L'incendie
Première semaine
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Lundi
I l est presque huit heures quand Rahel se lève. Elle a dû éteindre le réveil, mais ne s’en souvient pas. Elle n’a pas beaucoup dormi. Simon n’a répondu à son message que vers une heure du matin.
Salut maman, je suis sincèrement désolé que ça ne marche pas pour la
Bavière. Je serais passé sans faute et je vous aurais montré quelques
beaux itinéraires. Bah, ce sera pour une autre fois ! Moi ça va. Je
m’entraîne en ce moment dans le massif des Karwendel. Salue tout le
monde de ma part ! Simon
Sur le moment elle s’est sentie soulagée, mais elle savait bien sûr que le danger l’accompagnerait en permanence. Les démons nocturnes de l’angoisse lui ont fait voir des images de son corps fracassé.
Elle en reçoit parfois dans son cabinet – des mères dont l’enfant unique s’est fait écraser en traversant la rue, ou des pères qui ont vu leur fille se noyer dans la Baltique. Ils sont assis devant elle comme des falots éteints, trop tristes pour vivre, trop faibles pour se suicider.
Rahel se lève, passe dans la salle de bains voisine et retire sa gouttière dentaire. Elle aussi deviendrait une de ces existences calcinées si l’un de ses enfants perdait la vie. Elle chasse cette pensée, lave la gouttière, la range dans sa boîte en plastique et boit de l’eau au robinet. Puis elle va dans sa chambre, troque sa chemise de nuit contre une robe en lin noire et regarde par la fenêtre. Une silhouette s’enfonce dans la forêt en direction du lac. Rahel prend ses lunettes sur la table de nuit et regarde à nouveau. L’homme a disparu, seule la cigogne marche derrière la maison sur ses échasses, la tête rentrée dans le cou.
« Des serpents, des souris, des taupes. Vivants, bien sûr », a répondu Ruth à leur question sur les habitudes alimentaires de la cigogne, avec un sérieux total. Après avoir suffisamment joui de leurs mines décontenancées, elle a tout de même ébauché un sourire furtif. « Mais vous pouvez aussi prendre les petits poissons qui sont dans le réfrigérateur. Ou les poussins et les souris du congélateur. Et s’il se remet à pleuvoir, vous pourrez ramasser les escargots dans les lupins et les hostas – la cigogne vous en remerciera. »
L’animal n’a pas de nom.
Rahel parcourt pieds nus le long couloir qui mène à la chambre de Peter. Elle frappe et attend, frappe à nouveau, puis entre. Les fenêtres sont grandes ouvertes, les moineaux piaillent dans le sureau dont les branches pénètrent presque dans la pièce, son lit est vide, la couette soigneusement pliée. Elle s’assied sur le bord et passe la main sous la couette à la recherche de sa chaleur. Mais le contact du drap est lisse et froid.
Il a empilé sur la table les livres qu’il a l’intention de lire : Propaganda de Steffen Kopetzky, le premier volume de Im alten Reich. Lebensbilder deutscher Städte de Ricarda Huch, les Essais de Montaigne, les Sämtlichen Gedichte de Tomas Tranströmer, Écrits corsaires de Pier Paolo Pasolini et Traité du rebelle ou le recours aux forêts de Ernst Jünger.
Au centre, un crayon fraîchement taillé sur un cahier neuf, derrière sont posés ses lunettes et un paquet de mouchoirs. Pour une raison qu’elle ignore, cette disposition soigneuse éveille en elle une profonde émotion. Elle quitte la chambre sans laisser de trace et descend l’escalier.
Elle entre dans la cuisine avec un léger embarras. Que ne donnerait-elle pas pour un cappuccino de sa propre machine, avec une mousse de lait crémeuse et une pincée de sucre brun. Elle fait le tour de la pièce, ouvre les placards et comprend peu à peu l’ordre qui sous-tend l’apparent chaos de Ruth. Il n’y a pas de machine à café, juste une cafetière à piston. Ruth et Viktor sont de fervents buveurs de thé vert. Dès son arrivée Peter a remarqué avec joie le grand choix de théières, thés et petits bols.
Elle rince la cafetière à l’eau bouillante et trouve du café moulu dans une boîte noire en fer-blanc. Elle le hume, il paraît frais. Puis elle entend la porte d’entrée se refermer et aussitôt après les pas de Peter dans le couloir. Il entre dans la cuisine d’excellente humeur et lui raconte son bain dans le lac.
« Ah bon, l’homme dans la forêt c’était toi », dit-elle.
Il acquiesce. « J’étais le seul nageur dans l’immensité du lac.
