L'incendie
Mardi
L a main sur son épaule est fraîche et l’odeur du café tout juste passé lui monte aux narines.
« N’aie pas peur, chuchote Peter.
– Quelle heure est-il ? murmure-t-elle.
– Sept heures et quelque. » Il retire sa main et s’éclaircit la voix.
« Tu étais devant ma chambre hier, dit-il. Je t’ai entendue, j’ai voulu me lever, ouvrir la porte et te parler. Je le voulais vraiment. Mais je n’ai pas pu. J’étais complètement paralysé. »
Elle s’assied, ôte la gouttière de sa bouche et prend la tasse de café qu’il lui tend.
« Parfois ma solitude est si grande… »
Ses bras se lèvent, ses mains se referment sur le vide et retombent. « Chaque fois que je veux t’en parler, les mots me manquent. Ou bien je les trouve, mais je n’arrive pas à les prononcer. »
Il se tait un instant, regarde par la fenêtre.
« Je n’ai que très rarement le sentiment d’être vraiment compris, Rahel. Peut-être as-tu épuisé tes réserves de patience auprès de tes malades. » Un sourire amer lui échappe. « Tu aurais dû épouser un optimiste. Un fonceur jovial. »
Elle le déteste quand il dit ce genre de chose. Au bout de trente ans de mariage ou presque, elle ne veut pas l’entendre dire que leur vie est une erreur.
« Arrête, Peter », réplique-t-elle sèchement, puis elle ajoute d’un ton un peu radouci : « Je ne te demande pas d’être un autre. »
Il lui adresse un sourire las et, pendant une fraction de seconde, elle voit en lui le vieil homme qu’il sera un jour.
« Je t’aime, dit-elle. Et je veux qu’on s’en sorte ensemble. »
Elle appuie la tête contre son dos, passe les bras autour de sa taille et l’étreint. Puis elle se lève, va aux toilettes dans la salle de bains, et quand elle revient il est allongé dans son lit.
Ses yeux sont fermés, son souffle est régulier. « Je ne dors pas », marmonne-t-il.
Elle l’embrasse sur le front et sort à pas de loup.
Tout en grignotant son toast sans conviction, elle écrit la liste des courses.
Rien que d’y penser elle est fatiguée. Moins elle en fait, plus elle a l’impression de s’affaiblir. Pour la première fois depuis le début des vacances le tempo serré du quotidien lui manque, le sentiment agréable de concilier mille et une choses et d’être légitimement fatiguée le soir. Une vie sans obligations ne l’excite guère.
Elle plie le bout de papier, regarde dehors dans la cour, et un souvenir l’assaille.
Elle devait avoir environ huit ans. Edith, Tamara et elle étaient venues à Dorotheenfelde pour le Nouvel An, et une violente tempête de neige s’était déclenchée. Il neigeait à longueur de journée. Des congères de plusieurs mètres tout autour de la maison et de la cour les coupaient du monde extérieur.
Viktor et un deuxième homme – une des autres familles vivait encore dans la maison à l’époque – dégagèrent l’entrée à la pelle, et une montagne de neige s’éleva bientôt au milieu de la cour. Il faisait un froid glacial et ni Rahel ni Tamara n’étaient équipées pour un hiver pareil. On installa Tamara sur une fourrure avec ses jouets devant le poêle de la cuisine, mais Rahel se sentait attirée par l’extérieur. Avec l’aide des deux hommes, elle creusa un tunnel à la pelle à travers la montagne de neige de la cour, et ils agrandirent la partie centrale du tunnel pour former une grotte. Les gants tricotés de Rahel furent trempés en un clin d’œil et raidis par le gel, le vent s’engouffrait à travers les mailles lâches de son bonnet de laine et ses oreilles étaient endolories par le froid. Elle finit cependant par se retrouver assise au cœur du tas de neige, dans un silence total. Un silence comme seule la neige en produit. La tempête avait cessé et quand Rahel ressortit à quatre pattes de l’autre côté de la grotte, seuls quelques flocons épars étincelaient d’un éclat argenté dans le soleil. Aveuglée par la lumière éblouissante, par la beauté et par ce silence hivernal, elle resta assise un long moment. Jusqu’à ce que quelqu’un (Viktor ?) l’attrape et l’emporte à l’intérieur, dans la cuisine où on la déshabilla, ses pieds gourds furent plongés dans une cuvette d’eau froide, au bout d’un moment ils commencèrent à la picoter et à lui faire mal, quelqu’un (Ruth ?) lui éplucha une orange et lui en fourra les quartiers dans la bouche piqués sur une fourchette. Elle pleurait de douleur tout en mangeant l’orange sucrée et les adultes se disputèrent pour savoir qui l’avait oubliée dehors. Edith finit par sortir de la cuisine en pleurant. Elle faisait toujours ça quand elle n’en pouvait plus. Elle n’allait jamais jusqu’au bout d’une conversation difficile ; tôt ou tard elle s’écriait : « Bon, d’accord ! C’est ma faute ! À qui d’autre, sinon ? »
Les souvenirs reviennent à leur guise. Aujourd’hui, après plus de quarante ans, par cette journée d’été, Rahel revoit les larmes de sa mère. Elle a le goût de l’orange dans la bouche et la sensation de ses pieds à moitié gelés. Le chagrin de n’avoir pas reconnu son père en la personne de Viktor ce jour-là lui noue la gorge, et si elle doutait encore qu’il faille poursuivre sa recherche, ce doute s’est envolé.
