L'incendie
Mercredi
P resque. Peter a failli rester avec elle. Hier soir, dans sa chambre à elle, dans son lit.
Ils étaient assis par terre comme autrefois dans leur jeunesse, Peter avec une jambe repliée et l’autre étendue, Rahel en tailleur. Ils parlaient des sept vertus – l’intelligence, la justice, le courage, la tempérance, la foi, l’amour, l’espérance – et tournaient autour de la question suivante : la tempérance s’applique-t-elle aussi au savoir. Après deux verres de vin, ils étaient arrivés à la conclusion que la culture est certes indispensable à la compréhension du monde, mais qu’il y a un point de bascule où l’intelligence devient stupidité. Celui qui n’est plus en mesure de réagir spontanément, celui qui s’évertue à replacer tout ce qu’il vit dans un contexte théorique, est arrivé à ce point de bascule.
« Il n’écoutera pas son instinct ni ses craintes salutaires. Son savoir lui sera fatal et il finira par sombrer », a déclaré Rahel, et Peter a conclu sur le constat que tout, absolument tout, peut se révéler destructeur. Elle lui a pris le verre des mains et l’a attiré sur le lit.
Il est resté un moment allongé sur le dos, un bras autour d’elle, les yeux grands ouverts et le regard braqué sur le plafond, tandis qu’elle attendait en silence qu’il dise un mot gentil. Elle croyait déjà le sentir, ce mot, le voir se former et se mettre en route pour venir jusqu’à elle. Elle a réglé le rythme de sa respiration sur le sien afin d’éliminer la dernière petite résistance susceptible d’entraver le parcours du mot. Peter a retiré tout doucement son bras, l’a embrassée sur le front, et a quitté la pièce.
Elle s’est réveillée vers deux heures, le cœur battant et trempée de sueur au point qu’elle a dû se changer. En rêve, elle avait vu Simon gisant mort dans un pré, mais le rêve n’était pas la cause de son état. Ce fléau nocturne, souvent lié à une peur soudaine de la mort, la persécute depuis plus d’un an déjà, toujours à la même heure, entre deux et trois heures du matin, tantôt accompagné de nausée, tantôt sans, associé parfois à d’inexplicables démangeaisons sur tout le corps, et toujours à des palpitations et de violentes suées. L’odeur de sa sueur aussi était horrible – aigre, âcre. Autrefois elle ne sentait jamais aussi mauvais. Ces odieux effets secondaires du vieillissement ont au moins un avantage : mourir sera plus facile le jour venu.
Elle s’est rendormie sur cette pensée.
L’intelligence, la justice, le courage, la tempérance, la foi, l’amour, l’espérance.
Elle a inscrit les sept vertus l’une en dessous de l’autre sur un bout de papier et entouré au crayon le courage.
Aujourd’hui elle sera courageuse. Courageuse face à la froideur de Peter, qui n’est pas vraiment de la froideur mais un mélange de distance, de manque de confiance et de perte du lien à la collectivité. Quand il a commencé à se détourner de la société, elle ne l’a pas suivi. Mais n’a rien fait pour le retenir. Et quand le malaise l’a gagnée à son tour, Peter était parti depuis longtemps – retranché dans un espace intérieur dont la porte n’était pas si facile à ouvrir. Un homme plus simple n’aurait pas de tels sentiments, mais pour un homme plus simple elle n’aurait pas non plus cet amour-là.
Elle entend sous sa fenêtre des feulements féroces. Elle se penche et voit un grand matou tigré s’enfuir avec un oiseau dans la gueule. Savoir qu’ils chassent la contrarie. Peter remplit matin et soir leurs gamelles d’une excellente pâtée, et pourtant tous les deux ou trois jours il faut qu’un oiseau y passe. Elle referme la fenêtre, attrape une serviette, enfile ses ballerines et prend le chemin du lac.
La serviette de Peter, avec sa chemise et son pantalon, est accrochée à une branche qui surplombe l’eau ; ses chaussures bien rangées en dessous. Le regard de Rahel balaie la surface du lac ; l’eau s’étend devant elle, lisse et calme. Peter est vraisemblablement en train de faire le grand tour de la baie par la gauche.
