L'incendie
Samedi
I ls entendent la voiture peu après midi. Ils sont assis sur le banc près de la porte avec leur café, lèvent la tête tous les deux en même temps, et observent d’un œil anxieux l’entrée de la cour. Ils n’attendent personne et le facteur doit avoir fini sa tournée depuis longtemps.
Non, pitié, pense Rahel. La même peur se lit dans les yeux de Peter.
À présent que le fossé entre eux s’est réduit, tout ce qui vient de l’extérieur n’est que dérangement et danger.
La voiture entre au pas dans la cour. Une plaque d’immatriculation munichoise. Le visage de Peter s’éclaire. Rahel se lève d’un bond et se précipite.
Selma descend du côté du passager.
« Hello, maman ! » s’écrie-t-elle, puis elle ouvre la portière arrière et soulève Max à moitié endormi sur la banquette.
Simon s’avance vers Rahel d’un pas élastique. Il la serre tendrement dans ses bras. Elle inhale son odeur chaude et se sent aussitôt ramenée à l’époque où elle était encore jeune et lui bébé. Dès le début elle a aimé son odeur, elle s’en remplissait, n’en avait jamais assez.
« Alors ? Tu es contente que je t’aie amené ton petit prince ? » demande Selma, mi-badine, mi-aggressive. Peter la prend dans ses bras et caresse la joue de Max toute rouge de sommeil.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? » demande-t-il en riant.
Simon et lui s’étreignent à leur tour et Selma susurre : « Anniversaire surprise !
– Mais ce n’est que demain.
– Je dois être de retour à Munich dès demain soir », explique Simon.
Rahel regarde Selma. « Où est Theo ?
– Il n’a pas voulu venir. Je l’ai laissé avec Vince. »
Elle juge que c’est bon signe et hoche la tête.
Puis elle pose les mains sur les bras de Peter et accentue la pression de ses doigts.
Selma pousse un soupir désapprobateur. « Sa façon de le regarder ! On croirait qu’elle est amoureuse.
– Ils ne se sont pas revus depuis Noël, Selma », dit Peter qui joue les médiateurs mais lance un regard d’avertissement à Rahel.
« Vous avez faim ? demande-t-elle. Je peux vous préparer quelque chose vite fait. »
Simon décline. « C’est bon, maman. On a mangé en route. »
On entend dans sa phrase un soupçon d’accent bavarois.
« Rien n’a changé ici, constate-t-il après un coup d’œil circulaire. Ici le temps s’est carrément arrêté. »
Une demi-heure plus tard, Rahel regarde son fils chahuter avec Max.
Simon est dans l’eau jusqu’au nombril, il tient Max à bout de bras au-dessus de sa tête, le lâche d’un coup et fait comme s’il n’allait pas le rattraper. Max pousse des cris de plaisir, au bout de vingt fois il n’en a toujours pas assez. Simon rend à Selma le petit gamin frétillant, mais Max se précipite aussitôt sur lui.
Simon s’allonge dans le sable. Son corps témoigne d’une pratique sportive régulière et d’un mode de vie sain, et Rahel ne peut s’empêcher de le regarder encore et encore.
« Est-ce que j’étais aussi fatigant quand j’étais petit ? », demande-t-il en riant et il repousse l’enfant qui essaie de lui grimper dessus de tous les côtés.
Le oui de Peter et le non de Rahel sont simultanés et Selma s’écrie : « Il fallait s’y attendre ! »
Tournée vers Simon, elle ajoute : « Dans les souvenirs de maman, moi seule étais fatigante.
– C’est que tu devais l’être », répond-il hilare.
Selma lui jette une poignée de sable.
Rahel s’oblige à regarder ailleurs. Elle adorerait être seule quelques heures avec Simon. Les conversations avec lui sont agréables parce qu’il ne vous balance pas n’importe quoi et ne se met jamais dans ces états d’excitation pénibles qui sont la règle quand on parle avec Selma.
Max est maintenant agrippé aux épaules de Simon. Qui fait vingt pompes sans effort avec l’enfant sur le dos, puis l’éjecte en le faisant glisser sur le côté, court vers l’eau, plonge et disparaît. Max se met à hurler.