Elle attrape deux cabas vides et se dirige vers la voiture, elle a l’impression d’être à quelques mètres du but. Bientôt, elle sera face à Viktor. Alors elle saura. Même s’il ne lui donne pas la réponse, elle la verra dans ses yeux.
Elle vient de dépasser le rocher quand son téléphone sonne. Elle arrête la voiture.
« Hello, dit Selma presque tendre. Je voulais juste te demander si ça marche pour le week-end prochain. »
Rahel lève les yeux au ciel. C’était donc ça.
« Je n’en ai pas encore parlé à ton père.
– Pourquoi ?
– Ça ne s’est pas trouvé. Nous avions nos propres sujets de discussion », répond-elle.
Un fracas de ferraille se fait entendre en arrière-fond chez Selma.
« Max a emplâtré l’armoire avec son tricycle », explique-t-elle sans s’émouvoir.
« Et que fait Theo ?
– Bonne question. » Rahel entend Selma crier le nom de Theo, puis c’est le silence pendant quelques secondes.
« Maman ? Tu es toujours là ?
– Oui, oui, s’impatiente Rahel.
– Theo s’est coupé les cheveux. Je dois raccrocher. Mais préviens-moi quand tu auras parlé à papa. »
Elle descend lentement la route qui mène au village. Une dent, en haut à gauche, se signale à son attention. Elle la sent depuis plusieurs jours déjà. Ce n’est pas un vrai mal de dents ; juste la sensation d’une présence. Cette sensation est un avertissement. La douleur suivra tôt au tard.
Aujourd’hui la camionnette du boulanger est là. Garée devant l’ancienne coopérative Konsum.
Enfant, elle avait toujours des picotements dans le ventre quand elle montait les trois marches du magasin. Le choix lui paraissait beaucoup plus vaste ici que chez elle à Dresde. Elle se trompait sans doute. Cela tenait probablement au fait que Viktor lui achetait ce dont elle avait envie.
Elle gare la voiture et se met dans la queue. Des vieilles dames bavardent avec l’accent de la région. Elles pestent contre la chancelière et contre la sécheresse, baissent leur masque et font le constat que ce n’était pas mieux avant, mais que c’était moins fou. Rahel les écoute amusée. L’attente se termine presque trop vite.
Elle reprend la voiture et tout en roulant vers la ville titille sa dent avec la langue, la tâte, la presse, elle veut l’amadouer, la calmer ; c’est comme si la dent s’était réveillée et réclamait désormais son attention. Souvenir de ces nuits de martyre causées autrefois par des rages de dents. Elle accélère sans le vouloir.
Au centre commercial elle remplit son caddie, ils ont de quoi tenir jusqu’à la fin des vacances et leurs successeurs trouveront encore un bon stock de provisions.
Plus que quatre jours.
Dans la queue à la caisse, une jeune femme papote au téléphone. Elle parle de sa dépression d’une voix sonore et joyeuse. Son apparence la contredit – maquillage, rouge à lèvres, mascara, coiffure, tout est impeccable –, mais ce n’est pas un hasard si les critères ont changé. Dans la CIM-10, la Classification internationale des maladies, les critères diagnostiques des troubles mentaux ont été affinés au fil des ans. Quand Rahel a commencé à exercer, quelques semaines de mélancolie étaient considérées comme tout à fait normales, une petite déprime passagère, alors qu’elles relèvent aujourd’hui des troubles de l’humeur de catégories F32.0, F32.1 et F32.2 – les différentes manifestations d’un épisode dépressif. La personne dont les symptômes persistent plus de deux semaines peut être déclarée malade.
Elle se demande parfois si la psychologie dans son ensemble n’est pas une gigantesque erreur – une évaluation d’états psychiques banals déterminée par l’air du temps. Une surinterprétation permanente. Un quart des enfants présenteraient soi-disant des problèmes psychiques. Si c’est le cas, la société tout entière court à la catastrophe.
