Lilith

Alina Reyes · Chapitre 6 sur 29

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Lilith

Le travesti

 

Le jour commençait à poindre, encore un misérable jour de novembre. Appuyée à la fenêtre, elle regarda la nuit virer péniblement au gris dans la cour intérieure. Une morne lumière s’installa, réussissant presque à effacer la couleur brique des murs, et annonçant une nouvelle journée désolante. Qu’importe ! Elle se sentait assez pleine de vie, de feu et de sang pour toute une ville ! Elle retourna se coucher, la tête traversée de sauvages vents de joie.

Plusieurs nuits de suite, Lilith épia le couple. Avant même d’arriver sous leur fenêtre, l’odeur des feuilles mortes qui commençaient à s’enfoncer dans le terrain meuble, leur craquement mouillé sous ses pieds, l’obligation de discrétion où elle se trouvait, la plongeaient dans une douce excitation, assez semblable à celle qu’elle eût éprouvée en se rendant sur une tombe.

Pendant cette période, un brouillard dense nuit et jour enveloppa toute chose, comme si Lone et les zones s’étaient liguées pour dissimuler Lilith, cette Lilith monstrueuse, claudicante et boursouflée qui sortait de chez elle à la nuit tombée et ne revenait dans son quartier des boucheries qu’au plus profond de la nuit, à l’heure où les enseignes discrètes des clubs brillaient d’une lumière trouble, où devenaient troubles aussi les yeux des travestis maigres et gigantesques qui arpentaient les trottoirs à grands écarts des ciseaux de leurs jambes osseuses perchées sur des talons aiguilles ou compensés démesurément hauts.

Au retour de sa quatrième sortie, excitée par le spectacle que lui avaient offert Rudolf et Viola, Lilith s’approcha de l’un de ces grands insectes nocturnes et lui demanda s’il accepterait d’être sucé. Avec un long et profondément dédaigneux battement de faux cils, le travesti refusa. Les pipes, c’était lui qui les faisait.

Ses seins de silicone emplissaient son T-shirt transparent, sa petite jupe très courte ne cachait pas les jarretelles qui retenaient ses bas noirs. Il se tenait appuyé contre un réverbère, devant un mur de briques rouges où était peint en grandes lettres noires : DÉFENSE D’AFFICHER. Lilith essaya de le rhabiller mentalement en homme et de voir son visage viril sous le maquillage.

— Pour cent dols, accepterais-tu que je te touche, seulement ? insista-t-elle avec douceur.

Ils firent affaire.

Le travesti la conduisit dans un immeuble proche. Il travaillait sans lumière, sous la cage d’escalier. En tâtonnant dans la pénombre, leurs pieds heurtaient divers objets, canettes et certainement seringues, préservatifs usagés.

Lilith commença à explorer des doigts le corps du géant maigre. Ses épaules et ses bras nus, épilés, étaient musclés, plus durs que sa poitrine fabriquée. C’était une sensation étrange de toucher à la fois ces rondeurs féminines et cette musculature masculine. Quand elle lui massa les seins, le garçon se trémoussa et gémit comme une fille échauffée, et Lilith se demanda si le plaisir qu’il affichait était purement professionnel et simulé, ou bien s’il ressentait réellement quelque chose, ou encore si son imaginaire était stimulé par le fait d’être tripoté comme une femme.

Les mains de Lilith descendirent sur le ventre mince et dur, puis le long des jambes fines gainées de nylon et enfin, lentement, revinrent par l’intérieur des cuisses, entre les jarretelles tendues. Où elles découvrirent un joli paquet de chair légèrement gonflée.

— Vraiment tu ne veux pas ? souffla Lilith en manipulant d’une part les seins du garçon, de l’autre ses parties génitales peut-être un peu atrophiées mais en parfait état de marche.

Et, sans attendre de réponse, elle engouffra sa tête sous la jupe, écarta la culotte et engloutit la bite chaude dans sa bouche, entre ses lèvres encore tuméfiées. Vivement, elle se mit à aspirer le gland.

— Serpent ! dit le garçon en la repoussant avec colère.

Assise par terre dans l’ombre où elle était tombée, Lilith plongea les mains entre ses cuisses mouillées, et dans l’instant se fit jouir, en poussant un han ! de satisfaction.

— Pardon, dit-elle en se relevant, confuse d’avoir trahi la confiance du jeune homme.

— Oh, ça va, fit-il. J’suis pas une gouine, c’est tout. Ils retournèrent ensemble dans la rue.

— Ça m’a beaucoup plu. Tu es très belle, lui dit Lilith en le quittant.

Sans lui accorder un regard, il poursuivit son chemin, fier et lointain.

Plus jamais je n’essaierai d’abuser d’un homme, se promit Lilith. Je ne les prendrai que s’ils viennent délibérément à moi.

Elle se sentait son frère, sa sœur. Elle aurait voulu lui prendre la main, pour qu’il ait moins peur, dans la vie. Bien sûr qu’il avait peur et hâte de mourir, même s’il crânait. Comme les autres.

