Lilith

Alina Reyes · Chapitre 2 sur 29

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Lilith

Le hammam

 

Trois femmes voilées faisaient la queue dans l’entrée sombre, étroite et humide du hammam. Elles se retournèrent à mon arrivée, mais me regardèrent à peine. Derrière une petite table se tenait assise une très vieille femme, à visage découvert, chargée de la caisse.

Je la contemplai avidement. Le réduit n’était éclairé que par une faible ampoule jaune dépassant d’un mur écaillé, et il m’était difficile de distinguer suffisamment ses traits pour pouvoir identifier avec assurance la femme encore jeune qui occupait cette même place, quarante ans plus tôt.

J’étais alors âgée d’une dizaine d’années, et je venais ici deux fois par semaine, en compagnie de ma mère, dont j’étais le dernier enfant, et qui avait l’âge que j’ai aujourd’hui. Nous restions là pendant des heures, nous lavant mutuellement et échangeant toutes sortes de rires et potins avec les autres femmes et filles du voisinage.

À cette époque, la zone 4 portait encore un vrai nom, Kalem. Malgré la pauvreté on s’y montrait plutôt souriant. Peinant sur les tâches du quotidien, mais aussi sachant prendre le temps de jouir de ses plus menus plaisirs. Les gens de Lone alors, Lone la déjà surexcitée, venaient à Kalem pour y trouver cette chose unique, cette paix qui était aussi une liberté secrète, une liberté devenue tellement rare dans la capitale proclamée de toutes les libertés.

Et puis s’était radicalisée cette longue guerre sans nom, force économique de Lone contre force démographique de sa périphérie, guerre des capitaux contre les humains, et toutes les banlieues de Lone, débaptisées, avaient changé de statut, devenant des zones numérotées et fermées par des frontières quasiment infranchissables pour qui ne venait pas de Lone, c’est-à-dire pour qui n’appartenait pas au camp de la puissance économique.

Ensuite, à l’intérieur des zones, s’étaient développées d’autres guerres, guerres civiles, ethniques ou guerres de religion, si complexes que nul ne savait en situer clairement les protagonistes et que personne n’y comprenait rien, sinon qu’elles préfiguraient atrocement la victoire définitive et générale des puissances de mort sur les puissances de vie. En cette fin de millénaire, Lone cernée par la terreur attendait, hystérique, son heure. L’heure de tomber tout entière dans le règne absolu de la mort.

Quand mon tour fut venu de payer mon entrée, je tendis une carte de crédit. La vieille la refusa d’un geste méprisant. Je m’excusai, désemparée. Je demandai s’il y avait un distributeur de billets dans le coin, et elle fit semblant de ne pas comprendre, pour ne pas répondre.

Elle se montrait délibérément hostile et, tandis qu’en parlant je continuai à fouiller ma mémoire pour retrouver sur son visage les traits de la caissière d’autrefois, je renonçai à me présenter et à lui demander si elle était bien celle que j’avais connue à cette même place, dans mon enfance.

Et puis soudain, alors que je reculais d’un pas, dépitée de ne pouvoir entrer, pour la première fois, savourant sa victoire, elle me fixa dans les yeux, de ce même regard perçant et redoutable qu’elle avait autrefois – et je la reconnus.

Je ne m’appelle pas Lilith. Je suis en train de devenir Lilith.

Nous sommes tous les deux égaux, disait-elle à Adam, puisque nous venons de la terre. Là-dessus, ils se disputèrent tous deux et Lilith, qui était en colère, prononça le nom de Dieu et s’enfuit pour commencer une carrière démoniaque.

… Femme lubrique et perverse, la « Prostituée » responsable de tous les maux qui s’abattent sur l’humanité… décide de pervertir la race des hommes jusqu’à la parcelle de lumière qu’ils portent en eux. Telle est la chute.

C’était à cause de cette vieille que j’avais décidé de me faire appeler Lilith : comme elle, du temps où elle était encore une séductrice envoûtante, une femme à part qui faisait rêver ou cauchemarder les hommes et les femmes du quartier. Comment l’avais-je oubliée ? Pour obtenir d’elle ce qu’elle me refusait, il me fallait de l’aide. Je me retournai et souris à une ravissante jeune fille qui venait d’entrer.

