Lilith
La clinique
Tout est neuf, lisse et luxueux, à la clinique Saint-Esprit. Même Viola. Viola ne travaille plus à la clinique, elle s’est débrouillée pour ne pas rester longtemps l’assistante du docteur Valentino. Elle est devenue sa femme, le mois dernier. Mais ce soir elle est là, je l’entends.
Calme, luxe et torture. Le docteur Valentino m’a-t-il embaumée ? Toute bandée, la momie s’apprête à devenir Lilith. Le nom secret sacré. Si mon corps était plein d’herbes, ressentirais-je la douleur ? Dégagerais-je cette écœurante odeur de sang caillé ?
Docteur Valentino, ta femme souffre. Celle d’hier, t’en souviens-tu ? Ce qu’il reste de moi. Docteur Rudolf Valentino, vous êtes là, tout près de moi, je le sens. Avec Viola. Vos voix. Chuchotis. Bourdonnements. Ne sens-tu pas la douleur dans ma tête ? Dans mes membres ? Où sont les contours de mon corps ?
Yeux clos, bouche fermée, corps ligoté. Ligaturée. Incisée, tailladée, dépecée, découpée, tirée, aspirée, remplie, rapiécée. La dernière chose que tu as faite à mon corps, Rudolf. Et c’était si long, n’est-ce pas ? As-tu aimé ? Viola, Rudolf, mes chers amis, jouissez-vous en regardant la momie réduite au silence ?
Docteur Rudolf Valentino, comme ton nom est ridicule ! Chirurgien esthétique pour la façade, grand manipulateur de stars et de médias au demeurant. Activité occulte et parallèle : trafiquant de gènes. Arrangeur, comme tu préfères dire. Devant les caméras :
— Chaque corps est une mélodie, vous savez, je ne fais que les arrangements…
« La modestie du tigre. Chaque corps est un tas de viande, je ne fais qu’en croquer. Bistouri, pinces, ciseaux… Voyez comme sont aiguisées mes canines ! Et précises, je vous l’assure… Vous n’aimez plus votre corps ? Vous voulez qu’on le massacre ? Torture ? Déchiquette avec art ? Docteur Valentino, à votre service.
« Et si ça ne suffit pas, si vous sentez le besoin impérieux qu’on aille vous fouiller jusqu’à la racine, la racine du mal et du mal-être en vous, je peux aussi faire arranger votre code génétique… Isoler les gènes galeux du troupeau… Les travailler… Sous le sceau du secret, bien sûr… Vous savez que malheureusement nous sommes obligés d’agir dans l’illégalité… Bien évidemment j’accepte l’argent sale… Nous sommes parfaitement organisés pour lui refaire une fraîcheur, n’est-ce pas ?… À moins que vous ne préfériez payer une partie du supplément en nature ? Je veux dire, quand on est une star telle que vous, on sait aussi payer de sa personne, n’est-ce pas ? Il existe tant de façons de payer…
« Moi-même… Voyez comment je viens de payer mon divorce… La plus longue et la plus complexe opération que j’aie jamais eue à faire… Mon ex-femme, mais oui. Un travail passionnant. Tant en laboratoire qu’en salle d’opération. Je lui ai coupé les veines. Changé le sang. Je l’ai écorchée. Je lui ai cisaillé les nerfs. Scié les os. Je l’ai encanulée. Je lui ai aspiré la graisse. Entaillé les chairs. Tendu les peaux. J’ai supprimé. Recousu. Jeté les restes dans un grand sac-poubelle qui partira à la décharge publique. Injecté des rondeurs neuves, propres, fermes, imputrescibles, garanties.
« Les organes n’ont pas été touchés, ma cliente ayant préféré régénérer l’ensemble par le sang. Nous disposons d’excellents organes de substitution en provenance de certaines zones, mais j’avais mieux pour ma cliente. Elle et moi ayant eu pendant longtemps des rapports très intimes, elle m’a laissé manipuler son génome en toute confiance…
« La racine du mal… Autant dire la racine de l’humain… C’est ça que je cherche à extraire des corps qu’on me livre… Chacun de nous n’a-t-il pas de naissance le mal planté dans le corps, tel un gène inscrit et transmis de toute éternité dans la longue chaîne génétique humaine ?