Elle ne tient jamais ce genre de propos à voix haute. Par peur non pas de choquer, mais de donner aux mots plus de réalité à force de les répéter. Même face à Peter elle évite le sujet. Elle redoute son approbation qui ne ferait qu’accroître ses propres doutes. Car elle aime son métier malgré tout, et elle sait par ses patients qu’elle a souvent réussi à les aider.
Une fois ses achats scannés, Rahel sort deux billets de cent, s’attire un commentaire agacé de la caissière et lui souhaite néanmoins une bonne journée. Dehors sur le parking elle achète une crème glacée chocolat-vanille à la camionnette du glacier et s’assied dans la voiture portière ouverte.
Sa dent ne réagit pas au froid.
*
Lors d’une promenade tardive à travers champs, Peter lui prend la main. Baila trotte derrière eux, mais s’entête à ne pas lâcher Peter d’une semelle. Les douces collines de l’Uckermark moutonnent jusqu’à l’horizon. Les céréales sont mûres, le ciel est vaste. Un milan royal tournoie au-dessus d’eux, que Rahel a pris pour une buse. Peter lui tend les jumelles.
« D’accord », admet-elle quand l’oiseau décrit un virage sur l’aile et qu’elle distingue sa queue rousse et crantée.
« Il y a encore tant de choses auxquelles je pourrais m’intéresser. L’ornithologie par exemple, dit Peter gaiement. J’ai envie de tout, sauf de ce qui m’attend à l’université.
– Tu auras peut-être la chance que le virus vienne à ton secours. »
Un sourire de gamin malicieux éclaire le visage de Peter.
Elle lui parle des vieilles dames devant la camionnette du boulanger, et de leurs réflexions sur les temps anciens qui n’étaient pas meilleurs mais qui étaient moins fous. Elle sait que ça va lui plaire. Il traduit aussitôt dans sa propre langue. « Il n’y a plus de faits, rien que des constructions mentales. Ça rend les gens dingues. Ils sentent que ce n’est pas la réalité, mais on leur enfonce le clou. Tant et si bien qu’ils finissent par ne plus se fier à leur intuition. »
Rahel sourit. « Les vieilles dames se fient encore à leur intuition, fait-elle remarquer.
– Mais les vieilles dames vont bientôt mourir », rétorque Peter.
*
Il fait déjà nuit quand Ruth appelle. Elle paraît un peu éméchée et avoue avoir déjà vidé deux bouteilles de vin avec Frauke, l’amie chez qui elle loge. Elle va on ne peut mieux. Elle a passé une journée magnifique avec Viktor au bord de la mer, dans un abri de plage avec un pique-nique.
« Tu t’imagines, raconte-t-elle gaiement. Il voulait aller se baigner ! » Elle a eu beaucoup de mal à l’en dissuader. Quand elle lui a parlé de leur visite, il l’a regardée avec des yeux de chevreuil effarouché, dit-elle en riant, et elle ajoute : « Mais il n’y a pas de problème, venez. Jeudi si possible. »
Peter est encore assis à son bureau.
Vu de dos, dans la lumière blafarde de la petite lampe, il a brusquement l’air d’un vieillard.
« Ruth a appelé, dit-elle tout bas. Nous pourrions aller faire un tour là-bas jeudi.
– Parfait. »
Il se retourne vers elle, enlève ses lunettes et le voilà redevenu jeune. « Approche-toi », dit-il.
Il l’attire vers ses genoux – son petit corps léger –, entoure sa taille, enfouit la tête contre sa poitrine et émet un petit gloussement de bien-être, tel un enfant repu. Elle se raidit aussitôt. Elle ne supporte pas les hommes sentimentaux. Sensibles, tendres, oui. Mais ça ? Elle n’est pas sa mère.
Rahel s’écarte. Elle sort de sa chambre comme une voleuse sous prétexte d’aller aux toilettes.
Plus tard, elle revient le voir. Il est déjà couché. Son regard distant dit qu’il a compris.
« Je suis désolée, ment-elle. Je suis nerveuse. C’est ma dent. »
Elle désigne sa joue gauche avec une mine contrite. Puis s’allonge près de lui, se roule en boule et se love dans le creux de son bras.
Tout ce qu’il ignore d’elle :
Qu’elle chante et danse parfois à travers la maison sur la musique à plein volume.
Qu’elle a des fantasmes. Indescriptibles.
Qu’elle prie en cachette.
Qu’elle a peur de le perdre.
Qu’elle craint de provoquer elle-même cette perte.
Qu’elle ne saurait jurer de rien pour ce qui la concerne.
Qu’elle aurait la conscience plus légère s’il en allait de même pour lui.
Qu’elle trouverait insupportable qu’il en aille de même pour lui.
« Serre-moi fort », dit-elle.
Ce qu’il fait, il lui embrasse les cheveux et elle retrouve son calme.
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