— Merci, dit Lilith.

La jeune fille récupéra sa monnaie, sourit encore. Lèvres charnues, pommettes hautes, les yeux noirs taillés en amande, l’ovale parfait du visage souligné par un foulard bleu nuit, elle était extrêmement belle, rayonnante.

— C’est vous qui m’inviterez la prochaine fois, plaisanta-t-elle. Je m’appelle Sally. C’est la première fois que vous venez ici ? Venez, je vais vous guider.

Les lieux n’avaient pas changé, ils s’étaient seulement délabrés. La première salle était comme toujours pleine de femmes occupées à se déshabiller, ou à se rhabiller. Lilith et Sally se mirent entièrement nues, puis confièrent leurs sacs et effets au vestiaire, avant de passer dans la deuxième, puis dans la troisième salle, la plus chaude.

La pièce était plus petite que dans son souvenir. Sur les bancs, tout le long des murs, dans une débauche de chairs généreuses et alanguies, les femmes nues étaient serrées les unes contre les autres, se livrant à d’interminables toilettes, frottant tour à tour leur propre corps et celui de leur voisine, seins, ventres, cuisses, chairs blanchies par la buée et les lavages répétés, peaux pleines, souples, gorgées d’humidité. Le sol était comme autrefois couvert de seaux en caoutchouc noirs, dans lesquels il fallait faire provision d’eau.

Lilith et Sally trouvèrent une place sur un banc, et la jeune fille, par hospitalité refusant l’aide de Lilith, partit remplir des seaux. Lilith la regarda s’éloigner, son long corps étrangement menu parmi ceux de toutes ces femmes souvent opulentes, magnifiquement belles dans leur nudité sans complexe, avec leurs gros seins lourds et leur ventre rond. Seules les plus jeunes avaient encore le ventre plat et l’allure élancée. Ensuite, les femmes laissaient la vie épanouir leur corps dans toute sa plénitude féminine.

Les unes contre les autres, leurs chairs épanouies et impudiques semblaient ne plus faire qu’un seul corps, lové dans le plaisir et la chaleur comme ces nœuds de serpents enroulés sous le soleil qu’on trouvait autrefois au fond des terrains vagues de Kalem.

Gagnée par la douceur de cette promiscuité sereine, Lilith sentit son corps se détendre, communier avec tous les autres par la buée qui l’envahissait, chargée de tous leurs fluides. Nue, elle redevenait l’enfant qu’elle avait été, innocente et pleine de vie, une boule de chair sensuelle et heureuse.

Il y a une vie que nous ne vivons pas, pensa-t-elle. C’est notre vie réelle : nue. Venus au monde riches de notre nudité, nous la perdons aussitôt – et c’est sans doute le premier malheur qui s’abat sur nous. Je ne suis jamais aussi bien dans ma peau que nue. Peu m’importent alors les marques de fatigue de mon corps. Nu, et heureux de l’être, n’importe quel corps est beau.

Elle sourit à sa jeune amie, qui déposait à ses pieds deux derniers seaux d’eau.

— Laisse-moi faire, dit Sally.

Elle avait de longues jambes, des cuisses à la fois fines et dodues, un ravissant derrière rebondi, les reins cambrés, un petit pubis noir et frisé, des hanches étroites, la taille fine, des seins tout neufs, haut perchés, la peau brune, souple et lisse.

Assise contre moi, Sally imprégna d’un savon gélatineux un filet mouillé et ramené en boule, dont elle commença à frotter ma nuque. Longuement, minutieusement, elle le fit mousser sur tout mon corps, par mouvements tournants et énergiques, en descendant d’abord le long de mon dos, puis de face, dans le cou, la poitrine, le ventre, les cuisses, les mollets, les pieds, explorant avec soin chaque millimètre de peau. Puis elle me tendit le filet, afin que je me lave moi-même, entre les jambes.

