L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 16 sur 25

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L'incendie

Troisième semaine

 

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Lundi

 

L e premier jour de leur dernière semaine débute par une douleur du côté gauche, comme une décharge électrique qui part de la fesse et descend jusque dans la jambe. Ce n’est pas la première fois qu’elle se coince le nerf sciatique. Elle déroule le tapis de yoga et fait les exercices que lui a indiqués le physiothérapeute pour les cas de ce genre. Une torsion de la colonne vertébrale et quelques étirements ciblés apportent un soulagement, mais plus tard le jet brûlant de la douche au creux de son genou la fait tressaillir à nouveau.

Elle secoue la serviette pour faire tomber une araignée, la regarde s’enfuir – ce n’est pas la première fois – et se demande si c’est toujours la même. Puis elle se frictionne, se sèche, enfile un jean et une tunique bariolée et descend l’escalier avec précaution.

Son corps a des caprices de diva de plus en plus fréquents d’année en année et qui assombrissent les perspectives d’avenir. Mais Rahel a décidé depuis longtemps de ne pas déléguer le contrôle de sa vie à ses os, vertèbres, tendons, articulations, muscles et nerfs. Il lui arrive même de parler au malfaiteur du moment, aujourd’hui c’est à son nerf sciatique qu’elle s’adresse. Elle jure de contribuer à son bien-être par des exercices quotidiens s’il lui fiche la paix. Mais elle prend tout de même un antalgique après le petit déjeuner.

Peter est assis dans la cour, entouré d’un cercle de chats et complètement absorbé dans le livre du pèlerin. Il l’a sans doute aperçue du coin de l’œil car il se pousse un peu et désigne la place libre en tapotant le banc du plat de la main.

« Viktor a noté quelque chose ici, dit-il.

– Ah oui ? Quoi ?

– J’aimerais être capable de croire.

– Moi aussi j’aimerais », répond Rahel en soupirant. « Et je sais ce que tu penses. »

Quand les enfants étaient petits, Rahel prise d’une crainte soudaine a envisagé le baptême.

« Nos enfants n’entreront pas dans ce club », a décrété Peter d’un ton sans appel.

Il était rare qu’il lui oppose un Non ! aussi catégorique, mais quand il le faisait Rahel n’avait aucune chance. D’autant qu’elle n’avait pas de motif raisonnable, si ce n’est que le baptême la rassurait.

Le Non de Peter l’a contrariée et soulagée à la fois. Comment aurait-elle pu inculquer à ses enfants une piété quotidienne ? Ils étaient athées depuis trois générations.

Peter lui donne un coup de coude.

« Ah bon ? Ça recommence ? » demande-t-il narquois.

Elle rit et hausse les épaules.

« La foi est une source d’énergie à laquelle je n’ai pas accès, dit-elle.

– Trouves-en une autre », réplique-t-il froidement. Le chat à l’oreille en moins accourt, saute sur ses genoux, tourne sur lui-même et se roule en boule.

« Si c’était aussi simple… »

La douleur irradie de nouveau dans sa jambe. Elle pose le pied gauche sur sa jambe droite et exerce une légère pression des mains sur la jambe surélevée et fléchie.

« Sciatique ? demande-t-il inquiet.

– Comment sais-tu ?

– Parce que tu fais toujours ça quand tu as une crise.

– Eh oui, je deviens vieille. »

Il ne relève pas et demande : « Qu’est-ce que tu en dis, si on allait passer une journée à Ahrenshoop pour voir Viktor et Ruth ?

– J’y ai déjà pensé », dit-elle. Elle transfère son poids sur la fesse droite et finit par se lever. « Mais je ne peux pas rester assise dans la voiture pendant des heures. »

Elle fait quelques pas dans un sens puis dans l’autre, et pose la jambe gauche sur le banc.

Peter joue avec l’oreille du chat qui ronronne. Il lui donne une pichenette et sourit quand elle tressaille.

« Au cas où Viktor serait en état… tu vas lui parler ? » demande-t-il, et il ajoute après un silence songeur : « S’il s’avérait qu’il est ton père, tu hériteras de cette maison un jour. »

Rahel est toujours figée dans cette position jambe-levée qui atténue la douleur.

« J’y ai déjà pensé aussi », dit-elle.

Elle repose lentement la jambe par terre, se met à genoux, s’étire à nouveau et pousse un soupir de soulagement. Soit le médicament commence à agir, soit l’étirement a aidé – en tout cas la douleur n’est plus qu’un point.

Peter l’accompagne au lac, bien qu’il soit déjà allé se baigner avant le petit déjeuner.

« De quoi parlais-tu hier avec Simon ? Quand vous étiez dans la cour ? demande-t-elle sur le trajet.

– De l’état de la nation », répond-il avec une pointe d’ironie, mais il ajoute plus sérieusement qu’il a été question de la considération à laquelle Simon devait s’attendre ou plutôt ne pas s’attendre en tant que soldat de métier. De l’opinion publique qui a radicalement changé sur ce point. Se rendait-il bien compte de la vie qu’il allait mener : mutations fréquentes, interventions à l’étranger, danger réel, sans oublier la réprobation de tous ceux qui considèrent les soldats comme des meurtriers.