La seule occasion d’avoir son fils pour elle sera en début de soirée, quand Selma ira coucher Max, songe Rahel. Elle attrape le sac en plastique avec le seau et la pelle, déverse son contenu à côté de Max qui cesse de hurler aussi brusquement qu’il avait commencé.
Selma s’est rapprochée de Peter. Sa tête est appuyée contre son épaule, ses cheveux lui caressent le dos.
« Simon est toujours tellement heureux », dit-elle sur un ton de reproche, et c’est le cri du cœur.
Peter l’entoure de son bras. « Simon a certainement ses moments difficiles lui aussi. Et puis il n’a pas encore d’enfants. Rappelle-toi le temps où tu…
– Non, ce n’est pas ça, l’interrompt-elle. Je n’ai jamais été aussi heureuse que lui. »
Elle se blottit encore davantage contre son père – le buste pressé contre les jambes, la tête rentrée. Elle reste ainsi recroquevillée un long moment.
Puis soudain elle se lève et rejoint Max d’un bond, s’affale à côté de lui, prend une pelle et se met à construire un château de sable. Toutes ses rancœurs paraissent envolées. Elle fouille dans le sable avec une joie enfantine, plaisante avec le petit et le couvre de baisers.
Jouer avec les enfants selon leurs règles, Rahel n’en a jamais été capable. Faire marcher des petits animaux sur le parquet et parler d’une voix déformée, jouer au docteur avec des poupées ou faire semblant de se battre à l’épée, débusquer Simon dans sa cachette ou tirer Selma assise dans un vieux carton le long du couloir en hennissant – tout ça l’ennuyait au plus haut point, aussi confiait-elle cette tâche à Peter. Mais il s’en sortait à peine mieux qu’elle dans ce rôle forcé.
« Les enfants doivent jouer avec des enfants », prétextait-il avant de s’esquiver une fois de plus. Elle doute que le repentir le tourmente. Alors que sa conscience ne manque pas de se rappeler à elle face à la patience dont Selma fait preuve quand elle joue avec son enfant. Une petite voix lui susurre des mots tels que mauvaise mère, occasion ratée ou perte irréparable.
Elle rejoint Peter, s’assied à côté de lui, à l’endroit précis où Selma était assise, et lui caresse tendrement le bras. Un sourire à peine visible éclaire son visage. Il n’est perceptible que dans ses yeux, mais il la tranquillise.
En fin d’après-midi, après un goûter copieux avec thé, café et gâteaux, Peter hisse Max terrorisé sur le dos du cheval et l’emmène faire un tour.
Simon et Selma se dirigent vers le rocher pour envoyer deux ou trois messages, Rahel reste encore assise un petit moment.
Les efforts de Vincent pour sauver son couple ne sont pas restés vains. Dans quinze jours Selma et lui ont leur premier rendez-vous pour une thérapie de couple. L’idée d’entamer une formation d’illustratrice à Leipzig n’est pas écartée, mais le nom de l’électroacousticien n’a pas été prononcé. Selma a parlé au contraire de Vincent, qui pourrait avoir un poste à la Sächsische Aufbaubank de Leipzig. Un changement lui ferait peut-être du bien.
Quant à Simon, il a répondu de manière évasive aux questions sur sa vie privée. Il a dit que Lisa et lui étaient très occupés tous les deux actuellement. Qu’ils n’avaient pas envie de fixer leur statut. Ils voulaient rester ouverts aux changements.
« Blablabla… », a dit Selma et Simon a eu un petit rire.
Rahel se demande à qui il est en train d’écrire si, comme il semblerait, ce n’est pas à Lisa. Jusque-là aucune des amies de son fils n’était particulièrement à son goût. Ce sont toujours les mêmes blondes sportives avec une queue de cheval et des mensurations parfaites. La théorie de Selma sur ce point est simple mais convaincante : c’est pour le sexe, et rien d’autre.
Selma revient la première. Elle s’assied à côté de Rahel et soupire.
« Tout va bien ? », demande Rahel en mère consciente de ses devoirs.
Selma hausse les épaules. « Je voudrais arranger les choses avec Vince, mais je ne sais pas comment. Dès qu’il veut me toucher, je me raidis. Tu crois que ça passera ? »
Rahel réfléchit un instant, puis elle dit : « Nous avons eu les mêmes problèmes.
