux. Les humains anciens, animaux pourvus d’un corps qui leur sert à se reproduire et à s’entre-tuer. Voyant venir l’âge nouveau où nous ne serons plus ce que nous sommes.

— Les hommes, dit la voix grave au-dessus de moi. Acharnés à faire mal. Mais le mal n’existe pas davantage que le bien. Seuls existent la souffrance et le plaisir. Eux-mêmes simples effets de la volonté ou de la non-volonté. Toute sensation voulue s’exhale en plaisir ; toute sensation imposée marque les chairs au fer rouge de la douleur. C’est pourquoi tant de souffrances sont des plaisirs qui s’ignorent. Les hommes sont tellement acharnés à se faire mal.

— Nous ne saurions être victimes d’autre chose que du mal que les autres aiment s’infliger à eux-mêmes. Qui torture autrui cherche à se torturer soi-même, dis-je en défaisant chaque bouton de sa braguette.

Je pris le lourd instrument en bouche, puis le posai un instant sur le bord de mes lèvres, pour ajouter :

— Je cherche à dire vrai.

Nous ne prononçâmes plus un mot, jusqu’au moment où il me dit :

— Souviens-toi de moi ! Je suis Sammaël !

Aussitôt il éjacula en riant.

Je gardai tout, puis l’avalai, et recommençai.

Cette faim de la chair de l’autre… À la fin, comme toujours à la fin, le sperme jaillit dans ma bouche et son rire jaillit de sa gorge, comme de notre cœur le sang jaillit dans nos artères.

Nos corps étaient froids, maintenant. Le garçon arrêta de rire, m’aida à me relever et me serra contre lui, pour nous réchauffer. Je voyais à peine son visage à cause de l’obscurité, et parce que j’étais fascinée par l’éclat diabolique de ses yeux. Je me sentis soudain extrêmement intimidée.

— Je t’aime, Sammaël, dis-je en moi-même – sachant qu’il m’entendait.

Et je partis, pleine de honte à cause de ma claudication, pleine de plaisir et d’angoisse à cause de mon amour.

Cette nuit-là, je ne cherchai pas d’autre homme. Je marchai près d’une heure pour rentrer chez moi. Je souriais, je ne sentais plus la douleur dans ma hanche.

J’essayais de me souvenir des traits de Sammaël, mais je l’avais si peu vu ! Son allure, sa silhouette rappelaient celles de Giovanni, mais la grande différence c’étaient ses yeux, ses yeux qui trouaient la nuit, étincelaient comme jamais je n’avais vu étinceler des yeux humains.

Je me couchai et m’endormis dans l’odeur de mes amours avec les deux gros gays, qui imprégnait encore mon lit. Au milieu de la nuit, je fus réveillée par une voix grave, venant de la rue, qui prononçait des sons incompréhensibles, inquiétants. Je me levai, ouvris la fenêtre et les volets. Mais la voix s’était tue, et la rue était absolument déserte.

J’allai dans la cuisine, et écrivis :

L’épée des hommes va et vient dans la chair à aiguiser des femmes, et beaucoup sans le savoir appellent cela fouiller leur plaie.

Le sexe des hommes fend les femmes comme la lumière fend la nuit, en ajoutant de la beauté à la beauté, et beaucoup sans le savoir appellent cela crier dans le silence.

Lone la grande cité à tout instant frémit des fornications perpétrées dans ses forêts de murs, et la chaîne sans fin des fornications à tout instant remplit Lone d’étincelles, de jets et de cris entrecroisés, chaotique réseau de vies tout innervées de petites morts. Lone est un cœur, une chair, une peau hypersensible, hérissée d’orgasmes et de convulsions, un corps de putain sans cesse magnifié et souillé par les douleurs et les désirs humains.

Au début du pacte sans nom entre Gilles et moi, je n’avais pas toujours envie de m’y conformer, l’heure venue. La journée avait été fatigante, j’avais du souci, du travail encore en attente… Seulement il restait là, immobile, sans rien demander, appuyé à la fenêtre. Juste déboutonné, prêt.

Cette sorte de supplique muette, qui était aussi un ordre, me révoltait parfois. Qui es-tu, toi, pour me vouloir ainsi liée ? Je serrais les mâchoires, prise d’envie de le tuer. Je le faisais attendre, le temps de retrouver mon intégrité, redevenir maîtresse de moi-même, souveraine, détachée.

Et peu à peu, alors même que je croyais ne plus y penser, être préoccupée par autre chose, le désir s’ancrait dans mon corps, s’y installait et s’y développait comme un alien muet, incontrôlable, jusqu’à prendre toute la place et me contraindre à appeler l’homme ou à aller le rejoindre, pour me remplir la bouche. Et plus les jours passaient, plus le besoin de ce sexe disponible me devenait impérieux et urgent.

Ensuite, je devenais comme les alcooliques et les drogués : ayant commencé à boire, il fallait que je continue – il me fallait ma dose. En quête de bites à sucer, j’écumais les bars de Baby. Avec de plus en plus d’efficacité, et de plus en plus loin dans la nuit.

Je n’avais plus du tout besoin de dîner, et de moins en moins besoin de dormir. Je me faisais l’effet d’une ultra-vivante dans un monde de comateux que j’essayais de réveiller, ramener quelques instants à la vie par un orgasme inattendu et surprenant. Mais bien sûr Baby aussitôt me reprenait mes conquêtes, les avalant bien plus profondément et durablement que je n’aurais pu le faire.

Lone, putain déloyale, je te ferai la peau.

Ainsi donc j’étais un trou, une soif, une glotte. J’étais ma propre grotte, au fond de laquelle dormait ma sépulture, que j’arrosais de sperme. Abritant mes os, mes restes, mon corps. Qui un jour sortirait de moi, pour me baiser.

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