« Le temps passe et le mal insidieusement pousse, se développe et se ramifie dans nos veines, envahit nos membres… Le mal c’est le temps, la mort à l’œuvre. Le mal, cet hôte encombrant qui nous pousse au désir… Le mal qui engendre lui-même son adversaire : le désir… Splendide et misérable adversaire, puissant mais irrémédiablement voué à l’échec, et qui, en fin de compte, s’avère être aussi notre ennemi…
« Né du mal pour l’affronter, le désir engendre à son tour, dans sa défaite annoncée, une descendance innombrable de maux… Patientes, patients en proie au désir de devenir, d’être et de rester désirables, d’échapper à notre fatale essence, laissez-moi soumettre à la torture vos corps raidis comme à la morgue, que je leur fasse avouer leurs fautes !
Mon corps, dur et fermé comme la pierre. Libérez-moi ! Rudolf, ne vois-tu pas que je suis en train de devenir Lilith ? Ne pressens-tu pas le malheur qui va s’abattre sur toi ? Arrache de moi drains et perfusions, s’il en est encore temps !
Mais je crains que rien, pas même cela, ne puisse me détruire désormais. Alors que toi, toi qui selon mes propres instructions m’as créée à mon image, je te détruirai comme la statue du Commandeur, fantasme de don Juan, détruisit don Juan.
La chambre est un cube entièrement carrelé de minuscules carreaux blancs qui luisent sous les néons. Sol, murs, plafond. Bureaux, couloirs, chambres, salles de bains, salle d’opération. La clinique couverte, tapissée, martelée de ces tout petits carrés blancs, répétés en une obsession délirante.
Le personnel porte des sandales de corde qui rendent les déplacements silencieux. Viola, elle, ne quitte pas ses talons ferrés. Ses pas nerveux, énervants, claquent en cadence dans toute la clinique, tracé sonore de quelque inconnu décompte, cliquetant calcul.
Couchée sur le dos, mon corps carrelé, ma tête emmurée, que la douleur à coups de burin tente de détruire. Une infirmière entre dans la chambre, écarte mes jambes, retire la sonde. Je hurle, je voudrais tout casser.
— Je vais vous mettre la télé, ça va vous distraire, dit-elle.
Elle branche une chaîne info, où une fausse blonde aux lentilles de contact bleues, les yeux rivés sur le prompteur, de sa bouche peinte en rose débite :
« Mardi 3 novembre, trois clandestins sur le point d’être expulsés, qui avaient tenté de se suicider en s’enfonçant à tour de rôle un clou dans le crâne, l’un le tenant sur le sol, pendant que le deuxième cognait la tête du troisième, ont été conduits de force à l’hôpital de la Pitié… »
— Je zappe ? propose l’infirmière, décidément serviable.
C’est une espèce de poupée gonflée, la bouche enflée, le haut de la blouse tendue par les masses de silicone. Sans doute Rudolf lui fourre-t-il sa bite dans la bouche ou au creux des seins, entre deux opérations… Le stress du chirurgien… N’a-t-il pas droit au repos, cet illusionniste, ce guerrier des temps modernes ? Ce don Quichotte des moulins à temps ? Où est le mal ? Après tout, sucer n’est pas baiser… Je ferme les yeux, elle éteint le poste.
À seize ans, on est content de mortifier un peu son corps trop plein de santé. Quand je me suis mise à vomir, le matin, et à ne plus pouvoir manger dans la journée, j’ai trouvé ça pénible mais après tout ça avait aussi ses bons côtés, ça me désincarnait, j’étais légère, je maigrissais… J’ai cru que c’était l’amour qui me faisait ça. Ma grande sœur disait toujours que d’être amoureuse, ça la faisait maigrir.
J’aurais jamais cru que j’étais amoureuse, si je m’étais pas mise à maigrir. Même en me concentrant, j’avais l’impression de ressentir rien du tout, comme amour. (Le grand truc merveilleux dont parlent les copines, et qu’on voit dans les films.) J’étais contente d’être baisée, c’est tout.
Lui, comment il s’appelait déjà ? il avait tout le temps envie. Moi aussi. Alors je disais toujours oui, et il m’attrapait partout, dans des coins du lycée, contre un mur dans le terrain vague ou derrière la sortie de secours au cinéma, où on allait avec les autres. Et c’était super-bon, même si j’arrivais rarement au même résultat qu’avec mes propres doigts.