– Je te prépare du thé ? demande-t-elle en posant la main sur son bras.
– Non, je vais le faire moi-même. »
Tandis que Peter découvre avec enthousiasme que la bouilloire est dotée d’un thermostat et qu’on peut donc chauffer l’eau du thé à 70°C sans problème, Rahel fait cuire du porridge. Pendant ce temps ils se répartissent les tâches. Peter, qui n’a jamais eu aucune sympathie pour les animaux et a toujours opposé un refus catégorique aux enfants réclamant à cor et à cri un animal de compagnie, lui annonce à sa grande surprise :
« Je me charge des animaux. »
Rahel s’en réjouit. Elle préfère le jardin.
Peter se hâte de quitter la table du petit déjeuner. Elle le voit se diriger vers l’écurie, d’où il ressort peu après avec le cheval harnaché d’un licou.
Le cheval est une jument Fuchs de vingt-trois ans baptisée Baila. Elle a été recueillie ici par charité il y a cinq ans, après avoir dû renoncer au saut d’obstacles suite à une blessure. Elle trotte derrière Peter et paraît peu empressée d’aller au pâturage. Elle s’arrête à chaque instant, couche les oreilles et plante les sabots dans le sol. Essayer de la tirer et de l’exhorter reste sans effet. Peter se saisit de la longe fixée au licou, la fait tournoyer, et donne un petit coup sur l’arrière-train de la jument récalcitrante qui se décide à bouger et marche à côté de lui sagement.
Rahel l’observe peu après en train de nourrir la cigogne. L’oiseau reçoit son poisson dans une gamelle en plastique et s’y attaque avec avidité. Ruth a fait sortir les poules et les a nourries avant de partir, et les chats semblent eux aussi rassasiés et contents. Ils sont couchés dans la cour ou rôdent alentour, ou bien se faufilent à l’intérieur de la maison par une chatière et s’égaillent dans le sous-sol.
Rahel laisse la vaisselle en plan dans la cuisine et sort. Elle prend un arrosoir, mais les fûts d’eau de pluie sont vides. Même dans cette région les étés deviennent plus chauds, plus secs, plus poussiéreux. En forêt les épicéas et les hêtres meurent, et dès le mois d’août on se croirait en automne. Elle ouvre le robinet à côté de la porte d’entrée, déroule le tuyau accroché au-dessus et commence à arroser les plantes qui ont à son avis les meilleures chances de survie. Les althéas, les roses trémières, un rhododendron, divers hortensias, les soucis et les hostas sont certes flapis, mais se redressent au bout d’un moment. Seule la lavande prospère sans aucune aide et forme des îlots au parfum délicieux. Comment Ruth qui est bientôt septuagénaire et son mari de dix ans plus âgé assument-ils cette maison et cette ferme, c’est un mystère pour Rahel et elle préfère ne pas imaginer ce qui se passera si Viktor ne se rétablit pas.
Peter est occupé jusqu’au déjeuner. Rahel a étalé sur la table le contenu du bac à légumes, jeté tout ce qui était pourri et décidé de faire une soupe avec le reste. Il y a encore du pain en quantité. Elle met la table dehors, ouvre le parasol, fait tremper le rafraîchisseur de bouteilles jusqu’à ce que la terre cuite devienne foncée, et choisit un pinot blanc parmi les vins qu’ils ont apportés.
Elle trouve encore dans le réfrigérateur une paire de saucisses d’agneau qu’elle abandonne toutes les deux à Peter avec un soupir. Elle mange moins depuis quelque temps, pour garder la ligne.
Pendant le repas Peter annonce qu’il a l’intention de faire une promenade assez longue avec Baila cet après-midi. Ruth l’a chargé de faire marcher la jument au moins une heure par jour. Il parle sans regarder Rahel, et ne lui demande pas non plus si elle aimerait l’accompagner.
En débarrassant la vaisselle il laisse échapper un verre. Qui se brise sur les pierres devant la porte de la maison. Peter se fige, les yeux fixés sur les éclats de verre répandus au sol. Il reste plusieurs secondes sans bouger, à regarder, et c’est ce regard qui retient Rahel de l’aider. Elle se détourne. Un rayon de soleil atteint son visage, elle ferme les yeux. Quand elle les rouvre, il est accroupi par terre une balayette à la main et ramasse les débris.
Peter se met en route avec Baila, Rahel erre à travers les pièces. Cette maison est là depuis plus de cent cinquante ans, tel un organisme doté de ses lois propres elle ne cesse d’accueillir des gens nouveaux, les enveloppe, les ingère, les pénètre, agit d’abord sur eux et pour finir à travers eux.