« Et ? »

Peter hausse les épaules. « Il va le faire quand même. Il faut bien que quelqu’un le fasse, a-t-il dit. Pour que les autres puissent flotter dans leurs jolies petites bulles. Et il a raison. »

En fait ils avaient décidé de ne plus chercher à le convaincre. Si personne n’est prêt à défendre les conditions de la liberté, c’est la fin de la liberté, a dit Simon un jour, et bien qu’elle soit d’accord avec lui, reste la réticence à voir son propre fils assumer cette responsabilité.

Elle soupire et se tait.

« Mais pour cet État-là ! » s’indigne Peter. « Avec ses interdits, ses impératifs et ses milliers de règlements à tous les niveaux, un État qui se fiche pas mal de la vraie liberté…

– Peter. » Rahel lui prend le bras. « Non. »

Il reprend son souffle, hoche la tête et se tait.

Sur leur lieu de baignade, une vieille femme en maillot de bain de sport est assise contre un arbre et regarde le lac. Elle se retourne vers eux, les salue, ramasse ses affaires et s’en va.

« Nous ne voulons pas vous chasser », dit Peter, mais elle fait un signe de dénégation et assure qu’elle doit rentrer chez elle de toute façon.

Tandis qu’elle se risque à faire quelques brasses précautionneuses pour ne pas irriter son nerf, Rahel ne pense plus à Simon mais à la fin de leurs vacances et à la rentrée. Dans une semaine aujourd’hui, à peu près à cette heure-ci, elle sera assise en face de Jannik B., un pleurnichard de vingt-cinq ans. Dépourvu de toute motivation intrinsèque. Qui commence une phrase sur deux par : « C’est mon droit… » Un pauvre type qui a la maturité d’un petit enfant.

Rahel a passé de nombreuses séances à essayer d’identifier ce qui a déraillé dans sa vie ultra protégée. Un jour il lui a parlé du système de récompense que ses parents ont appliqué pendant toute son enfance : il recevait de l’argent pour chaque bonne note, idem quand il descendait la poubelle, vidait le lave-vaisselle ou faisait les courses. Les compliments pleuvaient pour chaque tâche effectuée spontanément, et il ne se souvient pas d’avoir jamais été critiqué par ses parents. Les récompenses augmentaient au fur et à mesure qu’il grandissait, prenant des proportions considérables. L’image de soi qui en a résulté est incompatible avec un monde qui ne lui accorde pas autant d’attention et d’admiration.

Tout de suite après, elle verra entrer Susanne L., une femme de trente-huit ans qui vient d’avoir son premier enfant. Elle voulait accoucher à domicile mais a dû être hospitalisée in extremis. Ce qui prédomine chez elle n’est pas la joie d’avoir un bébé en pleine santé, sauvé par une césarienne de l’hypoxie qui le menaçait, mais la conviction de souffrir d’un grave traumatisme à cause de la violence de l’intervention. Elle et son mari avaient rêvé d’un tout autre scénario – une expérience vécue en pleine conscience, avec de la belle musique et bien sûr sans personnel hospitalier. Lors de la première séance, Rahel n’a pu se retenir de souligner que Mme L. était redevable à ce personnel de la vie de son enfant. Mais la femme s’obstine malgré tout dans sa souffrance. Un traumatisme qui tire son origine de l’écart entre désir et réalité.

Ensuite, après la pause café, Rahel recevra Hannes F., trente et un ans, qui souffre de psychoses à la suite d’une consommation excessive de cannabis pendant l’adolescence, n’a jamais travaillé plus de quelques mois d’affilée, aime surtout se la couler douce et n’a qu’un mot à la bouche : le revenu de base universel sans condition. S’il en bénéficiait, il réaliserait une foule de projets, et si Rahel lui demandait ce qui l’empêche de s’y mettre, il répondrait qu’il a l’administration sur le dos et déjà assez de mal à échapper aux jobs qui lui sont proposés. Tous indignes de lui, dirait-il en secouant la tête. Inacceptables psychiquement.

 

Les périodes d’abondance produisent des êtres faibles, pense-t-elle, et elle ne s’exclut pas du lot.

Sa patience face aux gens qu’elle soigne a diminué de façon inquiétante. Il serait grand temps de voir son superviseur ; elle prendra rendez-vous dès le retour des vacances.

Rahel plonge la tête sous l’eau, s’abandonne à l’apesanteur et essaie d’oublier le travail. Les pensées s’éloignent, la douleur aussi s’est envolée, c’est un instant parfait. Elle émerge, regarde vers la rive où Peter est debout dans l’eau peu profonde, le pantalon retroussé, et elle espère qu’elle pourra toujours s’appuyer sur cet instant-là.

*

Ruth appelle en fin d’après-midi. Viktor va nettement mieux, déclare-t-elle avec entrain – un pas de géant vers la guérison. Elle ne peut pas se l’expliquer, mais ce matin il a évoqué pour la première fois l’avenir, c’est signe que le moral revient. Sa motricité fine n’a guère progressé il est vrai, pas question d’envisager un travail artistique, mais son élocution s’améliore, ils font des promenades plus longues et son appétit augmente de jour en jour. Sa vraie personnalité ressurgit. Ce matin il a envoyé bouler un aide-soignant qui lui parlait comme à un petit enfant, en répliquant qu’il était vieux mais pas débile. Et au déjeuner, il a raconté une blague à Ruth.