La moitié de leurs vacances est écoulée.
Elle enfonce ses orteils dans le sable. Toutes ses appréhensions lui paraissent soudain ridicules. Bien sûr que Peter et elle feront la paix. Bien sûr que Selma fera le bon choix et qu’il n’arrivera rien à Simon. Confiance, Rahel, se dit-elle intérieurement, tu dois avoir confiance. Puis elle laisse à nouveau son regard balayer la surface de l’eau immobile.
Il est bon nageur. Mais même les nageurs endurants peuvent avoir des crampes ou des infarctus. Elle accroche sa robe à la branche avec les affaires de Peter, pose ses chaussures à côté des siennes, entre dans l’eau et s’éloigne à la nage. Derrière une grande oasis de nénuphars, jusqu’à laquelle elle n’était encore jamais allée, s’ouvre une minuscule crique. Il est assis là, dans l’eau peu profonde. Il a la tête renversée en arrière et les yeux clos. Rahel s’arrête net. Il ne semble pas l’avoir entendue. Derrière lui un mur de roseaux.
Elle fait demi-tour avec précaution. À chaque mouvement, elle veille à garder les bras sous l’eau pour éviter les clapotis.
Ce moment appartient à Peter et à lui seul.
*
Sur le trajet de la jardinerie, son téléphone émet plusieurs bips consécutifs. Elle attend d’être arrivée au parking.
Simon a envoyé des photos. Son fils sur une paroi rocheuse, avec l’attirail complet du grimpeur, sous un ciel aux nuages lourds de menaces. Simon agrippé d’une seule main à une saillie, le reste du corps suspendu dans le vide. Sur l’image suivante, il utilise ses deux mains, un pied posé sur une bosse minuscule. La dernière image montre la vue plongeante sur la vallée. La paroi paraît lisse et verticale. Elle se demande bien comment il a pu arriver là-haut.
Simon non plus ne peut pas se résoudre à être normal. Il met la barre de plus en plus haut. Ça ne tient pas seulement à l’effet des endorphines dans ces moments de liberté sans limite où il grimpe – il est comme Selma, le juste milieu lui répugne.
Le regard de Rahel se perd dans le vide au-dessus du parking. Qu’est-il arrivé à ses enfants ? Ou bien son métier l’empêche-t-il de porter un regard impartial ?
Elle met son masque anti-covid, prend un caddie et parcourt les allées de la jardinerie. Un vendeur lui conseille des plantes résistantes à la sécheresse et Rahel opte pour des coréopsis à grandes fleurs et des sédums à fleurs roses.
Elle pense à ses plantations luxuriantes sur le balcon de leur appartement et espère que leur voisine Mme Knopp n’oublie pas de les arroser.
Mme Knopp ne part jamais en vacances. On peut lui confier la réception des paquets, elle demande souvent des nouvelles des enfants et elle est toujours au courant de tout ce qui concerne la politique urbaine de Dresde. En hiver, on la trouve parfois derrière la maison en train de fumer près du râtelier à bicyclettes, enveloppée dans une vieille parka, sur la tête un bonnet de laine tricoté de ses mains. L’été, elle vit pour ainsi dire sur le balcon de son appartement à l’entresol. Elle doit avoir beaucoup plus de quatre-vingts ans, mais porte des vêtements de couleurs vives, aux motifs voyants.
Petite fille, Selma lui a dit une fois : « Je ne veux pas devenir aussi vieille que toi », et comme Mme Knopp lui demandait ce qu’elle pensait faire pour l’éviter, elle a répondu : « Mourir. » Mme Knopp a éclaté de rire, et Selma aussi.
En contrepartie de l’arrosage des fleurs, Mme Knopp a réclamé sans se démonter « une ou deux bouteilles de vin rouge, mais pas du dornfelder, et rien à moins de cinq euros. »
À propos de vin, Rahel pense au repas. À la caisse, elle demande à la vendeuse où se trouve le boucher le plus proche et rajoute in extremis sur le tapis roulant un vaporisateur qu’elle a repéré dans un présentoir à côté de la caisse. De retour à la voiture, elle case les plantes devant le siège du passager et suit le trajet indiqué vers la Boucherie de campagne Thiel.
