Lilith

Alina Reyes · Chapitre 16 sur 29

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Lilith

La chienne

 

 

Des visages blêmes et des yeux rougis par les lumières électriques peu à peu descendent dans les couloirs et se répandent sur les quais, où les corps s’arrêtent et ne bougent plus, blocs de chair téléguidés par la nécessité. L’odeur de fer des entrailles de la ville entre dans les cerveaux. Dans la fosse, des souris trottinent sur le ballast, grises sur fond gris, disparaissant entre les rails. Du fond du boyau noir monte le grondement du premier métro.

La grosse chenille illuminée s’arrête, ouvre ses portes où les corps aussitôt s’engouffrent, et les emporte. Dans la deuxième voiture, où chacun a trouvé une place assise, seul un homme a préféré rester debout contre une barre métallique à laquelle il se tient de la main droite. Sur le bras gauche il porte, à la manière d’une femme, un gros sac à main semblable à une vieille sacoche de médecin. Il ne s’en rend pas compte mais goutte à goutte, lentement, du sang tombe du fond de son sac à ses pieds, où il laisse sur le sol jaune de belles taches rouges.

Mais qui le voit ? Qui supporte de voir le sang du malheur ?

Le visage de l’homme n’exprime rien, rien d’autre que l’absence de soi lisible sur tous les autres visages emportés par le métro. Seuls dans la sacoche deux seins et un pubis de femme, fraîchement et parfaitement découpés, seront tout à l’heure capables de rendre la vie et le plaisir à l’homme qui les emporte.

Le père lève la main au-dessus du petit garçon et crie : « Fumier ! fumier ! » La mère pleure, le supplie de ne pas dire ce mot-là à un si jeune enfant. Son bébé, son corps. L’enfant se recroqueville, hurle de peur et de refus. Il est si désarmé entre leurs mains. Son corps n’est bon qu’à engraisser la terre. Il ne s’appartient pas. Il est mort, pour la vie.

Il fait jour quand Lilith rentre chez elle. Le répondeur affiche de nombreux messages, qu’elle n’écoute pas. Elle soigne ses blessures, se change et repart. Apparemment dans la cage ils n’ont rien entendu. Sans doute sont-ils épuisés et dorment-ils profondément. Quoi qu’il en soit, elle ne veut pas le savoir, pour l’instant.

Il semble qu’au Museum on se soit beaucoup inquiété de son absence, la veille. Gilles se lève brusquement à son arrivée, regarde sa bouche tuméfiée. Elle lui fait signe de se calmer et lui demande de la rejoindre dans son bureau, pour faire le point. Cet homme ne lui inspire plus aucun désir, et c’est tant mieux. Elle n’a plus qu’une envie : se remettre au travail.

De la raie des fesses au pubis ses chairs mâchées, irritées, lui rendent pénible la position assise. Sa mâchoire est encore endolorie, particulièrement à l’articulation droite. Elle reste aussi laconique que possible, parce que parler peu suffit, et parce qu’elle préfère éviter d’ouvrir la bouche.

Ce qui bouleverse tant Gilles, c’est bien moins les lèvres tuméfiées de Lilith que le fait qu’elle a raté la veille un rendez-vous avec le maire. À cause de ça, il semble que le monde soit tout près de s’écrouler.

Le mal que je peux ressentir dans ma chair me fait horreur. Je hais la douleur, mais la ville entière me harcèle et me harponne, plantant partout dans mes chairs les crochets de la douleur des hommes.

— Si l’Homme était enfermé, j’irais le voir, dit-elle, comme on va voir les autres animaux en cage.

Et elle partit le voir. Car l’Homme était bel et bien enfermé.

À travers les murs de la ville, je vois : la solitude et la misère. Et l’enragée activité sexuelle des humains. J’aime cette époque, car elle est enragée de sexe comme d’un rêve à jamais perdu.

Je vois tomber la neige dans une forêt profonde, et les corbeaux en croassant tracer de noires lignes entre les sapins.

Je vois la grande Nature dont nous nous sommes bannis.

Je vois la nuit se coucher sur cette forêt, la pénétrer, je sens les arbres et le ciel échanger leurs vastes et délicates caresses, et je m’en vais, chouette effraie, veiller de mes yeux ronds sur le cœur de la vie.

Je vois les tours de toute leur vigueur s’enfoncer dans le ciel. Fuck the sky.

Je vois à l’intérieur des tours la fourmilière humaine démangée de pulsions et abrutie d’oubli. Scrape the sky, grande fornicatrice.

