Lilith

Alina Reyes · Annexe

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Lilith

Titre

ALINA REYES

 

LILITH

 

roman

 

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© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1999

En couverture : © Mtmmarek / Fotolia.com

EAN 978-2-221-13780-2

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Parmi toutes les variétés de l’intelligence

découvertes jusqu’à présent, l’instinct est de toutes la plus intelligente.

Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

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Comme une chienne lasse, Lone se couche sous le ciel. Un crépuscule orangé encercle la mégapole dont les flancs en cet instant tressaillent, alanguis contre l’énorme courbure du fleuve qui la traverse en rougeoyant, veine gonflée de tous les déchets organiques et industriels du peuple humain, troupeau domestique de la bête.

Dans l’ombre encore incertaine du soir qui vient, Lone semble se rendre, soumise et résignée. Mais je sais que la chienne se prépare, lascive, aux assauts de la nuit. Soudain exténuées, ses cohortes d’immeubles, tombés endormis debout, enfoncent leurs racines dans les insondables fossés de ses rues.

Je te connais, Lone, immense Ville Seule, que par jeu de mots et par amour tes habitants nomment aussi Baby, je te connais et je te sens, je sens que tu m’appelles, nuit et jour. Tu me veux dans tes rues dévorées de sirènes qui filent en jurant, de taxis qui hoquettent sur les plaques de fer de bouches qui exhalent leurs vapeurs bleues d’égout, aux trottoirs où se presse la folie en cavale, aux gueules des immeubles, aux babines des portes, aux mâchoires des ascenseurs qui plongent, aux gosiers du métro, mèche qui trace son chemin sombre et fait trembler les murs, à tout ce qui happe, hurle, halète, heurte…

(Invisible au cœur de la cité, au tréfonds de l’île allongée sur le Fleuve-Serpent et peuplée des seuls vestiges d’une cathédrale en ruine, ma grotte – la grotte dont j’ai extrait les trois squelettes qui depuis trente mille ans y reposaient.)

Lone désire Lilith comme Lilith en mon bas-ventre geint et se meurt pour la très grande ville virile et femelline, dressée en ses tours de béton comme le sexe des millions d’hommes qui l’habitent et s’y affairent, leur phallus dans leur tête, dans leur main ou dans un autre corps, dressé pour agir et rêver, et aussi tout étendue, cuisses ouvertes autour du fleuve, vaginale, perdant perpétuellement les eaux, perpétuelle accouchante de quelque chimère.

Lone, je suis Lilith la démone, maîtresse de Sammaël et concubine de Dieu, celle qui la nuit se glisse dans la couche des hommes comme du Tout-Puissant pour agiter leurs rêves et sucer leur vigueur, je suis la succube et tu es la cité de toutes les solitudes, passions, aspirations, déceptions, violences, silences, fêtes secrètes des haines, des amours et des vices, inassouvissante hardeuse, ma dealeuse de foutre aux lèvres ensanglantées, ma seringue injectrice.

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