À la fois mousseux et un peu rugueux, le filet pénétrait la peau de sensations voluptueuses. C’est comme ça que j’avais découvert le plaisir, la première fois. En m’attardant un peu trop à ma toilette intime, dans ce hammam où depuis toute petite la nudité et les caresses de la toilette me paraissaient la condition et les gestes les plus délicieux, les plus naturels et les plus innocents du monde.

Je me levai, écartai légèrement les jambes et, tout en contemplant autour de moi les femmes abandonnées à leur plaisir commun, occupées à se frotter elles-mêmes ou les unes les autres, dans leur nudité originelle, baignée d’odeurs féminines diluées dans l’air chaud et lourd, j’entrepris d’achever tranquillement ma toilette. Le contact du filet me fit tout de suite ressentir la morsure du plaisir. Mes jambes commencèrent à ployer sous l’émotion, et je me laissai tomber assise sur le banc.

— Ça y est ? demanda Sally.

Et saisissant un seau plein d’eau, elle me le versa sur la tête, me rinçant tout entière.

Je lui proposai de l’aider à mon tour pour sa toilette, mais elle venait de retrouver une amie, et elle me dit qu’elle allait s’arranger avec elle. Mon cœur battait à tout rompre, à cause de l’excessive chaleur de cette troisième salle, et du trouble qui m’y avait saisie. Je me rendis dans la deuxième salle, moins chaude, pour y prendre un peu de repos.

Là aussi, de nombreuses femmes se lavaient et bavardaient joyeusement. La plupart avaient comme moi les seins lourds et la taille épaisse, mais alors qu’habillées leur silhouette empâtée ne devait pas leur donner très fière allure, elles étaient là, dans l’évidence de leur nudité, toutes plus belles les unes que les autres.

Cette splendeur, pensa Lilith, qui n’est autre que celle de la pleine acceptation de soi. Et elle pensa aussi à son propre corps, qu’elle continuait d’aimer malgré ses défauts grandissants, et qu’elle allait poutant faire mutiler. Parce que l’heure était venue de devenir enfin celle dont elle avait emprunté le nom. Lilith. Maintenant seulement elle saurait lui donner vie. Avec la détermination et l’expérience de la femme mûre, et le corps de jeune fille qu’elle allait se faire fabriquer.

Je retournai dans la troisième salle parachever ma toilette, laver mes cheveux, me savonner encore au gant rugueux, selon l’usage, afin de débarrasser la peau de toutes ses cellules mortes et de sortir du hammam aussi neuve et soyeuse qu’après une mue.

Sally tenait absolument à ce que son frère me raccompagnât. Elle me prêta un foulard afin que je pusse sortir du hammam sans trop me faire remarquer, et en compagnie de son amie nous allâmes à pied jusque chez elle, à quelques rues de là dans la ville moderne, à l’extérieur de la médina.

Les rues étaient faiblement éclairées, juste assez pour qu’on aperçût partout dans l’ombre les patrouilles de l’armée. Presque tous les petits commerces du quartier étaient fermés et les rares passants, comme nous, semblaient vouloir se fondre dans les murs, courant presque, courbés en silence dans la pénombre.

Sally et son amie habitaient un ensemble de HLM qui de nuit, mais peut-être aussi de jour, ressemblait à une ruine. Un troupeau de chèvres traversa l’étroit terrain vague et, pressé par un petit berger dont la hâte et les regards trahissaient l’inquiétude, disparut derrière un bâtiment.

De loin Sally reconnut Saïd, son frère, qui s’apprêtait à entrer dans l’immeuble. Elle courut le rejoindre (car il était interdit de crier, sous peine de provoquer l’alerte), lui exposa brièvement la situation. À son tour, il insista pour me ramener.

Il était aussi étonnamment beau que sa sœur, les yeux très doux, la même bouche charnue, et leur extrême gentillesse, qui contrastait tant avec l’état de guerre de leur zone, cette gentillesse des gens d’ici que j’avais bien connue des décennies plus tôt et qui était restée la même, m’interdisait de refuser leur offre.