Le bois clair des sols est marqué de profondes éraflures, les tomettes de la cuisine sont en partie fêlées, en partie écaillées, il n’y a aucune surface libre. Tout ce qui est horizontal est occupé – chaque rebord de fenêtre, chaque commode, chaque table supporte des piles de coupures de journaux, de catalogues d’expositions, de livres, de photos, de CD, de notes, de croquis et une foule de figurines sculptées pour les enfants que Ruth n’a jamais eus.
Rahel reconnaît celles que Viktor a faites pour elle autrefois. Elle emporte l’une d’elles – un elfe – et continue son tour.
Quand le téléphone sonne dans le vestibule, elle hésite. Ruth ne lui a donné aucune instruction concernant d’éventuels appels. L’appareil est neuf. Le mode d’emploi et le ticket de caisse sont posés à côté. Elle décroche avant que le répondeur ne s’enclenche.
« Hello Rahel, dit Ruth. Je suis bien arrivée auprès de Viktor et je dois te saluer chaleureusement de sa part. Il me l’a dit trois fois, ça semble lui tenir vraiment à cœur.
– Merci ! Comment va-t-il ?
– Aussi bien que possible. Écoute, je vais devoir raccrocher hélas, parce qu’un médecin va passer pour le plan thérapeutique. Dis-moi vite, comment vont les animaux ?
– Bien ! Très bien ! Ne t’inquiète pas, tout est sous contrôle.
– Tu m’en vois ravie. Je te rappelle. Adieu, ma chérie, et le bonjour à Peter.
– Je n’y manquerai pas. »
Quand Ruth a raccroché, Rahel pense à toutes les questions qu’elle aurait dû poser.
Où est l’aspirateur ? Quand passe le ramassage des ordures ? Dois-je te faire suivre le courrier ?
Elle reste un moment en arrêt devant le téléphone, puis fourre l’elfe dans la poche de sa robe, sort de la maison, traverse la cour et ouvre la porte de l’atelier de Viktor.
Tout au fond de la pièce, là où la lumière du soleil ne pénètre pas, se dresse une statue grandeur nature sur un socle. Une femme nue, les jambes légèrement écartées, le haut du corps et les bras cambrés vers l’arrière. Une posture de danseuse ou l’expression d’une intense douleur. Rahel s’approche et sursaute : entre les jambes, juste sous la zone pubienne, une grosse araignée a tissé sa toile. Dégoûtée et fascinée à la fois, Rahel observe la bestiole qui bat soudain en retraite.
Elle prend une chaise pour examiner de plus près le visage de la statue. Aucun doute, c’est Ruth. Non pas la Ruth d’aujourd’hui, mais Ruth jeune femme, Ruth avant son mariage, la danseuse, la muse de l’artiste Viktor Kolbe.
Les burins sont accrochés au mur à droite, alignés dans l’ordre. Il doit y en avoir une centaine. Sur un établi, une boîte à outils ouverte avec des couteaux à sculpter et, à côté, plusieurs travaux entamés, presque tous d’inspiration religieuse, semble-t-il. Il y a aussi un livre : Récits d’un
pèlerin russe 1. Sur un bout de papier, de l’écriture énergique de Viktor : Priez sans relâche ! et : Seigneur Jésus-Christ, prends pitié de moi.
Perplexe, elle feuillette un peu le livre du pèlerin. Autant qu’elle sache, Viktor n’est pas croyant.
Elle le repose et quitte l’atelier en proie à un accablement étrange.
Elle va chercher une serviette de toilette dans sa chambre, la met autour de ses épaules et prend le chemin du lac. Des voix d’adolescents lui parviennent d’un site de baignade sur l’autre rive, mais de son côté elle est seule. Elle se baigne nue comme elle en a l’habitude. L’eau fraîche et claire enveloppe son corps, et c’est ce moment de l’immersion qu’elle aime, quand les bruits terrestres disparaissent et qu’un silence total l’étreint.
Sur le trajet du retour elle essaie d’imaginer ce qu’ils feraient en ce moment s’ils étaient en Bavière. Mais aucune image ne lui vient.
Peter est assis dans la cour sur un banc à l’ombre. Le chapeau enfoncé sur le visage, les bras croisés, il paraît somnoler. À son approche il lève la tête.
Ils sont assis côte à côte, sans se toucher. Il la fait rire en lui racontant sa promenade avec Baila. Au début, la jument faisait semblant de boiter. Elle s’arrêtait à chaque instant, rejetait la tête en arrière ou essayait de manger l’herbe au bord du chemin. Au retour en revanche elle s’est soudain mise à trotter et il a eu du mal à suivre son rythme.