« Ah, Ruth, j’en suis ravie », dit Rahel.

Peter qui est au pied de l’escalier bras croisés sourit en levant le pouce.

« Si nous venions vous voir, qu’est-ce que tu en penses ? demande Rahel. Jeudi par exemple. »

Ruth ne répond pas tout de suite.

« Venir nous voir », répète-t-elle au bout d’un moment. « Pourquoi pas ? Mais il faut d’abord que je demande à Viktor. Ce sera peut-être trop pour lui. »

Jamais encore il n’a été possible de conclure le moindre accord avec l’un des deux. C’était toujours : Il faut que je demande à Viktor, ou bien : Demandons d’abord à Ruth.

Combien de décisions Rahel a-t-elle prises sans interroger Peter ? Combien de fois a-t-il été informé l’après-midi même qu’il y aurait des invités le soir ? Combien de fois a-t-elle décidé d’un lieu de vacances, acheté des meubles, engagé des travaux de rénovation ?

Après que Ruth a raccroché, Rahel fait quelques pas vers Peter.

« As-tu déjà eu le sentiment que j’étais trop directive ? »

Il éclate de rire. « Disons plutôt que tes décisions ont toujours été des ordres.

– Mais tu ne me l’as jamais dit ! » marmonne-t-elle, et elle sent la tension monter en elle.

« Mais si, je te l’ai dit ! répond-il. Pour vous servir, mon capitaine ! ou Oui madame, bien madame ! ou À vos ordres, madame le général ! Ce n’était pas assez clair, sans doute. »

Il n’a pas fini de parler que la tension se mue en une colère subite. D’un seul coup, toute son attitude lui paraît condescendante. Cette supériorité affichée, ses petites remarques blessantes. Pour qui se prend-il ?

« Qu’est-ce qui se passe ? » demande-t-il et son ton candide la fait sortir de ses gonds.

« Que veux-tu qu’il se passe ? » siffle-t-elle entre ses dents. « Si ce n’est que je suis coupable, évidemment ! Je n’ai pas tenu compte de tes conseils sarcastiques, donc tu as souffert.

– Je n’ai pas dit que j’avais souffert. C’est toi qui as lancé le sujet ! » Il la regarde, perplexe. « Te critiquer n’est pas facile. Tu peux être assez intimidante. Je ne sais pas si tu t’en rends compte. »

Il aurait mieux fait de se taire. C’est comme s’il avait ouvert toutes les vannes. Un flot de rancœurs accumulées se déverse sur lui. À cause de tous ces jours où il l’a évitée, toutes ces heures qu’il a passées dans une autosuffisance blessante, et à cause de ces rapports sexuels insipides qui n’ont jamais apaisé sa faim. La volonté ici est impuissante. Car elle ne voulait absolument pas dire ça. Elle n’en était même pas consciente. Tandis que les mots jaillissent d’elle à flots, elle est effrayée par leur véhémence et quand enfin tout est dit, elle se retrouve complètement épuisée face à lui.

« Oh mon Dieu, excuse-moi, pardon. »

Mais au lieu de se fâcher il dit d’un ton indulgent :

« La coupe finit par déborder, pas vrai ? Un jour ça finit par arriver. Je comprends.

– Non ! rugit-elle. Justement tu ne comprends pas ! Ça ne déborde jamais chez toi !

– Tu te trompes, Rahel », rétorque-t-il acerbe. « Tu n’as aucune idée de ce qui se passe là… », il se tapote la tête, « … là-dedans. »

Et il s’en va.

À la Peter, sans ajouter un mot.

Plus tard, elle est devant la porte fermée de sa chambre, espérant qu’il va sentir sa présence. Ne l’a-t-il pas entendue arriver ? Les lattes du plancher craquent à chaque pas, transférer son poids d’un pied sur l’autre fait déjà du bruit. Elle tend l’oreille et repense à une réflexion que Peter lui a faite au printemps. À cause du virus, les gens s’étaient mis à faire de grands détours en se croisant. Il lui a dit qu’elle était une de ces personnes que l’on évite, tandis que lui faisait partie de ceux qui cèdent le pas. Dans les promenades en montagne, sur des sentiers étroits, Rahel restait toujours sur le sentier tandis que ceux qui venaient en sens inverse se pressaient contre la paroi ou grimpaient sur une saillie pour lui laisser la place.

« Tu es adaptée à la vie, a-t-il dit. Ta présence au monde est une évidence, tandis que moi… » Il n’a pas terminé sa phrase.

Elle n’y a pas réfléchi à l’époque, mais ces paroles lui apparaissent maintenant comme la clé de cette porte derrière laquelle se révèle son moi profond.

Tout est silencieux chez lui…

Elle pose la main sur la poignée, hésite, la retire et marche d’un pas ferme vers sa propre chambre.

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