Je voulus rendre son foulard à Sally, mais je dus le garder. J’eus l’impression qu’elle m’eût donné sa peau, si c’eût été possible. Non qu’elle se fût prise d’un amour exceptionnel ou immodéré pour moi, mais telle était simplement sa manière d’être avec les autres – une manière d’amour. J’ouvris mon sac, et à mon tour j’insistai pour lui faire don de mon flacon de parfum ; à son amie, j’offris mon poudrier.

Je les embrassai et leur donnai ma carte de visite, bien qu’elles n’eussent aucune chance de pouvoir se rendre à Lone – mais sait-on jamais ? D’une manière ou d’une autre, nous nous reverrions.

Nous nous séparâmes dans le noir, aussi tristes que si nous nous aimions de longue date. Bientôt il serait neuf heures du soir, l’heure où le sang peut couler, l’heure du couvre-feu. La peur était dans leurs yeux. La terreur que des hommes peuvent inspirer à d’autres hommes nous séparait bien plus efficacement que ne nous rapprochait notre envie d’amitié.

Saïd avait amené sa Mobylette et la faisait ronfler. En levant la jambe pour monter à califourchon derrière lui, je fis craquer la jupe étroite de mon tailleur, qui s’ouvrit jusqu’aux fesses dans le prolongement de la petite fente arrière. Je ris, pour oublier toute cette tension. Et m’accrochai à Saïd en le tenant par la taille. J’avais déjà trente ans de moins, et mille ans de plus.

Élohim créa les grands monstres marins, c’est-à-dire le Léviathan et sa compagne. Et tout individu vivant qui rampe. Il s’agit là de l’essence de la force de vie (haya) qui rampe aux quatre coins du monde. Et quelle est cette haya rampante ? Il convient de dire que c’est Lilith.

La nuit rampe. En elle rampent tous les animaux de la forêt.

Son sang est d’encre rouge. À l’heure où la nuit agonise, où Lone exhausted et lubrique encore se laisse tomber, joie perverse, dans la fin comme une fille à genoux devant un homme, Lilith plongée dans l’ombre de mon corps secoue les barreaux de mes os, Lilith veut sortir, voir le jour. Lilith veut sortir de moi par ma bouche, par mon sexe, par tous les trous de mon corps. Par mes veines.

Lilith veut ma peau, crever ma peau et s’écouler de moi avec mon sang – je me souviens d’un rêve où un interminable long serpent sortait de mon bras – je sais maintenant – c’était toi, Lilith – je le tirais et tirais, derrière sa tête, tout doucement pour ne pas le casser, ne pas en laisser dans mon corps un morceau qui repousserait…

Lilith lovée au fond de mes orbites siffle derrière mes paupières closes, cogne pour briser, monstre naissant, comme une coquille d’œuf ma boîte crânienne, et son bec insistant me troue et me fissure, dessinant un troisième œil au milieu de mon front, et l’auteur dévoré par son personnage n’est plus que le roi du monde, pauvre hère, fantôme, corps habité, glorieux de la gloire des anges déchus et jouissants, gloire des spectres et des camés, l’auteur jouit

— ayant toujours rêvé d’être à la fois morte et vive, morte errante pour être plus vivante encore, dévorante de vie, jouit

— de voir à l’endroit d’une grosse veine la tête du serpent crever sa peau, jouit

— de sentir le corps interminable du serpent commencer à coulisser dans son corps, et tremble

— de peur de casser la bête si fragile, la savoir à jamais repliée sous sa peau, poison jour après jour noircissant le profond de ses chairs, ne sachant pas

— comment s’y prendre, comment tirer la bête d’elle…

Lilith, mon âme serpentine, ennemie que la quiero, aide-moi à t’extirper de moi !

Ils attendent la bête, dit Agustin, ils attendent qu’elle sorte. Ils viennent tous les soirs, depuis toujours ; ils passent la nuit ici, et dans les tentes ils ont leurs couteaux. Ils attendent depuis que le temple existe. Quand elle sortira, ils la tueront et ils la mangeront, et alors le monde sera guéri : mais la bête ne sortira jamais.

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