L'incendie
Dimanche
T heo et Max déboulent dans la pièce en pleine salutation au soleil. « Je reviens tout de suite », crie Selma du couloir.
Les garçons sautent sur le tapis avec Rahel et se lancent dans des acrobaties endiablées.
« Où est Papi ? demande Rahel dans l’espoir de se débarrasser des deux gamins.
– Avec les poules », s’écrient-ils d’une seule voix. Ils commencent aussitôt à se chamailler et Rahel leur abandonne le tapis en soupirant. Elle va dans la salle de bains contiguë et s’examine dans le miroir. Je ne me retournerais pas sur moi dans la rue, pense-t-elle.
Sauf coup de chance, elle ne sera plus jamais désirée. Ne s’abandonnera plus jamais à l’ivresse d’une passion. Elle se jettera plutôt sur ses petits-enfants comme tant de femmes vieillissantes, trouvera une autre forme de plénitude en prenant soin de ces jeunes pousses vigoureuses et oubliera petit à petit ses propres besoins. Résultat : cet oubli annihilera peu à peu sa féminité et on ne la considérera bientôt plus comme une femme, mais seulement comme une petite grand-mère.
Elle prend une serviette et se la pose sur le crâne. Puis elle passe la tête par la porte en faisant une horrible grimace, à sa vue les enfants interrompent leur chahut et poussent des cris d’orfraie.
Plus tard, ils se retrouvent tous dans la cuisine. Selma a un air reposé, carrément radieux, qui n’échappe pas non plus à Peter.
« Tu es bien guillerette ce matin », dit-il.
Selma sourit et hausse les épaules comme pour dire : Pourquoi pas ? Ses facéties joyeuses avec les enfants et son solide appétit éveillent la méfiance de Rahel. Quand les garçons ont terminé leur assiette de bouillie d’avoine et courent dehors, elle la questionne sans détour. Visiblement Selma s’y attendait.
« Je crois… », explique-t-elle d’un ton solennel, « … que je sais enfin ce que je voudrais faire comme métier. »
Peter surpris hausse les sourcils.
« Ah ! laisse échapper Rahel.
– Vous savez que j’aime le dessin. J’ai dessiné récemment une histoire en images pour Theo. Et à Leipzig il y a une filière Arts du livre et illustration…
– À Leipzig ?
– Oui, à Leipzig ! » confirme Selma avec un air de défi et elle jette un regard noir à Rahel. « De toute façon, Leipzig doit être beaucoup plus cool que Dresde.
– Et les enfants ? demande aussitôt Rahel.
– Il faut qu’on voie… Je n’ai pas encore réfléchi à tout.
– C’est ce qu’il me semble », remarque Peter.
Le regard de Selma va de l’un à l’autre. Elle pince les lèvres et ferme à demi les yeux.
« Vous êtes vraiment des… des…
– Des petits-bourgeois ? » demande Peter en souriant, et il ajoute : « Nous sommes tes parents, Selma, pas tes copains. Notre devoir n’est pas d’abonder toujours dans ton sens mais de te dire aussi parfois des choses qui te déplaisent. »
Selma se rue dehors sans ajouter un mot. Ses revirements sont impossibles à suivre. Hier encore elle pensait qu’une thérapie de couple pourrait être utile, et aujourd’hui – sans doute après une conversation téléphonique avec son électroacousticien – elle veut révolutionner sa vie. Rahel enfouit son visage dans ses mains et reste assise sur sa chaise en silence.
« Hé », Peter pose la main sur son épaule, « tu sais bien comment elle est. Beaucoup de bruit pour rien.
– Je n’en suis pas si sûre », murmure-t-elle.
Elle n’a jamais pu supporter cette façon qu’a Selma de claironner sans filtre les idées les plus inabouties. Elle avait presque oublié la force qu’il lui faut pour garder son calme dans ce genre de situation.
Par la fenêtre elle voit Selma avec Max dans les bras. Il presse ses petites mains sur les joues de sa mère, dit quelque chose qui la fait rire et se dégage presque aussitôt de son étreinte.
Un frisson glacé traverse Rahel. Elle n’y avait plus pensé depuis longtemps – elle aussi pourrait aujourd’hui être mère d’un petit enfant.
Peu après son quarante-cinquième anniversaire, elle a constaté qu’elle était enceinte. Ce qui l’a surtout mise en colère. Colère contre elle-même et sa négligence. Elle se rappelait à peine ce rapport sexuel quand d’autres couples font Dieu sait quoi pour concevoir un enfant. Colère contre Peter, parce qu’elle devrait subir dans son corps l’épreuve d’un avortement tandis que lui resterait bien tranquille. Colère contre la réaction de Peter.
Quand elle l’a mis au courant, il l’a regardée avec un étonnement joyeux, mais elle a grogné : « Peter ! J’ai quarante-cinq ans ! »
L’affaire était réglée. Elle a pris des rendez-vous, l’avortement a été pratiqué et on n’en a quasiment plus parlé. Bien sûr, ils n’ont rien dit aux enfants.