Elle choisit des filets d’agneau, continue jusqu’au centre commercial où elle achète de l’ail, du romarin, du beurre clarifié, de la mâche, plus une baguette chez le boulanger, puis elle prend le chemin de la maison, l’âme en paix. Il lui sera facile de faire plaisir à Peter avec un bon repas. Au printemps, comme il n’y avait plus aucune activité en présentiel à l’université à cause du virus alors que Rahel était obligée d’aller travailler à son cabinet, il s’est mis à faire la cuisine. Depuis, il évalue d’autant mieux l’effort. Il s’en tient strictement aux recettes des livres de cuisine, la régale parfois de plats impressionnants, mais sans directives précises il est perdu.
Rahel ne consulte jamais un livre de cuisine. Elle ouvre le réfrigérateur, sort tout ce qu’il faut liquider, et elle improvise.
De retour à Dorotheenfelde, elle décharge la voiture et cherche en vain Peter. Elle lui a écrit un petit mot avant de partir en ville ; il ne lui a rien laissé.
Dans la chambre de Peter, elle s’assied à son bureau et feuillette son carnet sans se gêner. Depuis toujours, il note des phrases tirées de ses lectures. Ce sont en général des formules qui lui plaisent, mais il relève aussi des opinions avec lesquelles il n’est absolument pas d’accord, et ajoute ses propres réflexions. De son écriture serrée et penchée vers la droite, facile à lire, il a noté :
Le recours aux forêts représente une nouvelle réponse de la liberté (…).
Elle ne connaît personne d’autre qui ait ce rapport à la littérature. Peter ne se contente pas de lire les livres, il travaille avec eux, compare ce qu’il a lu avec ce qu’il est, ses attitudes, ses comportements, qu’il modifie le cas échéant. Pour lui, la littérature est comme un interlocuteur vivant. Parfois même plus vivant que ce qui se déroule sous ses yeux. Et contrairement aux êtres humains elle lui est indispensable.
Rahel referme le carnet avec un soupir, quitte la pièce, descend l’escalier et va dans la cour.
Elle voit arriver Peter.
« Tu es déjà de retour ! » lui crie-t-il.
« J’étais plongé dans ce livre étrange, dit-il quand il l’a rejointe.
– Le livre du pèlerin ? »
Il acquiesce. « Il était posé sur le banc au fond du jardin. J’ai toujours voulu le lire. Salinger s’y réfère dans Franny et Zooey… Dommage que nous ne puissions pas demander à Viktor ce que ce livre signifie pour lui.
– Oui, dommage, répond-elle tout bas. Il y a pas mal de questions que j’aimerais lui poser. »
Voyant qu’il ne réagit pas, elle passe devant lui et se dirige vers l’atelier. « Viens ! dit-elle. Il faut que je te montre quelque chose. »
« Pas de conclusions hâtives », l’avertit Peter après avoir regardé les nombreux portraits d’Edith et de Rahel.
« Il vous dessinait, après tout vous étiez souvent ici.
– Oui, mais le plus souvent il ne s’intéressait qu’à moi. Rarement à Tamara. »
Peter penche la tête sur le côté. « Je n’ai pas connu Tamara enfant mais bon, ce n’est pas un caractère facile, ta sœur. Tu le sais toi-même – les gens attirants sont souvent plus aimés, et tu étais une petite fille particulièrement jolie. »
Il examine un portrait d’Edith.
« Crois-tu ta mère capable d’une chose pareille ? Emporter un tel secret dans la tombe ? Tromper sa meilleure amie en couchant avec son mari et cacher sa vie durant à un enfant l’identité de son père ? »
Rahel répond sans hésiter : « Oui. »
Le grand matou tigré traverse la cour avec dans la gueule une souris agitée de spasmes.
Le soleil au zénith brûle sans pitié. Le grand sureau qui occulte la fenêtre de la chambre de Peter a les feuilles flapies, et la chaleur semble avoir plongé les nombreux moineaux qui le peuplent dans une apathie somnolente. Rahel jette un coup d’œil aux plantes qu’elle a achetées aujourd’hui et arrosées à l’ombre.
