L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 5 sur 25

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L'incendie

Jeudi

 

 

I l est déjà midi quand elle croise Peter pour la première fois. Il revient d’une longue promenade avec Baila mais ne paraît pas du tout reposé. Ses yeux sont cernés.

Après les soirées cinéma il a le sommeil agité, et particulièrement après celle d’hier, semble-t-il.

Il a choisi Melancholia de Lars von Trier : dans un château se déroule une fête de mariage qui tourne au drame, pendant qu’une planète errante s’approche dangereusement de la Terre. Elle passe, le danger semble écarté, mais elle revient et pour finir se dirige tout droit vers la Terre. La collision est inévitable, et Justine la dépressive – la mariée – est la seule à envisager la fin du monde avec sérénité. Quand la planète Melancholia heurte la Terre à la fin, elle la détruit. Peter est resté des minutes entières à fixer l’écran. Le générique était déjà terminé quand il est enfin sorti de sa torpeur.

« Je connais ce sentiment. Je le connais très bien », a-t-il dit tout bas.

Rahel est restée un moment éveillée dans son lit à se demander de quel sentiment il parlait. Puis elle s’est endormie, vers trois heures du matin une révélation soudaine l’a réveillée en sursaut. Son cœur battait vite, son dos était trempé de sueur. Elle a allumé la lampe de chevet et attrapé la bouteille d’eau posée au sol. Peter ne faisait pas allusion à la scène finale. Le sentiment qu’il croyait connaître était la dépression.

« Toi aussi, tu as mal dormi ? » demande-t-elle.

Il acquiesce et reste planté devant elle.

« Ce doit être le vin rouge », dit-il avec un coup d’œil en direction de la voiture. « J’irais bien faire des courses. Tu me fais une liste ? »

Rahel gémit. Les habitudes alimentaires de Selma et des enfants font d’une simple liste de courses un problème insoluble, comme une équation à plusieurs inconnues.

Elle est fatiguée rien que d’y penser.

Mais envoyer Peter sans son petit papier est hors de question.

« Il vaut mieux que je t’accompagne. » Elle va dans la maison chercher son sac.

Quand elle revient, il est toujours à la même place. Son sourire cache quelque chose et Rahel songe que surtout dans un couple la somme des non-dits dépasse de loin la somme des choses dites.

Peter réprime un bâillement. Le blanc de ses yeux est strié de rouge.

« Au fond je peux aussi bien rester ici », dit-il.

Rahel ne montre pas sa déception. Elle hoche la tête, monte dans la voiture et démarre. Elle le voit dans le rétroviseur. Il salue d’un bref signe de la main puis fait demi-tour et se dirige vers la maison.

*

Trois heures plus tard elle est de retour. Elle a pris son temps, est allée manger une glace dans la petite ville, s’est assise au soleil avec un café et a même fouiné un peu dans la librairie. Pour la première fois depuis une éternité, elle s’est acheté un numéro de l’hebdomadaire qu’ils aimaient tant lire autrefois. Il y a quelques années encore, Peter rapportait toujours deux ou trois des principaux journaux nationaux en allant à la boulangerie le samedi, et ils n’avaient pas fini de manger qu’ils se réjouissaient déjà de les lire ensemble. À quel moment précis le malaise a commencé, elle ne saurait le dire. Mais il est devenu de plus en plus fréquent que leurs propres expériences ne concordent pas avec ce qu’ils lisaient. Trop souvent ils déploraient le manque d’éthique et de sens des réalités des journalistes, de trop nombreux articles les laissaient avec l’impression d’avoir consommé une simple posture, une fiction, une image rêvée de la réalité, et un beau matin Peter est revenu de la boulangerie avec juste un sachet de petits pains.

Rahel fait le tour de la voiture et ouvre le coffre. Peter n’est nulle part, elle a beau l’appeler, pas de réponse. Un des chats se pointe avec une souris dans la gueule, à part ça tout est tranquille. Rien à faire : avec presque trente degrés, elle ne peut pas laisser les victuailles dans la voiture.

Quand elle a terminé, elle entend ses pas dans le couloir. Il jette un bref coup d’œil, s’excuse de ne pas l’avoir aidée, puis monte l’escalier et la laisse seule avec ses regrets.

Rahel se prépare à manger en quantité suffisante et une bouteille d’eau sur un plateau, emporte le tout dans sa chambre et passe encore le reste de la journée sans lui. Elle lit d’une traite le roman d’Elizabeth Strout et tombe vers minuit dans un bienfaisant et profond sommeil.

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