L’absence creuse mon corps à la petite cuillère. La nuit tombe sur la forêt perdue, mentalement je suis les pas dans la neige d’un homme et de deux enfants. L’Homme est partout dans la ville comme une métastase, mais je n’ai nul homme, nul enfant à appuyer contre mon ventre.

L’homme, terre de souffrances, est l’animal qui a voulu refuser la souffrance. Or, une fois seul au monde, l’homme fut aspiré par le trou noir de la souffrance. Une fois seuls au monde, il ne nous reste que le vertige de la descente en spirale au fond du maelström. L’Homme est mort.

En fin d’après-midi, l’assistante de Rudolf a téléphoné. Voilà deux jours qu’il a disparu et elle sait qu’il avait rendez-vous avec moi, la dernière fois qu’elle l’a vu. Je lui dis qu’il n’est pas venu. Je raccroche et je vais aux toilettes, vomir.

Si l’Homme n’est plus qu’un animal de zoo, comme la Vipère, le Chimpanzé ou l’Axolotl, alors je dois, en tant que scientifique, conserver et étudier les deux spécimens de cette espèce que j’ai mis en cage avec la même rigueur, le même intérêt et le même détachement que sont étudiés tous les exemplaires des mondes minéral, végétal et animal conservés au Museum.

J’ai employé une bonne partie de la nuit à errer à la recherche de Mouloud. J’avais laissé passer six jours sans retourner le voir, et j’appris qu’il avait quitté l’hôtel le quatrième jour, sans laisser de message. Je suis retournée sous le pont du Change, où il n’y avait personne, ni rien d’autre qu’une puissante odeur de pisse. Je suis allée voir sous les ponts voisins, en vain.

J’étais inquiète, je me sentais coupable, je ne voulais pas qu’il dorme dehors. J’ai donné de l’argent à un jeune couple d’errants, l’un et l’autre criblés de piercings, en leur disant de se payer un hôtel. Mais ils ne pouvaient pas à cause de leur chien, un berger allemand qui partagait leur vie. Brusquement il m’est revenu en mémoire un épisode de mon enfance, à Kalem.

J’avais quatre ans. Nous avions un chien de la même race que celui de ces errants, ou à peu près – les races n’existent pas naturellement, ce ne sont que des fabrications, tout comme Ève. Cette chienne grise, on l’avait appelée Louve, à cause de sa ressemblance avec son ancêtre sauvage. C’était ma meilleure compagne. On se comprenait. Une nuit où ma mère et mon père se disputaient violemment dans la maison, je me suis enfuie avec elle. Toutes les deux nous avons déambulé dans les ruelles de la médina, jusqu’à nous retrouver loin de la maison, dans une partie sombre de la ville, où je n’étais jamais allée.

J’ai repris conscience au fond d’un trou, à cause des aboiements. J’étais couchée sur le dos dans un puits noir et étroit, j’avais mal au bras et je voyais là-haut la silhouette de Louve penchée au-dessus de moi, sautillant et aboyant d’inquiétude. J’ai appelé maman, et elle a sauté. J’ai dormi toute la nuit au fond du trou, étroitement enlacée à la chienne. À l’aube elle s’est mise à hurler à la mort, le museau dressé vers le jour qui pointait, et j’ai hurlé avec elle, comme elle, comme si j’étais une petite louve, moi aussi. On est venu nous chercher, à l’aide d’une longue échelle.

Louve est morte un matin, onze ans plus tard. J’aurais voulu l’enterrer, mais il n’y avait aucun endroit pour cela. Nous avons dû l’abandonner au vétérinaire. L’après-midi je me suis rendue à mon club hippique, au sud de Kalem. J’ai demandé qu’on me laisse partir dans le bois seule avec ma jument préférée, Fidji, une belle alezane douce et fantaisiste, et j’ai galopé, en pleurant, jusqu’à la tombée de la nuit.

Je n’avais pas pu enterrer ma mère-chienne, je chevauchais dans un espace réservé – et je me rendais compte que le monde animal et naturel, dont instinctivement, depuis toujours, je me sentais si proche, avait été assassiné par une seule de ces espèces : l’Homme, qui menaçait de se faire aussi disparaître lui-même.

Je n’ai pas trouvé Mouloud. J’ai donné l’argent qui me restait à une autre errante, une femme vraisemblablement moins âgée qu’elle n’en avait l’air, toujours dans l’idée fixe de lui payer l’hôtel. Elle a aussitôt abandonné le carton destiné à lui servir de couche et s’est emparée de l’argent avec plaisir, et même avidité, mais sans me remercier, ce qui m’a plu. Ensuite je suis rentrée chez moi, décidée à aller voir où en étaient Rudolf et Viola.