« Je comprends que tu aies besoin de savoir », dit Peter derrière son dos, et ses bras l’enserrent. Il l’attire contre lui et la retient longtemps, et plus il la retient, plus sa volonté de savoir perd de son urgence.
Plus tard, quand ils se sont retirés chacun dans sa chambre pour la sieste, la question ressurgit et tambourine à l’intérieur de son crâne. Elle se met à la fenêtre et regarde un long moment la forêt pétrifiée par la chaleur.
Et s’il ne pleuvait plus jamais, pense-t-elle tout à coup, si le lac qu’elle voit scintiller çà et là entre les arbres s’asséchait ? Depuis longtemps déjà la ligne du rivage recule. Quand elle était enfant, l’eau pénétrait plus avant dans les terres. Et s’il n’y avait bientôt plus de lac du tout ?
Elle se serait volontiers passée de ce genre de réflexion. De cette hantise du tout-ne-fait-qu’empirer. Mais qu’on le veuille ou non – les forêts meurent, la glace fond, les hommes ne deviennent pas plus sages. Et comme ils sont très nombreux, plus nombreux qu’ils l’ont jamais été, et qu’ils le deviendront encore davantage, les dommages qu’ils causent vont augmenter de manière vertigineuse.
L’idée que l’épidémie ne serait rien d’autre qu’un correctif qui guette l’humanité depuis longtemps leur est venue dès le printemps.
« Imagine, a dit Peter, que l’accroissement excessif de la population mondiale amène la nature à déclencher une hécatombe. Disons, une diminution de moitié. Par le biais d’un virus, par exemple. »
L’idée est lumineuse. Il ne faudrait pas qu’elle et sa famille soient touchées, bien sûr, et le virus qui se propage est finalement loin de produire les effets que Peter décrit, mais l’idée d’un correctif reste séduisante. Dans ce cas, tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle fait, serait encore plus dérisoire et vain qu’elle ne le supposait déjà. L’esprit de Peter s’envole souvent vers ces hauteurs glacées, il regarde tout d’en haut puis redescend dans les bas-fonds du quotidien avec ce petit sourire indulgent.
Elle passe deux ou trois fois la main sur la robe de lin noire qu’elle porte déjà depuis dix jours. Elle tâte le tissu rêche et éprouve une satisfaction étrange et rageuse à ne plus attacher d’importance aux apparences.
Plus tard, elle va nager encore une fois. La petite crique où elle a vu Peter assis est maintenant inondée de soleil. Rahel nage jusqu’au moment où elle peut toucher le sable du fond avec ses mains. Elle se retourne, s’assied dans l’eau tiède et peu profonde, en appui sur ses bras elle expose son visage au soleil. Des nuées de libellules scintillantes volettent autour d’elle.
Ce moment lui appartient. En dépit de toutes les sombres pensées, il est pur et parfait.
*
Le soir, après que Peter a soigné les animaux et Rahel planté en terre les coréopsis et les sédums en n’oubliant pas d’arroser les autres plantes, elle fait cuire les filets d’agneau dans une bonne quantité de beurre clarifié, avec ail et romarin. Peter prépare la salade, tranche la baguette et débouche le vin. Ils mangent dehors dans la cour malgré les guêpes. Le truc du vaporisateur fonctionne. Dès qu’une guêpe s’approche, Rahel fait s’abattre sur elle une pluie de fines gouttelettes. Peter a un petit sourire. Puis il s’empare du flacon et, tout excité, vaporise de l’eau dans toutes les directions. Même la cigogne y a droit, et aussi les chats qui quémandent à manger.
« Vous avez déjà été servis ! », dit-il comme un père sévère et il les chasse.
Ils vident la bouteille de vin rouge et une grande carafe d’eau, et quand Peter demande s’il doit ouvrir une autre bouteille, Rahel acquiesce.
Vers minuit, il y a trois bouteilles de vin vides sur la table. Rahel monte l’escalier en titubant pendant que Peter débarrasse. Elle s’allonge sur son lit sans s’être lavé les dents et sans sa gouttière et s’endort aussitôt.
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