– C’est vrai ? » Selma ouvre des yeux comme des soucoupes. Sa fille ne s’attendait visiblement pas à ce genre de chose entre Peter et elle. Ils ont donc au moins réussi sur un point : leurs enfants les considèrent comme des parents stables.
« C’est arrivé de temps à autre.
– Et vous faisiez quoi ?
– Eh bien, dit Rahel. Nous étions patients. Et puis nous vous avions. » Elle se tait un moment avant d’ajouter : « Nous sommes toujours restés curieux l’un de l’autre, et convaincus d’avoir fait le bon choix. Même dans les périodes difficiles. Si nous n’avions plus été capables de prendre notre couple au sérieux, nous n’y serions pas arrivés. »
Selma devient songeuse.
« Est-ce que tu estimes encore Vincent ? » demande Rahel et elle appréhende la réponse.
Selma répond oui sans hésiter.
Elle paraît surprise elle-même, comme si elle ne s’était encore jamais posé la question. Puis elle demande de but en blanc :
« Avez-vous toujours été fidèles ? »
Rahel ne s’y attendait pas. Mentir serait une erreur, mais on ne peut pas infliger la vérité à son enfant.
La vérité est que Peter ne l’a jamais fait grimper aux rideaux. Les rapports sexuels étaient toujours agréables, mais jamais débridés. C’est pour ça qu’elle l’a trompé. Et depuis, depuis qu’elle a vécu ce bref attouchement qui électrise tout le corps, cet unique regard qui déclenche un puissant afflux de chaleur dans le bas-ventre, elle sait que la nostalgie de cette sensation demeure.
« Dans nos cœurs, oui », répond-elle en évitant de regarder Selma dans les yeux. Elle est soulagée de voir Peter entrer dans la cour avec Max sur les épaules et le cheval dans son sillage.
Pendant le dîner, Selma jette des coups d’œil méfiants en direction de Peter.
Apparemment elle le soupçonne. Rahel regrette de n’avoir pas tenu sa langue.
Peter et l’adultère. Ridicule. Mais s’il déclare lui-même ne l’avoir jamais trompée pendant toutes ces années, c’est moins une performance digne d’admiration que l’expression de son mépris pour les pulsions sexuelles. Elle sait qu’on lui a fait des avances, mais sans succès. Nous ne sommes pas des bêtes, nous pouvons choisir, tel est son credo à cet égard.
À table elle a du mal à se concentrer sur la conversation. Elle voudrait ôter cette idée de la tête de sa fille, et quand elle saisit la première occasion un peu plus tard, Selma la regarde d’un air consterné.
« Toi, tu l’as trompé ?
– Ne monte pas sur tes grands chevaux, répond-elle d’un ton presque menaçant.
– Ce n’était pas mon intention », dit Selma très calme. Puis, après un silence pensif, elle ajoute : « Crois-tu que nous sommes comme grand-mère ?
– Non », répond aussitôt Rahel, catégorique. « Nous ne sommes certainement pas comme grand-mère. »
Comme elle l’escomptait, Selma a besoin d’un peu de temps pour endormir Max et, pendant que Peter s’active dans la cuisine, Rahel peut faire avec Simon la promenade tant attendue. Ils ne vont pas loin, la nuit tombe déjà, les jours ont sensiblement raccourci.
Il lui raconte sa préparation à l’examen d’entrée pour devenir guide militaire de haute montagne, par la suite il veut former lui-même des chasseurs alpins, ses études en sciences du sport lui offrent de nombreuses possibilités dans le cas où son plan A échouerait.
Elle est toujours épatée par la clarté de ses objectifs. Simon semble ignorer la tendance de sa génération à essayer, abandonner, repartir à zéro, couplée à la revendication d’un équilibre idéal entre travail et vie privée. Lui ne fait aucune différence entre travail et vie privée.
« Papa est très content que tu sois venu », dit-elle, mais c’est surtout à elle qu’elle pense.