« Je vais la rejoindre dehors. » Peter l’arrache à ses pensées. Elle acquiesce et se dit que les gens qui n’ont pas d’enfants demeurent des enfants d’une certaine façon. Ça ne les empêche pas d’être éventuellement des gens formidables mais il leur manquera toujours une certaine dimension.
Dehors, Peter parle à Selma. Il a les bras croisés sur la poitrine, ses lèvres remuent sans arrêt. Le regard oblique de Selma s’échappe vers le ciel sans nuage. Les garçons sont hors de vue, Rahel entend seulement leurs voix.
Elle se lève et sort.
« Theo ! Max ! crie-t-elle. Venez, on va au lac. »
Les gamins accourent, et Peter lui jette un coup d’œil reconnaissant.
Tout l’après-midi Selma paraît les fuir. Face aux enfants également elle est sur la défensive. Elle va aux toilettes et y reste une éternité, puis retourne au rocher pour se relier au monde extérieur, comme elle dit. Elle s’éclipse pendant que les garçons mangent leur flan aux framboises et ne revient qu’une bonne heure plus tard. Sans explications.
« Laisse-la, dit Peter. Elle digère. » D’ailleurs il a l’impression que Selma fait preuve d’ambition pour la première fois ; ils ne peuvent pas tout rejeter en bloc.
Le manque d’ambition de Selma était un véritable problème pendant sa scolarité. Quand elle était notée quatre à un devoir sur table, elle n’était pas du tout déçue, mais annonçait avec son sourire désarmant que pour avoir quatre il fallait en savoir la moitié, et que la moitié c’était déjà pas mal. Elle se mettait en colère quand Rahel s’inquiétait et lui demandait pourquoi elle se contentait du minimum au lieu de viser l’excellence. Plus grande, Selma lui a reproché de ne l’aimer que lorsque ses résultats étaient bons. Il y a eu des discussions épuisantes, de longues soirées à la table de la cuisine, des larmes et des reproches suivis de nuits sans sommeil. L’effet a été quasiment nul. Alors qu’ils devaient sans arrêt freiner l’ambition de Simon, Selma paraissait n’en avoir aucune.
Qui plus est, à la même époque Selma s’est mise à s’habiller de manière vraiment provocante. Sa tenue obligeait presque tout le monde à la regarder. Elle traitait de cochons pervers ceux dont le regard s’attardait sur elle plus d’une seconde, et quand Peter l’a priée de s’habiller à peu près normalement au moins pour l’école et que Rahel a osé lui demander si elle apprécierait que ses professeurs arrivent en cours avec le pénis à moitié sorti de la braguette, elle a répondu par un reniflement indigné et un rire dédaigneux.
Ils ont temporisé en traitant le problème comme une maladie – avec patience et une boule d’angoisse dans la gorge. Chaque jour ils espéraient que leur fille rentrerait à la maison indemne et que cette phase passerait. Elle a passé. Comme tant d’autres phases.
Simon, qui faisait moitié moins de vagues, a eu droit à moitié moins d’attention. Il a traversé la puberté sans encombre, a pris quelques cuites, omis quelquefois de rentrer à l’heure convenue. C’est tout. Le sport était au centre de sa vie. L’école ne lui demandait aucun effort. Au grand dam de Peter il a dédaigné les Lettres, mais a lu tout ce que la bibliothèque familiale offrait en matière de livres d’histoire.
Rahel ne s’étonne pas que Selma occupe une place prédominante dans sa mémoire. Selma et ses amies qui entraient et sortaient de chez eux en bande. Elles assiégeaient la cuisine, vidaient les placards, faisaient des orgies de gâteaux, écoutaient de la musique très fort et mettaient en fuite tous les autres membres de la famille. Elles s’agglutinaient dans la salle de bains pour se teindre les cheveux, bousillaient les serviettes de toilette, empuantissaient la pièce avec leurs produits décolorants et murmuraient d’une petite voix suave Hello, madame Wunderlich en la croisant dans le couloir. Elles bloquaient le balcon pendant des heures et finissaient par décamper en cohorte, à grand renfort d’au revoir tonitruants. Mais il arrivait souvent – c’étaient les jours les pires – qu’elles restent toutes dormir dans la chambre de Selma et dévalisent le réfrigérateur pendant la nuit.
Quand Simon recevait de la visite, c’était une personne au maximum, qu’il accueillait dans sa chambre. Il fermait la porte et n’en sortait plus.
En fin d’après-midi, avant le dîner des adultes, Theo et Max s’empiffrent joyeusement de fusillis à la sauce tomate. Rahel épuisée les regarde.
Au moins sont-ils assis. À table.
Max prend une pâte et essaie d’étirer la spirale. Elle se casse et il la jette par terre.
« Non ! le gronde Rahel.
– Laisse mon frère tranquille ! » crie Theo furieux.
Pendant que Max émiette d’autres pâtes sous la table. Theo lui tape sur les doigts de toutes ses forces et braille : « Non ! »
Son regard en quête d’approbation en dit long, mais Rahel reste muette.
Plus que cette soirée. Et une matinée. Ensuite ce sera le calme.
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