J’étais une enfant, j’essayais d’apprendre le mal, celui qu’on fait et qu’on se fait dans l’amour, mais tout ça restait un jeu comme les autres, je jouais à être amoureuse tout en sachant parfaitement que c’était de la triche, que le principal c’était de jouer, comme depuis la maternelle on l’avait toujours fait – et les autres jouaient et trichaient aussi, sauf que maintenant ils ne voulaient plus le savoir.
Une fois je suis tombée dans les pommes en plein dans la rue, alors ma copine m’a emmenée chez le médecin. Il m’a fait faire un test de grossesse, je comprenais pas pourquoi. C’est juste que je suis fatiguée et j’ai mal à l’estomac, docteur. Je peux pas être enceinte, je fais attention. J’ai bien réfléchi, je crois que si je vomis c’est parce que j’ai un peu envie de mourir, au lieu de devenir adulte.
À la fin il avait raison, j’étais enceinte. J’ai avorté. En tout cas je le savais bien, que j’étais pas amoureuse.
Rudolf a des yeux de biche, c’est par là qu’il vous prend. Son vrai nom, le nom de son père, c’est Schwartzmann. Il a préféré prendre le nom de sa mère, dès qu’il est entré à la fac de médecine. Un pseudonyme, comme un artiste. Sans doute qu’il se voyait déjà star. Et Valentino, ça allait mieux avec ses yeux.
Moi non plus je ne m’appelle pas Lilith. Il y a toujours quelqu’un d’autre, derrière vous. Au fond des prunelles des gens, en abîme, d’autres gens à l’infini. Ce qui m’intéresse, c’est de chercher l’autre, dans l’autre. Je suis sûre que Sally, par exemple, ne s’appelle pas Sally.
Les prunelles du docteur Valentino sont dans tous les magazines, toutes les émissions de télé. Pour prouver que la chirurgie esthétique n’est pas un art pour riche égoïste, comme on le croit trop souvent, il travaille avec les OGL (Orphelinats du Grand Lone).
Sous sa coupe, de jeunes chirurgiens, en quelque sorte apprentis, opèrent des enfants malformés ou simplement disgracieux, voire trop typés – les moins jolis du lot, ceux que personne ne voudrait adopter, sinon. Un projet d’émission de télé mensuelle est en cours : il s’agirait de réunir sur un plateau les orphelins « arrangés » du mois, et d’attendre en direct les offres d’adoption des téléspectateurs. Une nouvelle occasion offerte au peuple, deux heures durant, de se réjouir d’une bonne revanche du bien sur le mal.
C’est l’interne Valentino qui s’est occupé de moi quand j’ai avorté et que j’ai eu ces complications. Et là je suis tombée amoureuse, comme n’importe quelle autre pauvre fille l’aurait fait. Je crois bien qu’il baisait toutes les femmes qui travaillaient à l’hôpital, de l’éminente professeuse à la femme de service. Et même pas mal de patientes. Il ne s’embarrassait pas d’esthétique, à ce moment-là. Du moment qu’il y avait un regard à faire défaillir, et ensuite, pour la peine, un trou à remplir, tout lui était bon.
Moi aussi j’y suis passée. À cause de mon état, il me l’a fait dans la bouche. Et j’ai joui sans avoir besoin de me toucher.
J’étais une femme, une petite fille. Quand je suis sortie de l’hôpital, il ne me restait plus que mes yeux pour pleurer. Et ma patience pour le retrouver, le conquérir et le garder, un jour.
Rudolf, ma biche, sais-tu ce que tu as fait de moi ?
Au douzième coup de minuit, Lilith ouvrit les yeux. Il n’y avait dans la chambre aucune horloge ou pendule à l’ancienne susceptible de faire sonner les heures, mais peut-être émergeait-elle d’un rêve, car elle venait d’entendre distinctement résonner les douze coups, dans un mélange d’angoisse et d’exaltation croissantes, qui l’avaient finalement obligée à écarter brusquement les paupières – ses paupières enflées, si douloureuses.