Simon sourit. « Autrefois, l’anniversaire de papa était un jour atroce pour moi, parce que c’était aussi l’anniversaire d’arrière-grand-maman Anna et que nous devions toujours aller boire le café chez elle. »
Les enfants l’appelaient arrière-grand-maman SAS, parce qu’elle exigeait toujours de son mari qu’il « passe par le sas » quand il rentrait à la maison. Il devait déposer ses vêtements dans le couloir, aller dans la salle de bains, se laver et enfiler des affaires propres. Ensuite seulement il avait le droit de pénétrer dans les autres pièces. Au salon, il s’asseyait en général dans son gros fauteuil marron, enveloppé d’une couverture de laine, parce que Anna passait son temps à aérer. Elle prétendait que ça sentait la fumée, ce qui n’était jamais le cas. À la mort d’Ernst, Anna avait eu cette phrase lapidaire : « Au moins il n’a plus froid. »
« Nous devions nous laver les mains pendant de longues minutes et parfois elle nous brossait les cheveux avant de nous autoriser à entrer », se souvient Simon. « Et il faisait froid chez elle, parce que les fenêtres étaient toujours ouvertes.
– En plein hiver, avec le chauffage allumé, complète Rahel.
– Et ce parfum dégueulasse qu’elle vaporisait partout. » Il frissonne de dégoût.
« Elle souffrait d’un grave trouble obsessionnel compulsif », explique Rahel, et elle pense à Edith qui a grandi avec cette mère et empêché plus tard tout rapprochement avec ses petites-filles.
« Nous n’irons pas chez cette méchante femme », expliquait Edith à ses filles. « Elle ne peut pas souffrir les enfants. »
Curieusement, grand-papa Ernst n’était jamais mentionné dans l’histoire. Comme s’il n’existait pas. C’était pourtant un homme aimable et bienveillant, qui est mort exactement comme il avait vécu : sans faire de bruit ni déranger personne.
Plus tard, seule dans sa chambre, dans son lit, Rahel tourne et retourne la question de Selma : Crois-tu que nous sommes comme grand-mère ? Même le sommeil ne parvient pas à la chasser. Il la repousse seulement dans des couches plus profondes de la conscience où elle fait surgir des images horribles, auxquelles Rahel échappe en se réveillant à l’heure habituelle. Non, elles ne sont pas comme Edith. Ni Rahel, ni Selma.
Il lui a fallu toute une vie pour composer un tableau à peu près cohérent à partir des fragments arrachés à sa mère.
Bien que née des années après la fin de la guerre, Edith était une victime de la guerre. Victime d’une mère qui avait couru à travers Dresde en flammes dans le costume de déesse grecque cousu de ses mains pour le carnaval, dont les chaussures dorées étaient restées collées à l’asphalte fondu par la chaleur extrême et qui avait continué pieds nus jusqu’à ce que sa peau fasse des bulles. Elle se retournait dans sa course pour voir où étaient ses frères. Mais il n’y avait derrière elle qu’un océan de feu.
Et quand, six ans plus tard, cette Anna a mis au monde une fille qu’elle a nommée Edith, personne n’a vu que l’épouvante d’autrefois l’habitait toujours. Edith ne l’a pas compris non plus, mais elle l’a ressenti toute son enfance. Sa vie durant, elle a été à la recherche de ce sentiment qui semblait si naturel entre les autres gens.
À quoi ressemblait-il au juste, Edith l’ignorait. Elle s’en faisait une idée vague et romantique. Elle l’a cherché auprès des comédiens, des danseurs et des peintres, parce que eux maîtrisaient au moins l’expression de ce sentiment. Elle l’a cherché auprès d’autres mutilés, et ce qu’elle a trouvé c’était l’alcool, la grande vie et des hommes qui la désiraient et qui généraient ce sentiment pour une courte période, mais dès qu’il pâlissait elle reprenait sa quête, les seules constantes dans sa vie étaient Ruth et Viktor.
Pourtant le traumatisme qui marque leurs existences à tous s’atténue peu à peu. Génération après génération, il perd de sa force. Edith elle-même, née d’une sorte d’apathie glacée, n’était ni froide ni apathique. Son amour était capricieux mais ardent. Quant à Selma et Simon : les conditions dans lesquelles il leur a été donné de grandir étaient presque idéales.
Rahel ferme les yeux et s’endort aussitôt. Ses rêves l’emmènent à présent dans des sphères plus paisibles. Edith y apparaît, mais plus pâle que d’ordinaire, plus silencieuse et d’une douceur inhabituelle.
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