Juste au moment où Rahel s’apprête à lui parler de sa découverte dans l’atelier, il se lève et dit : « Je vais m’allonger un petit moment.
– C’est bien », répond-elle, sans le penser.
*
Avant le dîner, Rahel pique des clous de girofle dans deux demi-citrons et les pose sur la table dehors contre les guêpes. Elle trouve dans le réfrigérateur un reste de jambon de bœuf, un petit fromage de chèvre frais et quelques olives. Demain il faudra aller faire des courses.
Elle a envie de boire du vin mais la perspective de la mauvaise nuit qui suivrait lui gâche le plaisir.
Elle emporte dehors le plateau avec les assiettes, met la table et voit Peter sortir de la maison. Il a trois grosses boîtes de pâtée pour chat qu’il répartit dans plusieurs écuelles. Puis il s’assied par terre à quelques mètres et regarde la meute manger. Un petit chat au pelage brun-roux avec une oreille en moins s’efforce en vain d’accéder à la nourriture. Peter écarte les autres, prend une des écuelles, attrape le chat roux et l’emmène à l’écart, où il peut manger en paix sous sa protection.
« Tu sapes la hiérarchie naturelle », lui crie Rahel. Il hoche la tête avec un air ravi.
Après le repas il repousse son assiette au centre de la table, avale une grande gorgée de bière, repose la bouteille, étend les jambes et croise les mains derrière la tête – une posture que Rahel a déjà vue chez beaucoup d’hommes, mais jamais encore chez Peter.
« Au fond c’est une bonne chose que la Bavière n’ait pas marché, tu ne trouves pas ? » demande-t-il, et bien que cette idée lui soit venue à elle aussi, elle répond : « Non, je ne vois pas en quoi ce serait une bonne chose. »
Il la regarde d’un air grave. Puis se lève, finit sa bière d’un trait et commence à débarrasser.
Rahel reste assise dehors jusqu’à ce que ses yeux se soient habitués à l’obscurité. La lune éclaire suffisamment la cour pour qu’elle puisse distinguer des formes et voir les nombreuses chauves-souris filer sous ses yeux. Aujourd’hui et dans les jours qui viennent, les Perséides seront à leur apogée. Elle aimerait tellement être en train d’observer le ciel en compagnie de Peter et plus tard, peut-être, coucher avec lui.
Son refus la tourmente.
Avant même l’histoire à l’université, Rahel avait déjà eu la puce à l’oreille. C’était leur façon de faire l’amour, et le fait que l’initiative vienne presque toujours d’elle – elle connaissait les signes. Des patients lui avaient raconté plus d’une fois comment ils avaient cessé peu à peu toute activité sexuelle. L’amour se transformait en tendre amitié et les retours en arrière étaient rares.
Quelquefois, aussitôt après l’orgasme, Peter se mettait à parler de tel ou tel sujet qui l’intéressait. Puis il la regardait de nouveau avec cette étrange douceur. Des regards sans désir qui ramollissaient leurs corps. Quand sont apparus chez elle les prémices de la ménopause, elle a connu les sautes d’humeur dont parlent les livres. Il y avait des moments où elle appelait Peter à l’université, remplie de désir, et l’attirait à la maison. Et d’autres jours où elle ne supportait pas qu’il la touche. Parfois elle le réclamait plusieurs fois par jour, et quand il a commencé à se soustraire à son désir, elle lui a demandé avec anxiété s’il avait une aventure.
« Mon Dieu, Rahel ! a-t-il répliqué. Primo ça ne m’excite pas de voir le gibier se coucher devant le fusil, et secundo il y a des gens pour qui le sexe n’a pas cette importance ! »
C’était bien envoyé. Elle a boudé deux ou trois semaines, et envisagé un temps un traitement hormonal pour atténuer les puissantes bouffées d’émotion. Mais à dire vrai elle voulait tout ressentir. Les larmes qui surgissaient de nulle part, l’abattement et les sueurs, l’euphorie d’être tout simplement en vie et la fringale de son mari.
Parfois ce n’était pas la fringale de lui, mais le besoin d’un homme, n’importe lequel.
Note
1. Récits d’un pèlerin à la recherche de la prière, plus connu sous le titre Récits d’un pèlerin russe
est un ouvrage anonyme de la fin du e XIX siècle, considéré comme l’un des chefs-d’œuvre spirituels de l’orthodoxie russe.
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