Je suis une enfant de l’amour. Mes parents ne m’ont ni désirée ni programmée. Je suis née de leurs corps, leurs inconscients mêlés. Comme naissent les rêves dans le sommeil, les fleurs sauvages dans les prés. Comme viennent au monde les hommes libres.
Suis-je libre désormais ? Née des mains de mon mari comme Ève de la côte d’Adam ? (Hypocrisie : en réalité, Ève est née du pénis dressé d’Adam, son pénis dressé dans sa main besogneuse – Ève est née du besoin d’Adam.) Je ne retrouverai ma liberté qu’après avoir détruit mon corps. Alors ma liberté sera plus éclatante et redoutable que jamais. Alors je redeviendrai Lilith, la femme des origines, faite de boue pour vivre libre, et non de la chair de l’homme pour la chair de l’homme. Morte et ressuscitée, adultère et de nouveau vierge, je retournerai à la fange dont je suis née.
Lilith au douzième coup de minuit sonné quelque part dans sa mémoire ouvrit les yeux, vit les petits carreaux blancs de la chambre luire sous la lune qui infiltrait ses doigts par les persiennes, vit dans l’encoignure sombre de la porte le fantôme de son ancien corps qui la regardait, immobile,
l’ombre de ce corps naturel qu’elle avait dû humilier en entrant ici, le mettant, sur ordre, plus nu que nu, le dépouillant de toute coquetterie, tous bijoux, toute trace de maquillage, le rasant entièrement avant d’aller le désinfecter sous la douche, le laisser badigeonner au Dakin, et enfin emballer dans un sac aseptisé, charger sur un chariot et anesthésier comme un tas de viande froide,
son ancien corps était là, tapi, la regardant sans reproche mais avec une infinie tristesse, elle qui n’était plus désormais qu’une composition de chairs et d’imitations de chairs assemblées par des bandages.
Lilith détourne les yeux de son ancien corps malheureux, arrache sa dernière perfusion, se lève malgré les douleurs et les vertiges, va jusqu’à la fenêtre dont elle remonte les stores et ouvre les battants, se penche au-dehors, respire la nuit profondément enfoncée dans le sol.
Lilith un instant rêve de pouvoir s’échapper par la fenêtre, puis gagne le placard de la chambre, enfile son long manteau de cuir et ses baskets, pour pouvoir sortir bouscule un peu son ancien corps toujours appuyé contre la porte, et se faufile dans le couloir, claudicante, jusqu’à l’ascenseur.
Antoine commençait à s’assoupir sur son bureau de gardien lorsqu’il entendit se refermer la porte d’entrée. Il émergea d’un rêve où, ayant entendu, somnolent, s’ouvrir les portes de l’ascenseur, il s’était redressé sur son siège, d’où il avait scruté le couloir obscur, senti sur sa nuque la caresse d’une brise brûlante, et vu surgir dans la pénombre la haute silhouette d’une femme en manteau de cuir noir, le visage entièrement dissimulé sous des bandages. La femme semblait avancer en glissant sur le sol.
— Bonne nuit, Antoine, dit-elle en passant devant lui et se dirigeant vers la porte.
D’un bond, Antoine contourna le bureau et se planta devant la femme, lui barrant le chemin.
— Je ne crois pas que vous soyez prête à sortir, dit-il doucement.
Les prunelles de la femme, seul élément visible dans son visage, étaient deux trous noirs sans fond.
Antoine sentit vaguement qu’il avait envie d’en détourner son regard, mais la femme n’était déjà plus là. Des formes ondulantes et voluptueuses se pressaient tout le long de son dos, des bras l’enlaçaient par-derrière, des mains se plaquaient sur sa poitrine et, de nouveau, le souffle brûlant sur la nuque…
— J’ai besoin de toi, dit la voix, laisse-moi sortir.
Hypnotisé par l’étreinte pressante, le parcours diabolique des doigts et des ongles sous ses vêtements, Antoine sentit le souffle se transformer en morsure… et le plaisir… jaillir, et le projeter en avant.
Antoine s’éveilla de l’autre côté de son bureau, debout et plié en deux, le torse allongé sur la table. Il s’aperçut, confus, de l’état où l’avait transporté son rêve. Avait-il vraiment entendu claquer la porte d’entrée ? Partagé entre la satisfaction et l’inquiétude, il se releva, laissant ses membres glisser de l’engourdissement vers une profonde détente.
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