Je me demande où dort Mouloud. Et le petit couple, avec le chien. J’espère que la femme est maintenant dans une bonne chambre d’hôtel. J’imagine son plaisir à retrouver son corps dans un bain chaud, entre des draps propres… Se regarder nue dans la glace… Le plaisir de la nudité, qu’on n’a plus lorsqu’on est dehors… Enfant, je voulais toujours me déshabiller. Ou du moins enlever ma culotte. Une pulsion, irrésistible. Comme si j’avais soudain trop chaud. Le besoin d’être nue. Sentir la liberté crue de mon corps. J’étais encore une petite Lilith, que les adultes rhabillaient et dans le corps de laquelle patiemment, obstinément, ils façonnaient une Ève policée.

Je suis rentrée sans bruit. Pieds nus, j’ai avancé doucement dans le couloir jusqu’à la chambre du fond. Par le judas, j’ai regardé. J’avais fait fixer au plafond une lampe qu’ils ne pouvaient pas éteindre. Avec une ampoule de photographe, de celles qu’on utilise dans les labos pendant le développement des films. La chambre baignait dans une faible lumière rouge.

Ils dormaient tous les deux, apparemment nus et couchés en chien de fusil. Rudolf sur le lit, son manteau de cachemire en guise de couverture, d’où dépassaient ses jambes, ses épaules et l’un de ses bras. Viola par terre, mal enroulée dans la couette, qui laissait voir ses fesses et l’un de ses bras, où s’étendait un gros hématome.

Visiblement ils s’étaient bagarrés, et toujours pas réconciliés. Des canettes, un paquet de biscuits traînaient par terre. (J’avais laissé dans l’armoire une provision de gâteaux, conserves et bière.) Ils avaient dû beaucoup crier, m’appeler et enrager, ces deux derniers jours. Sans doute aurais-je mieux fait d’être là, pour observer leurs réactions. Mais il eût fallu que je fusse sûre de ne pas finir par les prendre en pitié ou, pis encore, par trouver du plaisir à leur désarroi. Maintenant j’étais prête à un peu plus d’objectivité scientifique.

Au bout d’un long moment, comme si dans son sommeil il avait fini par détecter ma présence, Rudolf s’éveilla en sursaut. Il s’assit brusquement sur le lit, se tourna vers la porte, regarda autour de lui, rejeta son manteau. Il bandait légèrement. Il vit le cul découvert de Viola, mais ne s’y attarda pas. Il se leva, alla pisser dans le lavabo, fit couler de l’eau. Tout en secouant sa queue, il se retourna pour observer le cul de Viola. Rougeâtre sous la lampe, jaillissant de la couette tel un objet indépendant, il était splendide, fascinant. Je sentis dans mon propre corps monter son désir. (Ainsi en est-il de la soi-disant objectivité scientifique : un désir empathique.)

Tout en avançant lentement vers ce cul offert, il se passait la main sur les couilles, malaxait un peu sa bite qui gonflait. Il se coucha à plat ventre derrière Viola, approcha son visage des deux masses de chair et se mit à lui lécher le cul. Elle s’éveilla dans un profond soupir et, sans ouvrir les yeux, commença à bouger son derrière pour mieux le faire laper. Elle poussait d’authentiques gémissements de plaisir et son corps ondulait, comme avec moi.

Ils restèrent longtemps dans cette position langoureuse, puis Rudolf remonta vers elle, dégagea son corps nu de la couette et la pénétra avec force. La salope prenait son pied comme elle ne l’avait jamais fait avec un homme. Elle agitait le cul, se cambrait, se mettait à quatre pattes et pour mieux se faire embrocher levait une patte comme un chien qui pisse, en gueulant tout son soûl.

J’étais sidérée. Ainsi donc, loin de les pousser à s’entre-déchirer, comme j’avais cru qu’ils le feraient, ma prison leur apprenait à jouir ensemble ! Encore une fois, je sentis toute la puissance sexuelle enfermée derrière les murs de la ville. En ce moment même, comme à tout moment, Lone était pleine de râles inaudibles, des milliers de femmes avaient la bouche, la chatte ou le cul rempli d’une bite ou d’une langue, des hommes se faisaient sucer ou enculer par d’autres hommes, des hommes et des femmes solitaires se branlaient avec passion, tenant à faire rendre à leur corps son jus, son énergie, sa joie – entre les murs, même entre les murs. Lone tout entière n’étant que sexe, foutre et mouillure. Jouissons ! ζωω, je vis.

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