À chaque fois qu’ils venaient de faire l’amour, Rudolf s’enfuyait dans la salle de bains, et Viola se caressait frénétiquement, jetant des coups d’œil vers la porte, craignant vraisemblablement d’être surprise. Chacune de ces huit nuits où elle les épia, même les deux fois où ils rentrèrent très tard, et où elle dut les attendre pendant des heures, ils baisèrent avant de s’endormir.

Du temps où Lilith vivait avec lui, c’était la même chose : tous les soirs, avant ou après brossage des dents, exercice conjugal. Et aujourd’hui, le plus édifiant pour Lilith était de constater qu’il faisait l’amour à Viola exactement de la même façon qu’il le lui avait fait, à elle. Elle ne lui inspirait rien de plus – ni rien de moins.

Vues de la fenêtre, leurs positions avaient la froide obscénité de celles qu’on peut admirer dans les films pornos. À force de déjà-vu, et malgré leur crudité, leurs accouplements devenaient aussi décevants qu’excitants. D’ailleurs il était clair que malgré ses démonstrations hystériques Viola n’y trouvait pas son compte – et Rudolf pas tout à fait non plus sans doute. Postures et impostures…

Nuit après nuit, Lilith comprit et renforça sa conviction que, comme tant d’autres hommes, Rudolf ne serait jamais vraiment heureux sexuellement. Car la femme qui saurait lui donner ce dont il avait besoin, cette femme-là, il l’éviterait toujours. Préférant multiplier les conquêtes et répéter toujours les mêmes gestes insignifiants mais rassurants, ces gestes tellement conformes au modèle de l’homme viril et indépendant gravé dans son esprit comme un idéal.

Ce que veut vraiment la femme que tu baises, tu ne tiens pas à le savoir, n’est-ce pas ? Tu t’es éloigné de moi juste avant que je ne devienne dangereuse pour toi – juste avant que je ne commence à vouloir te forcer à aller plus loin en moi – et en toi.

Et pourtant c’est la vie même, écrit encore Lilith dans sa cuisine, ne pouvant pas dormir. Ces pénétrations, halètements, éjaculations, satisfactions, insatisfactions, tristesses. Toutes ces hâtes de jouir, avant la fin. Heureusement, terriblement, la fin fait partie du programme.

Mon désespoir de comprendre. Ces flux de désir absurde, sous mes yeux et dans mon propre corps. Et le dernier (le premier ?) de tous, celui de mourir. Enfin. La promesse de paix. Et la rage de disparaître sans avoir rien su. Tout manqué. Laissé sans réponse toutes les questions.

Le temps déroule son ellipse, je suis la lune noire dont la projection blanche attire les humeurs de la terre.

Je n’ai pas de fantasmes, je n’ai que des envies subites.

Mon corps est un trou où je pourrais à chaque instant sombrer, m’enroulant sur moi-même jusqu’à disparaître au cœur de ma propre spirale, trou noir, boulimique, friand de perdition, mon corps est cet ogre de mort où je m’abîme à chaque instant, et plus profondément à l’instant de l’orgasme, à chaque instant ressuscité par la pensée, la sensation exacerbée, le cordage de mes veines dures de sang frais qui me maintient de l’autre côté de la barrière, me sauvant de la chute définitive.

Mon corps : ma menace et mon rempart.

Il semble qu’elle n’ait plus besoin de sommeil. Tous les matins elle s’endort juste après l’aube, et seulement pour une heure ou deux. Trop de désirs la tourmentent, l’envie de se servir de son nouveau corps, l’envie de l’oublier et de retrouver sa vie d’avant, son environnement habituel, son travail quotidien.

Elle se lève, se couche plusieurs fois, déversant sur le papier les flux qui la débordent, essayant de faire apparaître une cohérence dans ses pulsions, de trouver une voie dans l’enchevêtrement de ses pensées, de ses aspirations.

Déjà le Museum me manque. Ce lieu où la vie et la mort s’épousent. Arbres et plantes du Jardin, animaux vivants ou naturalisés, ossuaires disséminés dans les divers départements et établissements comme autant de signes de piste, objets de tous les âges et de toutes les civilisations, témoins de la diversité, de l’inventivité et de l’unité humaines, insectes, herbiers, pierres et minéraux par milliers, météorites… Une arche de Noé, qui nous donne l’illusion de sauver notre monde du permanent déluge de l’Histoire.

Et tandis que, nymphe tapie dans son cocon de brume et de nuit, pendant des heures j’épie à la fenêtre de mon ancienne maison les accouplements d’un homme et d’une femme, peu à peu je sens pousser les ailes de mon corps, céder la carapace, pénétrer en moi la lumière, et venir le moment où je vais pouvoir m’étirer, sortir à visage découvert et arpenter amoureusement le Jardin dénudé et rougi par l’automne. Le ciel afflue dans mes veines comme un lait nourricier et bleu.

Le Museum que je gouverne est le Livre qu’à chaque instant de ma vie j’écris (la vie torrentueuse qui s’écoule de moi), ma tentative d’embrasser le monde qui m’est échu, avec lequel je couche et me bats, de l’embrasser, sachant l’entreprise perdue d’avance, néanmoins avec enthousiasme et précision, en m’appliquant à le faire jouir pour jouir à mon tour de notre joie.

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